‹ L'enseignement des lettres classiques d'Ausone à Alcuin. Introduction à l'histoire des écoles carolingiennesChapitre 394 sur 404 · Id., p · texte numérisé non relu

Id., p

35. Sur ces dates, voir Ilauck, KÆirchengesch., Deutschlands, I, p. 127, n. 3. . Hist, de la civil. en France, I, p. 167.

Il, p. 285). Cf. Monod, Études cril.

QC

Nous sommes arrivés au terme de ce travail. Partis du iv° siècle, nous avons suivi l’histoire des lettres classiques en Gaule, jusqu'à l'avènement de Charlemagne.

Nous avons assisté à la décadence de l’enseignement romain; Sidoine nous est apparu après Ausone, Grégoire de Tours après Sidoine. Les progrès de l'ignorance ont soulevé d'abord quelques regrets, puis est venue la résignation, puis l'oubli. L'Eglise, après avoir recueilli les restes de la culture et fourni les derniers hommes instruits de la Gaule, s’est laissée entrainer par ce mouvement. Les Pères de l'Église, passant outre à leurs craintes, avaient bien déclaré l’étude des arts libéraux indispensable à la lecture sacrée. Mais les événements avaient rendu leurs efforts illusoires. Deux siècles d'invasions et de troubles ont amené le résultat souhaité par les premiers moines de l'Occident. Ils redoutaient la lecture des païens : les païens sont délaissés, à peine sait-on qu'ils ont écrit. L'ignorance accroît l'ignorance ; la foule se montre méfiante à l'égard du savoir ; la nuit se fait.

En dehors de la Gaule, quelques hommes tentent de réagir. Au vi* siècle, en Italie, Cassiodore contribue à fonder pour les moines le droit à l'instruction; mais sa tentative ne réussit pas. En Espagne, au vu siècle, Isidore de Séville recueille des mots, des formules; des auteurs, il exprime la matière d'une encyclopédie ; il rejette la culture esthétique et dessèche l'antiquité.

Après un ou deux siècles de ténèbres, l'enseignement des lettres antiques reparaît en Gaule. Quelque centre d'études a-t-il survécu ? Quelques familles gallo-romaines se sont-elles transmis, de père en fils, la discipline des écoles romaines, ainsi préservée, par miracle, au milieu des orages continus ? Non, c'est l'Église qui ramène sur le sol gaulois, sur le sol franc, l'étude des arts libéraux. Mais au moins est-ce quelque clerc romain, disciple éloigné de Cassiodore,

issu d'un monastère où aurait été conservé le précieux dépôt de la tradition antique ? Pas davantage. Les maîtres qui, sous l'autorité de Charlemagne, travailleront à restaurer les lettres en Gaule, viendront d'Irlande et de Grande-Bretagne.

Ainsi, des moines recommandent la lecture des païens ; des Irlandais qui n'avaient jamais connu Rome, des Anglo-Saxons, élablis sur les ruines d'une province impériale, voilà les restaurateurs de l'école romaine.

C'est que, pour ces moines, demeurant en dehors du monde romain, en Irlande et en Grande-Bretagne, le latin ne représentait que la langue de l'Église; le paganisme des auteurs profanes, différant du paganisme celte ou germanique, n'éveillait, chez eux, aucune susceptibilité. Ils ne l'avaient pas connu auparavant, et ils ne le rattachaient pas à l'état social que le christuanisme monastique prétendait réformer dans son ensemble. Rien n'avait empêché les moines bretons et irlandais, initiateurs du mouvement, et plus tard les moines anglo-saxons, de pratiquer la lecture sacrée, comme le voulaient les Pères. Ils avaient pu isoler de l'antiquité paienne la culture classique ; avec plus de liberté et lus de succès que Cassiodore, ils en avaient dégagé les éléments assimilables à des chrétiens, consacrés au service de Dieu et à la préparation du salut.

Ainsi l'enseignement des arts libéraux, donné dans les monastères de la Gaule, à la fin du vin* siècle et au 1x°, n'a pas été la suite de l'enseignement gallo-romain. Si l'école d’Alcun semble continuer l'école d'Ausone, c'est que, les écoles ayant disparu, et les maîtres particuliers étant sans doute d'une extrême rareté, les maitres des abbayes se sont trouvés les seuls à ensegner les arts libéraux. Mais l'école monastique n'est pas l'école romaine modifiée; c'est un organisme nouveau, répondant aux besoins propres d'une partie de la société. Les circonstances seules ont fait que cette école destinée aux moines est devenue l'école de tous.

