RAPPORTS DE L'ÉGLISE BRETONNE ET DE L'ÉGEISE IRLANDAISE
ne peut-on pas invoquer contre cette hypothèse l'âge du moine irlandais !. Nier que Gildas ait pu être le maître de Finnian, parce que celui-ci était plus âgé que lui ?, c'est vraiment s'attacher avec excès aux conditions habituelles de l'enseignement dans une société régulière 3, Cet argument n'aurait de valeur, que s'il était prouvé que, dès sa jeunesse, c'est-à-dire avant de connaître Gildas, Finnian eût étudié les lettres ; cela n'étant pas établi, 1l est loisible de supposer que Finnian eut recours à Gildas pour diriger les études de ses moines, comme pour résoudre certains points de discipline ecclésiastique.
Pour nier la possibilité d’une action exercée par les écoles bretonnes sur les écoles irlandaises, M. Zimmer s’est encore appuyé sur la faible culture de Gildas comparée à celle de Columban. Pour expliquer la supériorité de Columban, on pourrait simplement invoquer la différence des tempéraments et des génies, qui met une si grande diversité entre des contemporains, nés dans le même milieu et formés par la même éducation. Mais nous avons une explication plus précise, c'est que Columban et Gildas n'étaient pas contemporains. En acceptant les dates de M. Zimmer, ce n'est pas avec Columban mais avec Comgall, avec Sinelus, à la rigueur avec saint Columba qu'il faudrait comparer Gildas, ce sont leurs connaissances qui nous indiqueraient si, à ce moment, l'étude des lettres classiques était poussée plus avant dans l'Irlande que dans Ja Bretagne. De Comgall et de Sinelus nous n'avons rien. Quant à Columba, l'hymne Altus prosator, dont il peut être l'auteur, ne permet pas de juger de son instruction. Il ne révèle pas, en tout cas, des connaissances supérieures à celles de Gildas. Nous le voyons, il n’y a pas, dans ces arguments, de quoi ruiner la tradition, qui attribue aux saints bretons une part dans la culture du monachisme irlandais au vi siècle. Rien ne s'oppose à ce qu'au vi‘ siècle cette influence ait été mise au service des lettres classiques.
1. Finnian de Clonard mourut en 5#8. Quant à Gildas, la date de sa mort est incertaine, comme celle de sa naissance, M. Zimmer la place en 570 {Cf. Biblioth. hagiogr., La Borderie, Rev. Celt., VI, p. 11, note), d'autres en 554 (Anscombe, St Gildas of Ruys, ap. Anal. Boll., XIE, p. 175).
. 2. Cf. Gaston Paris, Romania, XII (1883), p. 629.
3 Voir Du Cange sur l'âre des pueri, des infantes dans les monastères.
Cf. Tosti, Saint Benoît, p. #3, note.
Conclusion.
Après avoir émis tant de doutes, il serait étrange de vouloir exprimer, en une formule, la solution du problème qui nous occupe. Dans les lignes suivantes, nous n'avons d'autre prétention que de dégager les faits essentiels d'un exposé, qui forcément eut le caractère et les inconvénients d’une discussion, et de proposer non pas une, mais deux hypothèses vraisemblables.
Il demeure établi que la culture classique a été introduite en Irlande par le christianisme, qu’elle y a toujours été mise au service de l'instruction religieuse !, et que c'est dans l’histoire des deux Églises bretonne et irlandaise que nous en trouvons l'origine.
L'Église bretonne a été en contact, au 1v° et au v° siècle, avec l'Église romaine et surtout en rapport intime avec celle de Gaule.
L'Irlande a reçu, au 1v° siècle, le christianisme de l'Église bretonne, aidée par l'Église des Gaules, et le mouvement d'évangélisation s'est accentué dans la première moitié du v° siècle. Or, au iv* siècle, les Églises latines admettaient l'étude des lettres et la déclaraient nécessaire à l'érudition sacrée. Il y a donc place ici pour une première hypothèse, c'est que les deux Églises celtiques auraient adopté, au 1v° siècle, l'étude des arts libéraux. Mais, nous n’avons aucun document certain, prouvant qu'il en ait été ainsi; les premiers indices de Îa culture classique apparaissent en Bretagne vers le milieu, en Irlande vers la fin du vi* siècle.
Une seconde hypothèse est permise, et, pour notre part, c'est celle que nous choisirions le plus volontiers, c'est que les Églises bretonne et irlandaise auraient bien reçu le germe de la culture classique au 1v° siècle, mais ne l'auraient pas développé de suite, pour des raisons qui nous échappent, peut-être sous l'influence du monachisme occidental, hostile aux lettres. L'exemple de l'Église romaine au temps de saint Grégoire, celui de l'Église des Gaules au vie siècle, montrent qu'il faut distinguer entre la possibilité et la volonté d'apprendre les arts libéraux. Isolées du continent; à l’abri des grandes secousses et des grandes migrations, les deux
4. Cf. d'Arbois de Jubainville, Introduction à l'Etude de la littérature celtique, p. 38+.
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Éplises, à qui la rhétorique n'était pas suspecte, et dont les dieux de l'Olympe n'effrayaient pas l'orthodoxie, auraient repris les études conseillées par les docteurs et les Pères. Dans cet effort, si l'on en croit la tradition, et si l'on ne considère que les dates respectives de Gildas et de Columban, les Bretons auraient précédé les Irlandais ; mais ceux-ci n'auraient pas tardé à distancer leurs devanciers, qui furent peut-être leurs instituteurs.
Au cours de cette période, les deux Églises ont pu recevoir des appuis étrangers. Des moines poussés par le désir de l'apostolat, des maîtres chassés du continent, ont pu apporter en Bretagne eten Irlande, soit des manuscrits, soit le secours de leurs connaissances. Mais ce sont là des faits accessoires. La cause principale qui fit adopter les arts libéraux par le monachisme breton et le monachisme irlandais, c'est d’abord qu'ils se livrèrent avec ardeur à l'étude de l'Écriture, c'est ensuite, qu'ayant connu, dans sa pureté, la tradition des Pères relative à l'éducation chrétienne, ils l'appliquèrent à la lecture sacrée.
L'œuvre n'a pas été accomplie ni par tous les moines de Bretagne et d'Irlande, ni par un effort unique. C'est par une série d'étapes que, de la récitation des prières et de la lecture des psaumes, ils se sont élevés jusqu'à la connaissance des Pères, et de là, jusqu'à l'intelligence profonde, personnelle de l'Écriture; c'est par une série d'étapes aussi que, s'éclairant, dans cette étude, des lumières de l'antiquité, ils ont franchi le diment et restauré, dans leurs écoles, certaines parties des arts libéraux.
Quand ils reprirent contact avec les Églises du continent, ils n'avaient pas achevé leur tâche — nous le verrons dans le chapitre suivant — ils n'avaient pas portéleur science au point où elle devaitatteindre dans la suite, mais ils avaient consacré le principe d'une manière assez ferme pour l'imposer à leurs rivaux.