‹ L'enseignement des lettres classiques d'Ausone à Alcuin. Introduction à l'histoire des écoles carolingiennesChapitre 76 sur 404 · Carm · texte numérisé non relu

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sa pensée; la seule excuse de ces interminables digressions, c'est que Sidoine n'avait rien à dire.

Nous touchons ici à ce qui fait l'infériorité propre des auteurs du v® siècle et nous prouve la faiblesse de leur culture. Dans le premier chapitre, nous avons attribué à l'importance excessive, donnée à la rhétorique dans les écoles, le ton déclamatoire des contemporains d'Ausone et des écrivains qui avaient étudié à la fin du 1v° siècle. Nous avons constaté qu'une spécialisation prématurée avait faussé chez eux la notion de l'éloquence véritable qui subordonne la forme à la pensée. Au v* siècle, cette importance donnée à la forme s'est encore accrue. Mais il faut s'entendre. La préoccupation de la forme nest pas marquée par une étude attentive des classiques ni par une imitation de leur langage et des procédés de leur style, Sidoine n'est pas un cicéronien ; il ne rappelle pas davantage Pline, dont il se réclame !. Dans leurs vers, les écrivains du v® siècle imitent parfois les poètes classiques en même temps que les poètes chrétiens; mais en prose, leur langue rocailleuse, obscure, maladroite, embarrassée, ne se ressent pas de l'imitation classique. Ils se piquent pourtant d'être les disciples des écrivains antiques et de connaître comme eux les arts libéraux. Mais ce qu'ils en retiennent, ce sont des images, des expressions, des citations, qu'ils intercalent ensuite dans leur style et qui en soulignent l'aspect disparate. C'est que, sils apprenaient assez la langue poétique pour rendre en vers des idées déjà exprimées par leurs modèles, ils n'avaient pas approfondi la langue de la prose littéraire, ils ne se l'étaient pas suflisamment assimilée pour traduire, comme autrefois Cicéron interprétant pour les Romains la philosophie grecque, des pensées nouvelles, et pour l'employer seule dans leurs relations avec les beaux esprits du temps. Il s'ensuit que leur style est formé de deux éléments : l'un comprend des termes du latin rustique, qui, de jour en jour, était plus employé et plus corrompu, mais dans une proporlion supérieure à celle qu'on observe dans le latin parlé, au siècle précédent, par les Gallo-Romains fréquentant des écoles d'arts libéraux. L'autre est fait des souvenirs classiques. Le mélange de ces deux éléments, qui, pour les écrivains chrétiens, se complique du latin ecclésiastique. constitue une langue qui nest ni la langue littéraire classique, ni la langue vulgaire, mais un idiome artificiel, qui est le sermo scolasticus de l'époque. C’est

1, Epist. I, 1.

bien là, semble-t-il, ce qu'il faut entendre par ce mot si fréquent dans les textes. Le sermo scolasticus varie suivant l'enseignement donné dans les écoles, et ses aspects successifs correspondent aux étapes que traverse la société polie. Gennade, qui écrivait à la fin du ve siècle, parle du sermo scolasticus de l'évêque de Lyon Eucher!, de Prosper*, de Salvien à, qui ne se ressemblent pas. Ce qu'il est au temps de Sidoine, celui-ci ne s’est pas contenté de nous le montrer par son propre exemple ; il a pris soin à plusieurs reprises de nous en donner la formule. Appréciant un discours qu'il avait prononcé devant le peuple de Bourges pour l'élection d'un évêque, il dit qu'on n'y trouvera pas les divisions de la rhétorique ou les figures de grammaire ; il ajoute : « Je n'ai pu dans cette occasion, comme on le fait dans un discours soigné, combiner le poids de l'histoire, les images poétiques et les étincelles des controverses 4,» Ailleurs, il admire chez Fauste de Riez les images et la richesse du vocabulaire 5. Citons enfin la lettre où Sidoine célèbre le talent oratoire de saint Rémi. On y trouve énumérés, croyons-nous, tous les mérites dont l’ensemble constituait l'art d'écrire au v° siècle : « Il est peu ou point d'orateur, dit Sidoine, qui ayant à préparer un discours, montre autant d'habileté à le disposer selon les causes, à l’arranger et composer avec l'assistance des mots et des syllabes. En outre, on y trouve toujours l'à-propos dans les exemples cités, la fidélité dans les citations, la prôpriété dans les épithètes, la grâce dans les figures, la force dans les raisonnements, la gravité dans les pensées, l'abondance dans le style, l'éclat foudroyant dans les sentences finales. La structure de la phrase est vigoureuse, ferme, unie par l'indivisible lien d'association de mots ingénieux, sans être pour cela moins coulante, moins facile, moins arrondie de toutes façons. Les mots se prêtent commodément à la langue du lecteur qui, n'étant jamais arrêtée par des expressions raboteuses, roule dans le palais sans balbutier ; elle est pure et polie conime, la surface du cristal ou de l'onyx, que l'ongle parcourt sans y

4. Vir. IL, 64: « Scripsit... de contemptu mundi et sæcularis philosophiae epistulam unam scholastico et rationabili sermone. »

2, Id., 85:4«.....sermone scholasticus. »

3. Id., 68: «..... scripsit scholastico et aperto sermone multa. » Voir Du Cange, Scholasticus.

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