Dial. de Rhet. et de Virt. (M. 101, col
l'intelligence d'un texte arrêté, immuable, sacré, Jusque dans sa lettre. C'est là une différence essentielle, qui va peser lourdement sur toute l'éducation, pendant le moyen âge et même beaucoup au delà.
Ainsi, aux deux termes extrêmes de la période que nous envisageons, à la fin comme au début, nous sommes obligés de constater que le rôle des lettres, des arts libéraux est singulièrement restreint et abaissé.
Au début, nous regrettions de voir l’enseignement des écoles romaines descendre rapidement la pente où déjà l'avait laissé glisser Quintilien. L'intérêt et le profit professionnel, le crédit et les honneurs, la conquête des charges avantageuses, c'était déjà le grand ressort qu'avait fait Jouer Quintilien ; nous avons vu les effets de cette conception à l'époque d'Ausone.
Cinq cents ans après, une grande révolution s'est accomplie, la plus grande qu'ait connue notre Occident. Un monde nouveau s'élève dans des conditions qui différent absolument de celles du monde ancien. La culture littéraire, esthétique et morale va-t-elle y occuper une plus grande place ? Cette société, fondée sur des croyances spiritualistes beaucoup plus accentuées, qu'elle porte même jusqu aux exagérations du mysticisme et de l'ascétisme, vat-elle donner aux sciences excitatrices de l'esprit un rôle prépondérant? Rien de semblable ne nous apparait. C'est encore à un but d'utilité étroite qu'elles sont limitées ; on ne les conserve, ou ne les tolère. que comme un appareil très secondaire, non pas même d'étude, mais de préparation à l'étude !. C'est une simple propédeutique. Les lettres ne servent plus à obtenir des places dans la hiérarchie impériale, elles servent à mettre le clerc en état d'aborder la seule science vraie, la théologie.
En suivant les {transformations de l’enseignement de la grammaire dans les couvents anglo-saxons, nous avons vu avec quelle franchise les moines en proportionnaient l'étude aux besoins de la religion, de l’Église ou du monastère. Alcuin y met peut-être plus de
4. L'un des plus savants parmi les Bénédictins, celui qui défendra avec élo-
quence contre l'abbé de Rancé le droit qu'ont les moines de s’'instruire,
Mabillon, écrira (Traité des études monastiques, II, p. 11) : « Il ne faut pas
lire ces auteurs pour le plaisir ni pour la vanité de l’ostentation, mais pour le
besoin et la nécessité. »
forme, mais à peine pourrait-on citer un passage où il semble s'être laissé entraîner à des aspirations plus hautes !.
Que ce soient chez Alcuin des concessions apparentes, ou un reste de secrètes complaisances pour la culture antique, ou simplement le hasard de ses emprunts, il est évident que nous entrons avec lui dans l'âge où la philosophie sera, de l’aveu de tous, ancilla theologiae, où par conséquent toutes les autres études du Trivium et de Quadrivium ne seront plus considérées et appréciées que pour leur valeur instrumentale. Elles n'ont nul prix par elles-mêmes, elles ne valent que comme la lecture et l'écriture, simples moyens mécaniques indispensables, il est vrai, de fixation et de transmission des connaissances.
En pouvait-il être autrement dans une société chrétienne, ou plutôt, dans la société monastique à qui était destiné cet enseigne-
ment ” Peut-on s'étonner de cette subordination de tous les arts au soin de faire son salut ? Comment eût-il été possible, en principe, d'attacher une valeur à des connaissances ou à des talents qui ne visaient après tout que l'homme, que la cité humaine, que les biens et les joies de ce monde, dans une société où la vie tout entière, vie publique et vie privée, était suspendue à un seul intérêt, celui de Dieu, d'où dépend la destinée du monde et le sort de chaque homme pour l'éternité ? Qui ne veut pas ou ne peut pas se représenter l'état d'âme de ces hommes du haut moyen âge, que nous venons de suivre dans leurs monastères, est incapable d'être juste dans ses jugements sur la société d'alors, sur ses inquiétudes, sur ses institutions, et en particulier sur celle que nous étudions ici. ‘ Si l'on se représente les hommes d'alors comme semblables à ceux de l'antiquité où à ceux de la Renaissance, les moines de Jarrow ou d'York comme les successeurs des maitres de Bordeaux ou de Toulouse, si l’on fait abstraction du poids dont les écrasait la terreur religieuse, non pas imposée par la force, mais mise à la base de la société et au fond de chaque âme humaine par le catéchisme, longtemps le seul livre, le seul code, la seule loi universelle de la chrétienté, on se condamne à ne rien comprendre à la civilisation du moyen âge et par suite à son système d'éducation.
4. Gramm. (M. 101, col. 850). Encore faut-il remarquer que dans ce passage, il recommande de chercher pour elle-mème la sagesse, non la science, et a-t-il soin de dire, dans la même phrase, qu'il faut la chérir uniquement pour Dieu, ce qui laisse peu d'importance à tout autre mobile.
C'est ainsi qu'en rentrant dans le cadre de notre étude, nous nous garderons de la terminer par un Jugement qu'il serait trop facile de porter et qui serait une sorte d'anachronisme inconscient. On serait tenté de dire: Pourquoi ces moines ont-ils si mesquinement usé ou plutôt mésusé des trésors de l'antiquité? Que n'ont-ils songé à faire au moins, comme les Pères de l’Église grecque ou comme ceux de la première génération des Pères de l'Église romaine, une large et sincère étude de tant de chefs-d' œuvre qu'ils semblent nous avoir transmis, quand ils ne les ont pas laissé perdre, sans s'apercevoir de leur prix inestimable ? Critique injuste. Hantés comme ils l'étaient par la vision de l'autre monde, auquel ils croyaient plus qu à celui-ci, ils ne pouvaient hésiter à reléguer à l'arrière-plan ce qu'aujourd hui nous mettons au premier. Félicitons-nous quen somme ils aient pris tant de soin de nous transmettre une si grande partie de ces richesses qu'ils méprisaient. Nous sourions en leur entendant exposer les singulières raisons et souvent les puérilités qu'ils allèguent pour justifier l'usage qu'ils font encore de la culture classique. Mais rappelons-nous qu à tout prendre, ce sont ces mauvaises raisons qui nous ont valu de ne pas perdre tous les monuments de la pensée humaine. Seulement, pour rester dans la vérité de l'histoire, il importait de préciser rigoureusement la portée de l'œuvre scolaire de l’Église et des moines; il importait de ne pas confondre, par une confusion qu'ils eussent repoussée, l’école romaine et l'école monastique, et c'est l'objet propre de cette longue et peut-être trop minutieuse étude. Elle nous a permis de suivre l’Église dans le détail de son évolution éducatrice. Au point précis où nous nous arrêtons, nous la voyons, avec Alcuin, concéder définitivement une place aux arts libéraux. « Les arts libéraux, dit Alcuin, sont les colonnes qui supportent l'édifice entier de l’enseignement sacré ! », mais, théoriquement au moins, ces colonnes doivent être grossièrement taillées ; rien en elles ne doit être fait pour le plaisir des yeux. | Avec les Pères de l'Église, Alcuin prend soin de marquer que la science doit être limitée ?, que l’homme doit se défendre de la curiosité et craindre l'excès 3%, et qu'enfin l'étude des arts libéraux