Cf. Fustel de Coulanges, L'invasion germanique, p
la société gallo-romaine au 1v° et au v° siècle. Il ne nous semble pas qu'en restaurant les établissements d'instruction presque détruits au mu siècle et au début du 1v°, les contemporains d'Ausone aient été mal inspirés. Demandons-nous ce qu'ils pouvaient faire de mieux après tout que de réorganiser, même imparfaitement’ et sans rien ajouter d'original, l’antique plan d’études. C'était du moins de leur part une preuve d'activité d'esprit et, dans une certaine mesure, de clairvoyance. En faisant cet effort pour conserver le meilleur de la culture antique, ils luttaient non pas contre l'avènement d'un progrès quon ne peut guère leur reprocher de n'avoir pas pressenti, mais contre une désorganisation qu'ils avaient le mérite de vouloir conjurer, et dont leurs descendants devaient subir les funestes effets.
Le christianisme et la vie romaine.
Une cause aurait pu cependant produire dans les mœurs une perturbation profonde et orienter les esprits vers un autre idéal, Depuis longtemps en Gaule, le christianisme avait commencé la lutte contre les habitudes aussi bien que contre les croyances du monde antique !. Mais l'aristocratie gallo-romaine, qui fréquentait les écoles, avait été tardivement atteinte. Quand, dans la seconde moitié du 1v° siècle *, elle fut convertie, les conditions mèmes de la conversion, les mesures conservatrices prises par l'État pour sauvegarder les institutions impériales, et jusqu'aux changements survenus dans la forme même du christianisme, furent autant d'obstacles à ce que l'abandon de l'ancienne croyance correspondit de suite à une transformation des mœurs ayant sa répercussion sur l'École.
Tout d'abord un grand nombre de nobles gallo-romains ne renoncèrent pas au paganisme, et sans doute l'action de Julien arréta pour un temps les conversions. Puis, quand elles ne furent plus entravées, ce n’est pas par une lente expansion des communautés chrétiennes que l'Évangile se répandit. Ce fut d'une façon très rapide que les grands propriétaires, les gens cultivés, tous ceux qui jouaient un rôle dans l'État, occupaient des fonctions publiques, ou
1. Voir sur cette question, Bayet, dans Lavisse, {list. de France, W, 1, p.13 ; ue Die Mis. und Ausbreit. des Christ. in den ersten dreiJahrhund., p.506. 2. Sulpice Sévère, Vita Mart., 13. Cf. Schultze, Gesch. d. Unterganygs des
ie rôm, Heidentüms [,p. 104.
avaient embrassé des professions libérales, abandonnèrent le paganisme ‘. Saint Martin avait trouvé des alliés dans les empereurs, et l'appui donné par eux au culte nouveau avait précipité la conversion de l'aristocratie. Saint Augustin a noté qu'un grand nombre de Romains se découvraient de l'amour ou de l'horreur pour le paganisme, suivant que l'empereur s'appelait Constantin ou Juben. Si saint Paulin et Sulpice Sévère furent convertis par le grand apôtre des Gaules, Ausone, semble-t-il, devint chrétien, lorsque, appelé à faire l'éducation de Gratien, il vécut auprès d’un prince qui avait renoncé au paganisme. Bien des Gaulois durent l'imiter et se détacher des croyances auxquelles ils étaient retenus par des liens fort lâches, pour suivre l'exemple des empereurs. « Aujourd'hui, disait Symmaque, manquer aux autels des dieux est une manière de faire sa cour ?. » Ce serait avoir une idée trop haute de la valeur morale des Gallo-Romains du 1v° siècle, et supposer parmi eux une proportion d'esprits religieux supérieure à celle qu'on rencontre généralement, que de voir dans les paroles de Symmaque une simple boutade de courtisan disgracié. Il est vraisemblable que les fréquents séjours de Valentinien I® (+ 375), puis de Gratien (+ 383) en Gaule déterminèrent bien des conversions *.
