DEUXIÈME PARTIE
Dans le chapitre qui précède, nous avons essayé de déterminer à quel moment et pour quelles raisons la culture classique est apparue en Bretagne et en Irlande. Dans celui-ci, nous aborderons d'abord la question des Hisperica Famina, que nous avons isolée d’une discussion déjà assez embarrassée. Puis nous continuerons l'histoire des études classiques en Irlande jusqu'au jour où, par l'intermédiaire des Anglo-Saxons, l'influence de l'Eglise romaine, ou, pour mieux parler, l'influence de deux moines formés à l'école des Grecs, envoyés par l'Église romaine, s'est exercée sur l'enscignement des monastères irlandais. Enfin, résumant ce que nous avons dit, nous tâcherons d’apercevoir ce que, jusqu'à ce moment, les Bretons et les Irlandais ont connu des lettres classiques.
Les « Hisperica Famina ».
Dans les pages précédentes, on s'en souvient, nous avons tiré argument des textes hispériques, pour appuyer l'hypothèse d'une communauté des Eglises irlandaise et bretonne, au vi® siècle, correspondant à celle des enseignements irlandais et breton, à la même époque. Nous arrivons à l'examen de ces textes, dont nous avons ainsi escompté les résultats. Nous rechercherons ce qu'ils nous apprennent sur le niveau de la culture, sur l'influence des lettres
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| LES « HISPERICA FAMINA » 239 classiques, et nous essayerons de marquer dans quel pays et à quel moment ils ont été composés. Cet ordre nous est imposé par la nature des arguments tirés presque tous du vocabulaire.
Le spécimen le plus accompli du genre se trouve dans les Hisperica Famina, dont plusieurs fragments sont conservés dans deux, quelques-uns même dans trois rédactions !. D'autres textes, comme la Lorica Gildae?, l'Hymne de saint Omer #, ne sont pas tout entiers écrits en latin hispérique (hispericum eulogium ); mais, dans certaines parties, ils présentent, avec les Hisperica Famina, des ressemblances assez marquées pour qu’on les rattache à la même école littéraire. On trouve aussi, épars dans d’autres ouvrages, quelques mots appartenant à cette latinité particulière, par exemple dans la Lorica de Leyde ”, dans les gloses du Juvencus de
1. La rédaction la plus complète se trouve dans le Codex Valicanus Reginensis 81, publié par Mai qui le croit du x° ou du xi° siècle (Class. Auct., V,p. #79, reproduit dans Migne, Patr. lat., 90, col. 1185), puis par Stowasser {13° Jahresbericht über das K. K. Fr.Jos. Gymnasium, Wien; 1887). — Des fragments se trouvent : {1° dans le ms. de Luxembourg 89, signalé par Mone (Die gallische Sprache, p. 76), par la Section historique de l'Institut de Luxembourg (les gloses dans sa Publication, t. 2+, 1869, p. 311), publié en partie par Rhys (Rev. Cell., I, p. 348); — corrections de Rhys, dans Rev, Celt., XI, p. 2#8, et en entier, avec des améliorations par Zimmer (Vachrichten der K. G. der W. zu Gôüttingen, Phil. Hist. Klasse, 1895, p. 120). M. Zimmer le date du vue ou du 1x° siècle (Nennius vindicatus, p. 305), 1"° partie du 1rv° siècle (Nachrichten, 1895, p. 119). Brads@haw le croit du ix° ou du x° siècle (note publiée par Gaidoz, Rev. Celt., XI, p. 219). Cf. Bradschaw (Collected Papers p.+88...). 2° dans le manuscrit de Paris, Nat., fs lat. 11411. M. Loth (Rev. C'elt., V, p. 469), étudiant les gloses bretonnes qui s’y trouvent, y avait siçnalé un texte, reproduisant « le style des Xisperica Famina ». M. Zimmer (id., p.118) a élabli que le Lux. 89 et le Par. 11#11 appartenaient au mème manuscrit. Il l'a publié (id., p. 135). Il en existe un fac-similé photographique.
2. On en a plusieurs manuscrits /cf. Bernard and Atkinson, The Irish Liber Hymnorum, I, p. 243). Texte dans Mone, Hym. Lat. Med. Aevi, 1, p. 367, Whitley Stokes, Jrish glosses, p. 136 ; Zimmer, Nennius vindicalus, p. 337; Bernard and Atkinson, The Irish Liber Hymnorum, 1, p. 206. Nous citons la Lorica Gildae d'après l'édition Zimmer.
3. Ms. de Saint-Omer n° 666, provient de saint Berlin et est du x° siècle. Texte publié par Bethmann, Z{schrift f. deutsches Alterthum, N, p. 206; Stowasser, De quarto quodam Scoticae latinitatis… (15° Jahresbericht über das K.K, Franz-Joseph Gymnasium, Wien, 1889, p. vi); Thurneysen (lèev, Celt., XI, p. 86). Nous le citons d'après ce dernier.
#4. Vat., 5 {(Stow., 6, 33).
5. Ms. de Leyde, Voss. Lat. qt° 2, M. Friedel avec fac-similé (Ztschrift f. celtische Philologie, I, p. 64).
du ix° ou du x° siècle, publié par
240 LES LETTRES CLASSIQUES EN BRETAGNE ET EN IRLANDE — il
Cambridge ! et dans l'hymne Al{us prosator ?. 1] est vraisemblable que le fonds hispérique sera considérablement accru, quand on aura dépouillé tous les manuscrits d’origine bretonne et irlandaise qui se trouvent dans les bibliothèques d'Europe :.
Autant que nous en pouvons juger, les Hisperica Famina, paroles ou récits hispériques, sont des amplifications sur des sujets variés. Dans les chapitres 1-5 du Vaticanus, il est question de la latinité ausonienne et hispérique, de l'inspiration, de Îa difficulté de l'étude ; — l'auteur porte un défi à ceux qui voudraient s'y exercer ; — les chapitres 6-13 contiennent l’emploi de la journée; les chapitres 14-17 traitent du ciel, de la mer, du feu, du vent; le chapitre 18, des vêtements ; le 19° contient peut-être la description d'une cassette ou d'une cabane; le 20° celle d’une tablette ; le 21° celle d'un oratoire; le 23°, qui est exceptionnellement clair, contient une prière, et le 24° raconte une chasse suivie d'un repas que des brigands viennent troubler. Dans le fragment de Paris, cet. épisode est remplacé par le récit d’une expédition sur mer. C'est un des passages les moins obscurs des Hisperica Famina. Cette analyse ne doit pas faire illusion : elle représente en gros le contenu du chapitre ; la suite des idées est difficile ou impossible à saisir, et l'on n'est pas assuré de comprendre exactement le sujet de certains développements.
Les fragments de Luxembourg et de Paris contiennent des variations sur quelques-uns des thèmes précédents *. Nous avons ainsi deux et même trois rédactions, où les auteurs se sont ingéniés à découvrir une expression différente ou à disposer autrement les mêmes mots . L'étude des gloses du manuscrit de Luxembourg, qui ne correspondent par toutes au texte que nous possédons, a permis de supposer qu'il avait dû exister une quatrième rédaction |.