Lavisse, /ist, de France, 1, 2, p
y sont exprimées, avec l'idéal esthétique qui s y révèle. Dès lors le choix et la variété des auteurs ont une extrême influence sur le caractère de l'enseignement ; la même méthode d'interprétation appliquée à des auteurs différents ne donne pas des résultats identiques.
Quand le grammairien du 1v° siècle expliquait Homère et Ménandre, ou, avec Virgile et Térence, des textes écrits dans la langue maternelle de ses élèves, il faisait de la critique verbale !, expliquait les mots, étudiait les rythmes, analysait et appréciait la pensée ?. De même, dans son étude d'Hérodote et de Tite-Live, le rhéteur relevait les procédés du style, soulignait l'éclat d'une image ou la valeur d'un trope. L'un et l’autre étudiaient l’auteur dans sa pensée ou dans ses moyens d'expression. Ceux mêmes qui, s'appliquant à transmettre les secrets du beau oratoire, insistaient le plus sur la forme, n'en mettaient pas moins leurs élèves en contact avec la pensée antique.
Tout autre fut l'interprétation d’Aristote au moyen âge. Au temps de la scolastique, le maître, au lieu de commenter une œuvre d'art, explique, dans une langue étrangère à ses élèves, une langue morte, ou tout au moins conventionnelle, un ouvrage technique qu'il lit dans une traduction. Il n'en critique pas les idées; il s'emploie seulement à justifier et à développer tous les termes. Le plus souvent. d'ailleurs, il se contente de reproduire un commentaire où toutes les questions possibles ont été soulevées et résolues dans un sens déterminé. Mais Aristote n'est pas le seul auteur expliquéau moyen âge. «Cicéron a remplacé Tite-Live », * ditM.Jullian. Il oublie d'indiquer quelle fut, dans l’œuvre de Cicéron, la partie qui survécut au moyen âge. L’Heptateuchon de Thierry de Chartres nous renseigne à cet égard *. Au début du xuf siècle, on étudiait dans les écoles la Rhétorique à Herennius, le De inventione rhetorica et le De partitione oratoria. Ï1 faut y ajouter le commentaire de Boëèce sur les Topiques de Cicéron. Ce qu'on explique alors, ce ne sont pas les œuvres oratoires de Cicéron, ou même les œuvres didactiques qui comptent parmi ses écrits les plus soignés, comme l'Orator, le Brutus ou le De Oratore, mais ses ouvrages techniques les plus secs, ceux où l’art a le moins de place.
. Quint., Inst. orat., 1,4, 3.
. Id,
- Clerval, Les écoles de Chartres au moyen äge, p. 222.
Il ne suffit donc pas de dire que Cicéron remplace Tite-Live sur les programmes : c'est Cicéron technicien qui supplée à la fois Tite-Live et Cicéron orateur et écrivain, et qui, avec les traductions de quelques traités d’Aristote, fournit la matière habituelle de l'explication.
Œuvres littéraires d'une part, traités didactiques de l’autre, la différence était suflisante pour que la méthode d'interprétation littérale, appliquée aux unes et aux autres, ne donnât pas les mêmes résultats; pour le dire en un mot, l'abus de la rhétorique ne pourvait avoir les mêmes effets que l'abus de la dialectique.
Il existait entre les deux enseignements une autre cause de dissemblance. Le plus vide, le plus superficiel des grammairiens et des rhéteurs, au 1v° siècle, ne limitait pas son analyse à un type de beauté. 11 ne cherchait pas à réduire en une discipline inviolable les principes de son art, ni à imposer à l’imitation des formes quil était interdit aux élèves de modifier suivant leur goût personnel. Nulle part il n'apparaît que, dans les écoles au 1v° siècle, un livre ait revêtu le caractère de l’auteur authentique, dont l'écolier du moyen âge doit respecter les moindres paroles et justifier même Îles erreurs. Sans doute 1l existait alors des manuels facilitant la tâche aux commençants, des répertoires où maitres et écoliers puisaient une partie de leurs connaissances grammaticales, historiques et mythologiques !. Mais 1l ne paraît pas que les maîtres de l'époque eussent abdiqué toute personnalité au profit d'un de ces livres scolaires *. Nous ne les voyons pas renoncer au commerce des textes et enfermer toute la grammaire dans les règles formulées par l'un d'eux. Au iv° siècle, on se sert des traités élémentaires pour les débutants, de traités plus complets et spéciaux pour les chercheurs d'élégances ou de singularités grammaticales. Mais la vraie grammaire, la vraie rhétorique, ce sont les maîtres et les écoliers qui la font avec les poètes et les orateurs; et, dans ce contact direct, il y a
1. Ausonc cite comme étant employés de son temps les traités de Claranus, (Epist. XVIII, 27), de Scaurus, d'Asper (id.;, opusc. 3, 20, Schenkl, p. 2), de Probus {id.,), etc. Les compilations de Diomède, de Charisius, datent du ive siècle, Quelques-uns des livres dont se nourrira le moyen âge ont été composés par des contemporains d’Ausone. Aelius Donatus, « grammaticus urbis Romae », maitre de saint Jérôme, composait son célèbre rudiment et Servius l'interprétait dans un commentaire qui, plus tard, ne fut pas moins répandu. Ausone lui-même avait rédigé des Fastes romains pour son petit-fils; l'encyclopédie de Varron était classique, etc.
2. Servius, par exemple, dans un de ses cours, commente Donat, mais nous savons que ce ne fut qu'une partie de son enseignement.
un principe de vie quon ne retrouvera pas dans la méthode scolastique.
Ne cherchons donc pas l'origine de la scolastique dans la manière dont les textes étaient expliqués aux écoliers gallo-romains du 1iv° siècle, ou reconnaissons que tout enseignement porte le germe de la scolastique dans le mauvais usage qui peut être fait de ses méthodes.
Cette distinction établie, il ne nous coûte rien de reconnaître quelles lacunes présentait l'éducation des contemporains d’Ausone. Le programme de Quintilien qui, déjà, ne correspondait plus exactement à la vie publique de son temps, n'était acceptable qu'à la condition d’être appliqué dans toute son étendue. C'est seulement par une obéissance exacte à tous les préceptes de l'Znstitution oraloire, en approfondissant les connaissances générales que Quintilien recommande d'acquérir, que le futur orateur parvenait à un degré de culture élevé. Mais l'étendue d'un pareil programme en rendait l'application presque impossible. On dut se résigner à choisir en se bornant au plus nécessaire. Quintilien lui-même n'avait-il pas dit qu'il resterait encore de sérieux avantages même à une éloquence moyenne {? On ne tarda pas à se contenter de peu. On laissa tomber les matières dont, à la rigueur, on pouvait se passer. On courut aux résultats pratiques, et l'on crut que tout était gagné si l'élève apprenait à bien dire : le reste ne vient que par surcroît. Dès ses premières années on l'habitue à parler sans rudesse ?; au cours de ses études, on lui fait surtout apprécier les idées dans leur expression. On lui montre comme but suprême la faculté de développer n'importe quel sujet avec ordre et abondance. Pour beaucoup, il n’y a hientôt plus, suivant le mot de M. Boissier, qu’un art, celui de « donner à tout un tour agréable et de dire finement ce qui ne valait pas la peine d'être dit 3 ».
Comme tout système d'éducation autorisant une spécialisation prématurée, avant que l'enfant ait reçu une culture générale sérieuse, l’enseignement du 1iv° siècle présentait des dangers. M. Boissier a montré ce que produit l’usage trop exclusif de la rhétorique #, Il nous a fait voir l'étudiant romain, incertain sur