Si elle ne continue pas l'école romaine, représente-t-elle l'école chrétienne, dont saint Augustin avait tracé le plan dans le De doctrina christiana? En adaptant les lettres à l'éducation chrétienne, les Irlandais et les Anglo-Saxons ont-ils réalisé sa pensée ? Ont-ils repris le plan des premiers Pères ? Ceux-ci, nourris des arts libéraux, ne se résignaient pas à priver d'un tel trésor la société chrétienne. [ls avaient trouvé le moyen de le lui conserver intact,

sans que la pureté de la foi eût rien à en redouter. Pour eux, l'œuvre des philosophes et des poètes de l'antiquité grecque était comme un amas d'admirables débris, de fragments mutilés qu'ils comparaient aux morceaux épars d'un miroir brisé. Seule, la foi chrétienne, en révélant la pensée divine, permettait de rendre leur sens, leur accord et leur unité à ces efforts incohérents du génie humain. Faute d’avoir connu le véritable objet de l'existence, les paiens, même les plus illustres, même les plus dignes d’être sauvés, n'avaient pu que s'égarer ; ils n'avaient, pour se guider à travers la nuit, que les éclairs de vérité aperçus par échappées rapides. En possession de la pleine lumière, le chrétien n’a pas de peine à remettre l’ordre dans cette confusion, à rassembler les membres disjecta et à compléter la pensée antique. Si loin qu'il fût de platoniser comme saint Justin, saint Augustin ne déclare-t-il pas qu'il n’a bien compris Platon qu'après s'être converti ?

Comme saint Augustin, tous les représentants de ce premier âge de la théologie chrétienne appliquent à l'antiquité grecque la même méthode qu'à l'antiquité juive : le Christ n'est pas venu abolir, mais accomplir; ce qui avait été entrevu et imparfaitement exprimé en images par les prophètes, en raisonnements par les philosophes, le christianisme le fait voir dans la splendeur du grand jour. Pourquoi donc le christianisme se défierait-il de ces livres hébraïques ou helléniques qui lui servent, en quelque sorte, de préface ? Avec la différence, bien entendu, qui sépare le sacré du profane, l'Eglise chrétienne usera librement des uns et des autres, car elle les comprend mieux que leurs propres auteurs.

Il est clair que, d'après cette conception, toute la fleur de l'antiquité classique pouvait prendre place dans l'éducation chrétienne. L'Église reprenait son bien jusqu'en pleine littérature païenne, et elle savait gré à la philosophie grecque d'avoir préfiguré la doctrine chrétienne, à peu près comme l’Ancien Testament annonçait le Nouveau.

Ces idées si larges et si compréhensives, est-il besoin de le dire, nous ne pouvions les retrouver chez les Irlandais, ni chez les Anglo- Saxons. Nous les avons vus à l'œuvre, enfermés dans un horizon incomparablement plus bas et plus étroit que celui d'un saint Basile, d'un saint Jérôme ou d'un saint Augustin. Ils ne travaillaient pas pour l'humanité entière, ni même pour toute la société chrétienne, mais seulement pour la société monastique. Alors même qu'ils croient suivre les Pères, — et, en fait, ils sont bien leurs

disciples, — combien ils leur ressemblent peu! (Cassiodor, lui aussi, avait restreint sa préoccupation aux moines, et il avait vécu dans un siècle moins éclairé et moins exigeant; les Irlandais et les Anglo-saxons subissent son influence; mais, entre son effort et le leur, il y a plus de distance encore qu'entre Cassiodore et les Pères. Chez Cassiodore, on sent le Romain pénétré de l'antiquité paienne qui, en traçant aux moines un programme d'études, sacrifie comme à regret ce qu'il retranche; chez les maîtres

d'Irlande et de Grande-Bretagne, il n’y a pas, à proprement parker, fusion de l'antiquité et du christianisme ; ils recueillent péniblement, et non sans s'excuser, ce qui. dans les disciplines antiques, peut être utilisé pour la vie religieuse.

