‹ L'enseignement des lettres classiques d'Ausone à Alcuin. Introduction à l'histoire des écoles carolingiennesChapitre 98 sur 404 · Hist. Franc., IV · texte numérisé non relu

Hist. Franc., IV

7. Id., HI, 33. Pour Sulpicius (éd., VI, 39), Nizier ( Vite. Patr., 1), voir chap. #.

8. Epist. mer. el kar. aevi, I, p. 130 : « Cum te incola regio nostra unicum meruit habere doctorem. » Cf. Hist. létt., HT, p. 333.

rempli des charges publiques avant de parvenir à l'épiscopat, comme Sidoine, ou tenu, comme Avit, par les traditions de famille ou les exigences du milieu, de recevoir une instruction libérale. L'éducation de Grégoire appartient en propre à l'Église, à qui il fut confié dès son enfance. Si donc nous observions strictement notre plan, c'est au chapitre suivant que nous rechercherions comment Grégoire, promis à l'épiscopat, fut instruit par les évêques Gallus et Avit. Mais le témoignage de Grégoire a été constamment invoqué pour mesurer le niveau de la culture classique au vi® siècle, et nous ne pouvons nous en passer même momentanément, quand nous parlons des connaissances de l'aristocratie à cette époque. En tout cas, nous tenons à le remarquer : s'il était établi que Grégoire eût étudié les arts libéraux, cela prouverait seulement qu'un homme, appartenant à la plus haute classe de la société mérovingienne, avait appris les lettres au cours d'une éducation purement chrétienne ; l’honneur en reviendrait non à des maitres laïques, mais aux évêques qui dirigèrent son éducation.

Nous avons donc à rechercher si Grégoire a étudié les lettres classiques, et si l'on en trouve la preuve dans ses écrits. Il semblerait que cette question fût facile à résoudre; nous avons l'œuvre de Grégoire de Tours; la langue, le style nous montrent quelle influence les anciens ont exercée sur lui; de plus, à mainte reprise, il nous fait des confidences sur son éducation et sur ses études : rien ne devrait donc être plus simple que de déterminer si, oui ou non, Grégoire a connu l'antiquité. Il semblerait en tout cas que cette question de fait ne pût donner lieu à des appréciations opposées. Et c'est cependant ce qui s'est produit. Ecoutons Ozanam. « Je le trouve, dit-il, tout pénétré de l'antiquité, familier, non avec Virgile seulement, mais avec Salluste, Pline, Aulu-Gelle !. » Fustel de Coulanges ne parle pas autrement : « Grégoire, dit-il, avait reçu une instruction toute romaine, celle des sept arts libéraux, qui se donnait aux familles riches. Îl connaît et cite volontiers Virgile et Salluste. 11 cite même Pline et Aulu-Gelle..…… Qu'il ait eu une instruction très littéraire, comme tous les jeunes gens des grandes familles de son temps, on s'en aperçoit dans ses ouvrages. Ceux qui se le sont figuré «ignorant » et « rustique » ont été dupes de ses affectations de modestie et d'un artifice de langage fort usité de son temps? »

