LES ÉCOLES PUBLIQUES
la maison du maître. Il y a plus: une lettre de Sidoine permet de supposer que l’enseignement particulier ne fut pas inconnu à cette époque. Il écrit à l'Arverne Ecdicius, son beau-frère : « Mitto istic ob gratiam pueritiae tuae undique gentium confluxisse studia litterarum, tuaeque personae quondam debitum, quod sermonis celtici squamam depositura nobilitas nunc oratorio stylo, nunc etiam camenalibus modis imbuebatur !. » Sidoine ne veut-il pas dire, dans ce passage, que, pour l'éducation d'Écdicius, ses parents avaient fait venir des maîtres, et qu'ils permettaient aux fils de leurs amis de profiter de cet enseignement ? Si cette interprétation est juste, comme nous le croyons, nous trouvons, dans la seconde moitié du v® siècle, des traces de l'enseignement privé et de l’enseignement particulier, mais nous ne pouvons relever aucun vestige certain de l'enseignement public.
En rapprochant tout ce qui a été dit dans les pages précédentes, nous avons donc quelques raisons de penser que les écoles civiles publiques ont dû se maintenir dans la première partie du siècle, peut-être jusqu’en #20 ou 430, dans la province romaine, dans quelques villes où la richesse et la prédominance des Gallo -Romains offraient des éléments de résistance plus efficace. Dans des centres comme Narbonne, Lyon ou Bordeaux, on trouvait un fonds d’opulence, d'habitudes et de traditions qui protégèrent mieux le détail des institutions; il est vraisemblable, pourtant, que déjà la génération de Sidoine ne fut pas instruite dans les écoles publiques. Puis, de public, l'enseignement se fit privé et fut donné par des maitres devant un auditoire plus ou moins restreint. Enfin, les écoles se raréfièrent ou disparurent, et l'enseignement fut donné par des maîtres particuliers, auxquels des membres de l'aristocratie confièrent l'éducation de leurs énfants. L'enseignement avait ainsi parcouru, en sens inverse, les différentes étapes qu'il avait autrefois traversées à Rome.
Dans d’autres circonstances, la rupture avec la tradition eût offert l'occasion d’une heureuse réforme : dégagé de son caractère officiel, l'enseignement des lettres aurait pu s’alléger de bien des détails inutiles. Mais, nous l'avons constaté, ce ne sont pas ces parties du programme romain que les hommes du v* siècle laissèrent tomber. En fait, la disparition des écoles publiques entretenues dans les cités, par la volonté et sous le contrôle des empereurs, atteignit
1. Epist. III, 3. Ecdicius, plus jeune que Sidoine, fut créé patrice en 474.
profondément la culture en elle-même. Elle rendit la science plus rare et, à une classe instruite, substitua des groupes, puis des individus instruits. [l faut, croyons-nous, lui attribuer, pour une grande part, la mutilation du programme conventionnel que l’objet assigné aux études, il est vrai, mais surtout le nombre des élèves, l'émulation et la multiplicité des maitres, la publicité de l’enseignement avaient protégé jusqu'alors au moins dans ses grandes lignes. Confiés à des maitres isolés et libres de s’abandonner à leurs préférences, les Gallo-Romains du v* siècle négligèrent des parties essentielles de l'enseignement. De plus, quand l'école ne fut plus un établissement public, où l’on recevait l'instruction de l'État pour l'État, la culture classique cessa d’être considérée comme un des attributs de la vie romaine, dont la possession était obligatoire pour l'aristocratie. L'école, en tant qu'organisme, avait disparu, l'enseignement demeurait à l'état de particularité individuelle, livré au hasard de la naissance, des traditions de famille, des relations, de la rencontre et du choix d’un maître. Il suffisait que ces conditions ne fussent pas réunies pour qu'on fût voué à l'ignorance.
1. Voir, pour l'influence de l'esprit monastique sur l'enseignement des lettres en Gaule au v° siècle, le chapitre IV,