CHAPITRE VII
Les lettres classiques chez les Anglo-Saxons.
Dès que les moines irlandais furent en possession de la science sacrée et de Ia discipline ecclésiastique, pour parler leur langage, ils s'employèrent à les propager. L'Eglise bretonne avait envoyé des missionnaires à l'Irlande. A leur tour, des Irlandais passèrent le détroit, et, cette fois, ce n’était pas pour s’instruire, mais pour soutenir leurs frères de Bretagne, continuellement affaiblis dans la lutte contre les Anglo-Saxons. Dans ce contact, les deux Églises se pénétrèrent encore plus, et, dès lors, il est difficile de les distinguer. Mais un champ plus vaste s’offrit à l'ardeur des Irlandais. Tandis que certains d'entre eux, comme saint Columban, passaient sur le continent pour y porter la foi chrétienne, d’autres entreprenaient de convertir les Anglo-Saxons. Ilsse firent ainsi les auxiliaires ou les rivaux de l'Église romaine. Tandis qu’elle s'attaquait aux provinces du sud, les moines irlandais propagèrent le christianisme dans les provinces du nord et de l’ouest. Nous apercevrons, dans ce chapitre, cet effort parallèle, et nous rechercherons quelles en ont été les conséquences pour l'étahlissement des études classiques dans la Grande-Bretagne.
L'Église irlandaise en Angleterre au VII: siècle.
Dans le Nord, le christianisme avaitété prêché, chezles Pictes, par saint Columbs, et, dès 565 1, l'influence d'Iona rayonnait sur toute la
1. Bède, ist. Eccl.. IT, #. Pour saint Nynia, chez les Pictes méridionaut, voir plus haut p. 215, note.
région voisine !. Dans le pays de Galles, l'Église bretonne continuait à agir. À la même époque, le concours des Irlandais avait porté le nombre des moines de Bangor à plus de 2.000. Ainsi, au nord et au sud-ouest de l'Angleterre, les Irlandais exerçaient leur action directement ou indirectement. Dans leur apostolat, ils étaient aidés par les étrangers qu'attirait en Irlande le désir de lire l’Écriture;
à leur retour, ceux-ci répandaient les méthodes et les connaissances qu'ils avaient reçues. Vers 633 ?, le saint irlandais Fursy fonde, dans l'Est-Anglie, le monastère de Cnobheresburg, sur le modèle des abbayes irlandaises ?; 1l y consacre ses soins à la lecture sacrée, en même temps qu'il répand le monachisme. En 650, Agilbert, né en Gaule, après avoir séjourné en Irlande pour lire les Écritures, est choisi comme évêque par les Saxons occidentaux ‘; plus tard, il occupera le siège épiscopal de Paris. Bède nous montre encore l'Angle Egbert, s’exilant un long temps en Irlande pour le Christ,
et s'instruisant dans les Écritures 5. Ces exemples suffisent à prouver la part prépondérante qu’eut le monachisme irlandais dans l'introduction de la lecture sacrée chez les Anglo-Saxons, au vue siècle 6.
Ce mouvement ne fut pas arrêté par la rivalité des moines bretons et irlandais avec l'Église romaine, qui, depuis 597, évangélisait le sud de l'Angleterre. Dès leur contact, en effet, les dissentiments avaient éclaté. Accoutumés à l'indépendance, les évêques bretons et l'abbé de Bangor refusèrent de plier sous l'autorité de Rome, et de reconnaître la suprématie d'Augustin sur tout le clergé de la Grande-Bretagne 7. La chute de Bangor 8 ne marqua
1. Bède, ist. Eccl., III, 4 : « Ex quo utroque monasterio fccux d'Armagh et d'Iona) plurima exinde monasteria per discipulos ejus ef in Briltania et in Hibernia propagata sunt.