1. La civilisation chrétienne chez les Francs, p. #19. 2. La monarchie franque, p. 2-3.

Il y a là, croyons-nous, un malentendu qui provient. en grande partie, de la fausse conception qu'on a eue longtemps du latin appelé populaire, rustique, vulgaire, etc. Quand on -en faisait un idiome différant essentiellement du latin littéraire, il était naturel d'attribuer à l'influence des classiques le grand nombre de mots qui se rencontrent à la fois chez eux et dans l’/istoire des Francs. Comme, en outre, on relève dans Grégoire des souvenirs de Virgile, 1l était pernns de voir en lui un disciple de l'éducation romaine. Mais, 1l est admis aujourd'hui qu'il n'existait pas une distinction aussi complète entre le fonds du vocabulaire rustique, et celui de la langue littéraire !, et il faut renoncer à cette illusion. Le plus souvent, bien qu'il soit impossible de l'établir avec certitude, la présence, dans Grégoire, de mots qui auraient été employés par les classiques, prouve seulement, qu'ils étaient encore usités, sans déformation, dans le latin de la Gaule au vi‘ siècle; on n'en peut tirer de conclusion absolue pour la culture générale de l'évêque de Tours. Il semble bien, en outre, qu'ici Ozanam et Fustel de Coulanges aient cédé à une idée préconçue; ils ont voulu trouver dans Grégoire une connaissance approfondie de l’antiquité, et cela pour la même raison qui les avait conduits à admettre l'existence des écoles publiques au v° siècle. L'ignorance de Grégoire admise, que devenait pour Ozanam la thèse de l'Église recueillant de suite l'œuvre d'instruction abandonnée par l'empire” Que devenait, pour Fustel de Coulanges, la théorie d’un enseignement des arts libéraux se maintenant en Gaule du 1v° au van siècle, et établissant le lien continu entre les institutions scolaires de Rome et celles des Carolingiens ? |

Il faut apporter de sérieuses réserves au jugement avantageux porté par l'un et par l'autre sur l'éducation de Grégoire-de Tours. Nous avons d’abord à leur opposer le témoignage de Grégoire luimême qui, à plusieurs reprises, s’est excusé de son ignorance. « Aflectation de modestie, artifice de langage », répond Fustel de Coulanges. Et en effet, ces excuses sont fréquentes chez les écrivains du temps *. Fortunat lui-même prend cette précaution*, mais, remarquons-le, il ne s'excuse ainsi que dans les vies de saints, c'est-à-dire

4. Cf. Bonnet. Le latin de Grégoire de Tours, p. 30, et les ‘réserves de Mobl, Zntroduction à la chronologie du latin vulgaire, p. 41. >, Cf. Dynamius, Vila Marüni, praef. (M. 80, col. 33).

3. Fortunat, Véa 8. Hilarü, 2 (Op. pedest, p. 1j. — Id., Véas. Albäni, # (id., p. 28.— Id., Vita s. Marrelli, 2 (id, p. 49).

dans des ouvrages d édification ; et par suite, il s'excuse moins d'une ignorance à laquelle il ne croyait pas, que de l'obligation où il était de répudier momentanément les artifices de la rhétorique, peu séants dans de pieux écrits. Ce sont là des formules générales, presque des formules toutes faites.

Prenons les passages où Grégoire déclare être inférieur à son sujet. Les uns peuvent être interprétés comme des excuses oratoires ; ainsi, à propos de saint Martin, il s'écrie : « Quid nos in laude ejus temptamus, quod non sufficimus adimplere !. » Mais, presque toujours, Grégoire s'exprime avec trop de précision pour qu'on puisse se tromper sur le sens de ses paroles et y voir des formules de modestie. Très nettement, il constate que, dans son enfance, son maitre Avit ne lui a ni appris la grammaire ni fait lire les auteurs profanes ?, Avec une égale netteté, 1] énumère les fautes qui lui sont habituelles; il se trompait, dit-il, sur les lettres et sur les syllabes 3; il ne distinguait pas les genres, confondait l'usage et la syntaxe des prépositions *. Après cela, il nous est difficile de ne pas prendre Grégoire au sérieux quand il parle de son ignorance des lettres ?, de la grammaire et de la rhétorique, et quand il réclame l'indulgence des écrivains, qui ont appris ou apprendront les sept arts dans Martianus Capella . En multipliant ces déclarations, Grégoire de Tours a obéi à un autre sentiment que la modestie, il a montré simplement qu'il avait conscience d'avoir reçu une éducation tres incomplète. Deux siècles auparavant, Sulpice Sévère avait affiché son mépris pour la correction, mais sans cesser d'être correct 8. Tel nest pas le cas de Grégoire de Tours. L'étude minutieuse que M. Bonnet a faite de sa langue, a prouvé qu'en s'excusant de son ignorance grammaticale, Grégoire ne prenait pas une précaution inutile 9.

1. De virlutibus s. Mart., 1, 5, Cf. Hist. Franc., X, 34, où il dit: « Quos libros licet stilo rusticiori conscripserim. »

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