Cette expansion du christianisme ne fut nulle part plus facile et plus prompte qu'à Trèves {, d’un côté centre politique, avec la cour, source des faveurs, siège de l'administration et des bureaux, de l'autre, centre religieux, avec son évêque, ses exégètes ”, et de bonne heure sans doute, ses ermites. L'empereur étant chrétien, la foi s'accorduit avec l'intérêt, les deux influences réunies étaient mises au service d'une même cause.
Enfin l'édit de Théodose, en 391, interdit de sacrifier aux dieux. Dès lors la religion de l'État romain était le christianisme: ce
1. Voir notamment pour l'Aquitaine, Jullian, Æist. de Bordeaux, p. 63 ; Imbart de la Tour, Les paroisses rurales, p. 5, etc.
2, Epist. T, 51 (cité par Boissier, La fin du paganisme, W, p. 31+).
3, Sur la politique religieuse des empereurs, voir Boissier, La fin du paganisme, Îf, p. 295 et suiv., 389, etc.
+. Voir sur le christianisine à Trèves, Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, 1, p. x1v, ct Nouveau recueil des inscriptions chrétiennes de la Gaule antérieures au VIE siècle, p. v. Nous parlons de l'expansion du christianisme dans l'aristocratie, non à Trèves d'une façon générale, Cf. Harnack, op. cit. p. »10.
5. Vers 371, saint Jérôme avait pu copier à Trèves divers ouvrages de saint [Hilaire de Poitiers (ist. Lt, 4, 2° partie, p. 12).
fut un motif suffisant pour décider en sa faveur la masse des indifférents.
La conversion tardive des maitres et des élèves des école explique tout naturellement pourquoi l'enseignement ne s'était pas plus tôt ressenti de la révolution religieuse; la conversion rapide, et, pour beaucoup, purement extérieure, explique en grande partie pourquoi les mœurs et l'éducation ne se transformèrent pas immédiatement. Seuls, les intransigeants, que nous retrouverons plus tard, rêévèrent, en devenant chrétiens, une autre existence, opposèrent la vie chrétienne à l’ensemble d’habitudes qui formaient la vie romaine : et ceux-là furent contraints de se retirer du siècle. Les autres, les nouveaux convertis, venus en masse au christianisme, ne se crurent pas tenus de renoncer à des obligations et à des pratiques qu'ils considéraient comme inséparables de la vie romaine. Que représentait pour eux une modification du culte, comparée à l'idée que, de génération en génération, les Gallo-Romains s'étaient transmise de l'existence”? Ils apportèrent dans leur croyance nouvelle la tiédeur ou l'indifférence qu'ils avaient manifestée pour l'ancienne ; surtout ils n'aperçurent pas que le christianisme imposait à chacun le devoir impérieux de se transformer, et que de ces efforts individuels devait sortir un nouvel état social. Ainsi se trouvait maintenu dans la classe instruite le sentiment que rien d essentiel n élait changé, et que le but proposé à l'activité était toujours le :} même.
Cette situation fut entretenue par les lois. IL importait à l'État qu'aucun des principes qui le soutenaient ne fût entamé, et que, dans aucune circonstance de la vie, les devoirs du citoyen ne fussent opposés aux devoirs du chrétien. Toutes les fois qu'un confit s'était produit entre les uns et les autres, les chrétiens l'avaient résolu en sacrifiant leurs devoirs de citoyen !. C'est ainsi qu'ils Sélaient soustraits aux charges publiques. En se généralisant, ces désertions menaçaient l'organisation municipale d’abord, celle de l'État ensuite. Les empereurs prirent une série de mesures pour y mettre un terme *. Jusqu'à un certain point, l'édit de Julien se rattache à cette intention : en interdisant l'enseignement aux chré-
1. Cf. Renan, Marc-Aurèle, p. 59+; Le Blant, De quelques principes sociaur rappelés dans les conciles, p. 2, et Les chréliens dans la soctélé païenne (1888), P. 1; Duchesne, Le concile d'Elvire, p. 173; quelques textes indiqués dans Guignebert, Tertullien, p. 196, note.