Opusc. 6 (Vogel
lui-même, après avoir tant aimé les lettres, finit par les maudire!. Nous avions vu déjà Cassiodore les subordonner étroitement aux lettres sacrées. Pouvons-nous nous étonner que, le Jour, où un moine animé d'un zèle ardent et d’un grand esprit de gouvernement, entreprit de préparer à l'Église un clergé capable de la servir sans partage et sans défaillance, il ait redoublé encore de sévérité à l'égard d’une culture profane forcément suspecte? Nous n'avons donc aucune peine à comprendre le blâme formel adressé par Grégoire le Grand à Didier de Vienne qui enseignait la grammaire, dans Ja lettre citée plus haut ; et nous n'y reviendrions pas, si des écrivains catholiques n'avaient cherché à en atténuer là portée. Examinons en quelques mots leurs arguments.
Ozanam pense que la lettre de Grégoire ne peut être interprétée comme une interdiction d'enseigner les arts libéraux, attendu qu'à la même époque, il avait institué à Rome sa schola cantorum, où des maitres enseignaient aux chantres tous les arts libéraux ?. Le pape ne pouvait se mettre ainsien contradiction avec lui-même et interdire en Gaule ce qu’il préconisait à Rome. Nous répondons d’abord à cette dernière allégation qu'au contraire, l'histoire de l'Église, le pontüficat de Grégoire le Grand en particulier, fournit plus d’un exemple de semblables contradictions, ou plus exactement de cette diversité de prescriptions correspondant à la diversité des pays. On en trouve de nombreux cas dans la correspondance de Grégoire le Grand avec saint Augustin, archevêque de Canterbury *. Quant à l'autre assertion, à savoir que l'étude de la musique, dans la schola cantorum, supposait la possession intégrale des arts libéraux, c'est une exagération si manifeste, qu'on peut difficilement s y arrêter. Si mal que l'on connaisse le chant grégorien, on sait qu'il ne reposait pas sur les mêmes principes que la musique ancienne. Il était inutile qu'on eût étudié les traités de Boèce ou de saint Augustin, ou d'après le plan tracé par Cassiodore‘, la théorie des tons, pour chanter l'office, comme le voulait Grégoire. Et cela eùt-il été nécessaire, il ne s’ensuivrait nullement que la quatrième science du
1. Epist. IX, 1 (Vogel, 422; : « Ego ipsa studiorum liberalium nomina jam detestor, » Cf. IX, 9 (Vogel, 431).
2. Ozanam, La civilisation chrétienne chez les Francs, p. 533 :« La musique, la dernière des sept sciences profanes, exigeait la connaissance de toutes les autres. »
3. Epist. XI, 56, (Registrum Il, p. 335-336), et Bède, Hist. Eccl., I, 27.
&. Institutiones, IL, 5 (M. 70, col. 1208).
L'Enseiynement des lettres classiques. 13
Quadrivium ne pût être abordée, qu'à la condition d'avoir présent à l'esprit tout le reste des sept arts hbéraux, comme s'ils formaient un tout continu et indissoluble. Nous verrons plus loin, quand nous étudierons la grammaire chez les Anglo-Saxons, les parties que les exigences du chant grégorien ont recommandées à leur attention : c'est la théorie des pauses et celle de la quantité, nécessaire pour déterminer la place de l'accent. Leur exemple peut être invoqué, car ils eurent pour instituteurs en cette matière, avec Jacob!, l’archichantre Jean ?, l'un des meilleurs maïîtres de la schola cantorum.
Un autre argument est suggéré par Mabillon. C'est le fait que Grégoire envoya chez les Anglo-Saxons des missionnaires, et que, dans les cloitres fondés par eux, les lettres furent enseignées *. L'exemple de Benoit Biscop, dont Mabillon appuie cette aflirmation, lui enlève toute valeur. La mission d'Augustin date de 591, et Benoît Biscop (+ 690) fonda le monastère de Saint-Pierre en 674 et celui de Saint-Paul où Bède devait étudier, en 684‘. A cette époque, nous le verrons, les Anglo-Saxons commençaient à connaître les lettres par les Irlandais et par la mission de Théodore et d'Hadrien. Grégoire le Grand nest donc pour rien dans la culture que devait recevoir Bède le Vénérable ÿ.
On ne saurait invoquer davantage la nécessité des études classiques pour préparer à la lecture sacrée. A en juger par les travaux les plus célèbres qu'ait produits alors l'Eglise latine, l'Expositio in Job, les Ilomeliae in Ezcchielem et in Evangelia, de Grégoire le Grand, l'Église est préoccupée beaucoup plus du côté pratique, du désir d'édilier, que du souci d'encourager l'exégèse proprement dite. Nous pouvons donc conclure, sans dépasser la vérité historique, que les lettres classiques furent suspectes au pape Grégoire. Une légende,