Dans les chapitres qui précèdent, nous avons marqué comment, de l’enseignement romain, une partie seule avait été conservée, avec quelles modifications l'étude même de la grammaire s'était transmise des écoles romaines aux écoles anglo-saxonnes. Il nous reste, et c'est, croyons-nous, la conclusion naturelle de notre travail, à dégager le principe qui domine l'usage des lettres classiques dans le nouvel enseignement.

Le principe qui régit l'enseignement nouveau, nous allons Îe demander à celui qui, avant de rapporter l'étude deslettres en Gaule, fut l'élève le plus brillant, puis le régulateur des écoles anglosaxonnes, à Alcuin. Au seuil du moyen âge, Alcuin nous rendra le service que nous avons demandé à Ausone, pour les derniers temps des écoles romaines. Il a tous les titres, et, à notre avis, il a seul les titres suffisants pour que nous invoquions son témoignage. Alcuin est en effet l'héritier des moines qui ont peu à peu retrouvé l'antiquité; en lui s'épanouit la tradition scolaire élaborée, au cours de trois siècles, sur le sol irlandais, breton et anglo-saxon. Son enseignement marque le terme auquel aboutissent ces longs efforts. Il est donc naturel que, voulant fixer les traits caractéristiques de l'éducation nouvelle, nous nous adressions surtout à lui Il y a une seconde raison, c'est que nul, parmi les maîtres que nous avons étudiés, n'a mieux exprimé quels mobiles le faisaient agir. Alcuin s'est expliqué avec netteté sur les limites de la science, sur le rôle des études classiques et sur Ia fonction exacte de chacun des arts libéraux. Enfin ce qui nous permet de donner à

ses idées une portée générale, c'est leur caractère impersonnel. Nous avions choisi Ausone, parce que l'étude de ses œuvres ne révélait ni des vues nouvelles, ni des principes originaux; son attitude conservatrice, dans une société où la nécessité des réformes était évidente, nous promettait un témoin fidèle de la vie antique, un peintre exact de l’école romaine. Le choix d'Alcuin présente les mêmes avantages. Sa pensée n'a aucune nouveauté, son œuvre est une vaste compilation; il ne s'agissait pas alors de faire des conquêtes, mais de rentrer en possession d’un territoire perdu. Toute son originalité se trouve dans le choix et la nature des emprunts. Son mérite est d'avoir repris et exprimé, plus consciemment peut-"\ être, en tout cas avec plus de précision que ses contemporains, des idées recueillies un peu partout. Ce que nous trouvons en lui, ce Y sont moins ses tendances que celles de son temps et de son milieu. Elles nous permettent de déterminer le sens et de mesurer la portée du mouvement que nous avons étudié.

Un premier principe qu'il était utile d'établir, car il avait été contesté, c'est que l'homme ne s'élève pas jusqu à la science avec le seul secours de Dieu, et par la seule force de la prière. Il est bien dit à plusieurs reprises, dans l’œuvre d’Alcuin?, que Dieu seul donne la sagesse et la science ; mais ce don n’est pas suffisant : Alcuin s'exprime très nettement à ce sujet. « Le caillou, dit-il au début de sa grammaire 3, contient naturellement en lui le feu qui jaillit sous des coups répétés. De même la lumière de la science est naturelle à l'esprit humain; mais, si l'effort assidu du maitre ne l'en fait sortir, elle demeure cachée, comme l’étincelle dans le caillou. »

Ainsi fondés sur la nécessité, les droits du maître sont incontestables. Il reste à prouver la légitimité de la science elle-même, principe qui n’était pas moins contesté que le premier.

Pour Alcuin, la nécessité de l’étude dérive de la conception de la sagesse, qui est le but de l'activité humaine. Le sens du mot sapienlia est, chez lui, assez compliqué. Est-ce la vertu seule, comme on peut l'entendre dans de nombreux passages 4 ? Est-ce la

1. Nous n'indiquerons donc pas, pour chaque phrase d’Alcuin, la source sacrée ou profane à laquelle il a puisé.

2. In Eccl., II, 24-26 (M. 100, col. 679). Id., IX, 11 (col. 705).

Page 1