Cf. Cod. Theod., XII
libéraux. On ne peut donc considérer le grec comme l'indice essentiel de la culture classique !.
Nous reprocherons encore à M. Zimmer d'avoir exagéré l lement de l'Église irlandaise du vi® siècle. Est-il certain que pendant les 150 ans où l'Église irlandaise a été séparée d2 l’Église romaine, elle ait été forcément livrée à elle-même, et que dégagée, au point de vue de la discipline, de la liturgie, de la célébration des fêtes, elle se soit, en ce qui concerne son enseignement, développée sans aide et par son unique effort? N'a-t-elle pu, au cours de cette période, donner asile à quelque prêtre gallo-romain, à un moine alexandrin, et subir ainsi occasionnellement l'une des influences que MM. d'Arbois de Jubainville, Schultze, etc... ont signalées. L'Irlande n'était pas séparée du reste du monde par une re infranchissable, et les moines étaient aventureux. M. Zimmer luimême nous en donne un exemple?. Mosinu Mac Cumin, scribe et abbé de Bangor, mort en 610, avait appris le comput avec un savant grec. Il s'agit du comput, il est vrai, mais ce Grec avait pu transmettre à Mosinu Mac Cumin d'autres connaissances. Qui pourrait affirmer que ce fait ait été unique?
Mais admettons que, jusqu'en 600, et même jusqu’à la fin du vu siècle, les écoles irlandaises aient vécu sur le fonds qu'elles s'étaient constitué au 1v°, comme le veut M. Zimmer: dans la suite, ilest une influence que, selon toute évidence, elles subirent. Jusqu à k fin du vur siècle, presque tout ce que l'Église anglo-saxonne savait des lettres, elle le devait à l'Irlande ; mais, à partir de ce moment, les moines grecs Théodore et Hadrien, qui lui sont envoyés par l'Eglise romaine, contribuèrent à sa culture. De ce jour, une nouvelle phase s'ouvre dans l'histoire des écoles d'Irlande. Après avoir beaucoup reçu du monachisme irlandais, l'Église anglo-saxonne le fit participer aux progrès dus à la science d Hadrien. Pour ma part, je serai difficilement persuadé que l'éclat des études au ix° siècle, en Irlande, en particulier la profonde. connaissance du grec, dont témoigna Scot Erigène, ne doivent rien au mouvement créé par Hadrien. Si, à cette époque encore, les Anglo- Saxons paraissent tributaires des écoles irlandaïses, c'est que le souvenir de leur vieille renommée continuait à y attirer les étudiants.
1. Voir Zimmer, Uber die Bedeutung des irischen. Elements f. die mittelalterliche Kullur Preuss. Jahrb., LIX, FS87, p. 28).
2, Pelagius in Irland, p. 5, d'après Séhaps, Die ällesten Evangelienhandschriften der W one Bibliothek, p. 27. . :
LES LETTRES EN BRETAGNE ENTRE 9390 Er 450 207
C'est surtout qu'en dehors de la science elle-même, qu'on acquérait dans les monastères RAGRIS on y trouvait la direction qui préparait à la sainteté.
Aussi, au lieu de considérer l’ histoire de la culture classique en Irlande, du iv° au 1x° siècle, comme un mouvement provenant d'une impulsion unique, il faut y distinguer des époques différentes, caractérisées par la diversité des influences subies, et ne pas rechercher une solution, qui explique à la fois la teinture classique de Columban et la culture philosophique de Scot Érigène. C'est la méthode que nous suivrons. [solant, dans cet ensemble, la période qui s'étend jusqu'en 700 environ, nous n'exigerons pas des écoles irlandaises du vi‘ siècle qu'elles reproduisent par avance un développement qui ne sera atteint que dans la suite. En conséquence, ce que-nous aurons à expliquer, ce n'est pas le terme d'un mouvement, mais son point de départ, ou plutôt, car ce point de départ nous échappe, ses premiers résultats. |
L'ordre que nous suivrons dans cette étude, ressort de ce qui vient d'étredit. Nous distinguerons d’abord une période, quicomprendra le iv* siècle et la première moitié du v°, c'est-à-dire l'époque où la Bretagne et l'Irlande sont en relation avec le continent, et nous rechercherons s'il y eut un enseignement des lettres classiques, à ce moment, dans ces deux pays. Cette première période close, nous aborderons le vit siècle, où Gildas et Columban nous montrent le monachisme breton et le monachisme irlandais en possession de la culture classique. Nous en étudierons les manifestations, successivement en Bretagne et en Irlande, puis nous examinerons s’il y a lieu de croire que, sur ce point, l'une des Églises ait été l'institutrice de l’autre. Après cette étude, nous essaierons de dégager l'hypothèse ou les hypothèses qui nous paraissent le plus vraisemblables.
Les lettres en Bretagne entre 350 et 450.
L'Église bretonne s'était établie et développée dans un pays soumis à la domination romaine. On nedoit pas en conclure qu'elle se soit trouvée dans la même situation que l'Église des Gaules, ni qu'elle ait rencontré, soit, dans l’enseignement donne par des cuoles civiles, une aide pour la formation de son clergé, soit, dans la
vie romaine transplantée par une assimilation complète, une entrave à l'expansion de l'idéal chrétien.
Conquise par les Romains, la Bretagne n'avait jamais été complètement pacifiée, et la période d'occupation militaire n'avait fini qu'avec l'occupation elle-même. Il avait fallu que Rome travaillât sans cesse à assurer sa conquête contre les invasions étrangères, à calmer les luttes intestines, et d'ailleurs, à plusieurs reprises, cette œuvre avait été interrompue par les troubles de l'empire, contraint de se désintéresser d'une possession aussi lointaine. La théorie d'une romanisation complète de l'île n’est plus guère soutenue. Les thermes, les maisons romaines dont on a retrouvé les ruines, les mosaïques, et les différents produits de l'art romain qu’on a recueillis en Bretagne !, ne doivent pas faire illusion. Leur présence est facilement expliquée par le séjour des fonctionnaires et des soldats, et par l'établissement de colonies romaines dans le pays. Sans doute, il y eut des Bretons pour emprunter les mœurs romaines, et, comme l’a démontré M. Loth, les institutions, le droit. la langue des Bretons, ont subi l'influence de la civilisation romaine ?. Mais la Bretagne ne fut jamais assimilée comme l'avait été la Gaule. Il est probable que l'action de Rome ne s'exerça vraiment que dans les villes comme York, Gloucester, Lincoln, Verulam, Chester, Londres, où résidaient les représentants du pouvoir impérial. [l semble même que les Romains aient renoncé ou n'aient pas réussi à utiliser en Bretagne le précieux instrument de domination qu'était l'école d’arts libéraux. Ils l'avaient cependant essayé. Au premier siècle de notre ère, Tacite nous montre à Agricola, en pleine expédition, faisant instruire les enfants des chefs dans les arts libéraux, et répandant la connaissance du latin et le goût de l’éloquence. Nous n'avons aucune preuve que son exemple ait été suivi. Si cet enseignement fut conservé, il procura peutêtre à Rome quelques sujets fidèles parmi les chefs, dont les fils, retenus plus ou moins librement, ressemblaient beaucoup plus à des otages qu'à des écoliers; il ne donna pas à la Bretagne un poète ou un rhéteur, versifiant ou déclamant en latin. L'action des professeurs de grammaire et de rhétorique qui, en Gaule, avait si
4. Voir Th. Whright, The Celt, the Roman and the Saxon$, p. 250.