‹ L'enseignement des lettres classiques d'Ausone à Alcuin. Introduction à l'histoire des écoles carolingiennesChapitre 138 sur 404 · Cf. Ozanam, Civilis, au Ve siècle, II, p · texte numérisé non relu

Cf. Ozanam, Civilis, au Ve siècle, II, p

pose pas forcément l'application intégrale du programme tracé par saint Augustin. Suivant sa curiosité et suivant ses conditions d'existence, la société ecclésiastique se trouve entraînée à des études plus ou moins approfondies. Tantôt l'exégèse biblique utilise toutes les connaissances acquises antérieurement, quelle qu’en soit l'origine. tantôt elle s'inspire des gloses sans chercher à innover. Cette seconde méthode, remarquons- -le, avait des chances de triompher. Étant donné le principe d'autorité qui protège le texte de l'Écriture, la nécessité d'étudier les arts libéraux, pour en comprendre le sens, ne valait que pour un temps : l'interprétation des livres saints une fois fixée, il n'y avait plus à puiser dans les profanes les éléments de nouvelles recherches. Le même commentaire pouvait être reproduit soit textuellement, soit avec des différences d'expression. Il est vrai, l'immobilité est contraire à la nature de l'homme, et, en fait, il y eut peu d'époques où tous, sans exception, se résignèrent à ne rien tirer de leur propre fonds. Les esprits curieux ne purent sans doute concevoir la lecture sacrée sans les études complètes prescrites par les Docteurs et, quand ils en eurent la faculté, ils sv adonnèrent. Mais les autres, et, à certains moments, ils formèrent la presque totalité dans l'Église, plutôt que de s'égarer dans « les inextricables Écritures », ou bien retournèrent aux « Psaumes ! », ou bien se confièrent, pour l'intelligence de la Bible, aux commentaires qui en avaient été donnés.

Ainsi les deux motifs, qui avaient décidé les Pères, n'engageaient pas définitivement l'Église et n'avaient pas une valeur impérative. Par suite, à quelque époque et en quelque pays qu'on étudie la question de l'enseignement des lettres dans l'Eglise, c'est d'après les conditions propres à cette époque et à ce pays, et, autant que possible, d'après le seul témoignage des contemporains, qu’il faut se décider. Nous vérifierons, je crois, l'utilité de ce point de vue en examinant, soit dans ce chapitre, soit dans les suivants, ce qui s'est passé, du 1v° au vu siècle, en Gaule et dans les contrées où nous entraînera l'histoire de lonseibmerient,

1. C'est le conseil que recevra plus tard Odon. Vita Odon., 1, 13 (M. 133, col. 49),

Les lettres dans l'Église de Gaule de 350 à 420.

Revenons à la Gaule, à la fin du 1v° et au début du v° siècle, alors que la société civile avait le rôle prépondérant, et que, méprisant la gloire, fuyant les mœurs et la vie romaines, se soustrayant aux devoirs du citoyen, le christianisme intransigeant se réfugiait dans la vie monastique. Qu'allait devenir la culture classique dans les monastères ? Des hommes, qui renonçaient au monde pour échapper à l’obsession païenne, et, à l'écart du siècle, se consacrer tout entiers à Dieu, introduiraient-ils dans leurs retraites ces auteurs remplis des peintures mythologiques, ces chantres des passions humaines, ces philosophes qui avaient cru trouver la vérité en dehors du Christ et avaient, pendant des siècles, propagé l'erreur? Il semblait bien que la réponse ne fût pas douteuse, et que, d'une existence, uniquement orientée vers le’ renoncement absolu aux préoccupations terrestres, on n'hésitât pas à bannir ce qui en était l'écho le plus sonore.

De fait, les Gallo-Romains qui, au 1v° siècle, représentent l'esprit monastique, ne se sont pas montrés favorables aux lettres. Sulpice Sévère en parle avec dédain et même avec dureté. « Le règne de Dieu, dit-il dans la préface de la vie de saint Martin, n'est pas dans l'éloquence mais dans la foi », et il établit ainsi, entre la foi et l'éloquence, une opposition menaçante pour celle-ci. « Qu’on se souvienne aussi, écrit-1l encore que le salut a été prêché au siècle, non par les orateurs, mais par les pêcheurs !. 11 raille la gloire que les historiens ont cherchée ?: ils conservent, il est vrai, le souvenir des événements, mais leur préoccupation n'a aucun intérêt pour la vie éternelle. « À quoi peut leur servir la gloire limitée au siècle, quel profit la postérité peut-elle retirer à lire les combats d'Hector, à étudier la philosophie de Socrate %? » Il en conclut que, non seulement il y aurait sottise à les imiter, mais folie à ne pas les combattre avec acharnement, et que le devoir de l’homme est « de rechercher

èe .

Vita Mart., preæf.

. Id. I.

Id.

Se L 1

l'immortalité pour sa vie plutôt que pour son nom, et cela, non en écrivant, en combattant, en philosophant, mais en vivant d'une manière pieuse, sainte et religieuse. » Au début même de son œuvre, Sulpice déclarait encore qu'il se souciait fort peu de laisser échapper des solécismes : ce mépris n'avait aucun inconvénient pour lui, que ses études d'autrefois garantissaient contre les fautes de syntaxe, mais Il était dangereux pour les générations futures, si elles étaient élevées dans un pareil dédain de la grammaire. -

En principe, Paulin de Noles n'était guère plus favorable aux lettres ; nous avons cité plus haut les austères préceptes qu'il oppose à la rhétorique d'Ausone. Nous pouvons en rapprocher ce qu'il écrit à Sulpice Sévère ! et à Jovius?. Il est surtout sévère pour les poètes, soutiens des légendes mythologiques, que les philosophes paiens n'avaient d’ailleurs pas épargnés *. Il est plus indulgent pour la philosophie, du moins dans certains passages de sa lettre à Jovius, et il demande seulement « qu'on l'assaisonne de foi et de religion “. »7

Cassien est beaucoup plus net : au chapitre 12 de la 14° conférence, un moine demande à l'abbé Nestor comment se débarrasser de tous les souvenirs païens qui le hantent. Pendant qu'il prie, pendant qu'il chante des psaumes, il revoit les héros, dont une poésie impie a, dans ses jeunes années, rempli sa mémoire. Que faire pour y échapper ? Nestor lui indique un remède efficace et rapide : « S'il apporte à lire et à méditer la Sainte Ecriture autant de zèle qu'aux études profanes, il substituera vite à ces souvenirs infructueux et terrestres des préoccupations spirituelles et divines ?. » Et ainsi : « non seulement toute la direction et la méditation de son cœur, mais toutes les digressions, tous les écarts de ses pensées seront, chez lui, une sainte et incessante rumination de la loi divine 5, » Voilà qui est clair et qui ne laisse pas d'être inquiétant pour l'avenir des études classiques, au moins dans les monastères, pour lesquels Cassien a écrit ses conférences. Si les moines, qui avaient autrefois

1. Epist. V : « Inanis gloriac sublimiter neglegens, piscatorum pracdicationes Tullianis omnibus et tuis litteris praetulisti.. Mutescere voluisti mortalibus, ut ore puro divina loquereris et pollutam canina facundia linguam Christi laudibus et conmemoratione ipsa pii nominis expiares. » Ailleurs il lui écrit pour le soutenir, sa résolution étant raillée par beaucoup.

. Id., XVI.

. Cf. Sénèque. de benef., 1, 3, 10; de brev. vitae, 16,3, elc…

« Philosophiam non deponas licet, dum eam fide condias et religione. » . Coll.. XIV, 13.

Id.

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