LA « QUESTION DU LATIN
Depuis vingt-cinq ans l'enseignement du latin en France a subi de nombreux assauts. Mais on peut être surpris de trouver parmi ses plus redoutables adversaires les esprits les plus distingués qu'il a lui-même contribué à former. Les Raoul Frary, les Charles Bigot, les Jules Lemaître (seconde manière)1, pour ne pas citer des noms plus récents, furent tous de très brillants Universitaires : ils semblent avoir oublié un peu vite qu'ils devaient au commerce des Lettres latines la vigueur de leur pensée ou la finesse de leur style. Tous, quelles que soient les raisons secrètes de leurs attaques, tombent du moins d'accord sur Y argument utilitaire : « A quoi bon, disent-ils, obliger tous les enfants de nos collèges à essayer d'apprendre, pendant six ou huit de leurs plus belles années, une langue morte, dont ils ne savent pour la plupart tirer aucun profit, et qui ne doit jamais leur servir dans le plus grand nombre des professions auxquelles ils se destinent ? »
Quant à nous, c'est justement au nom d'un intérêt supérieur, en nous appuyant sur des réalités indiscutables, que, nous adressant aux jeunes Français d'Amérique, à de futurs citoyens de laborieuses démocraties, qu'il s'agit de former au sens de la vie pratique, nous leur disons: « Il n'est rien de plus immédiatement utile pour des Français
1, Dans ces derniers temps, M. Jules Lemaître est redevenu le défenseur de la cause latine qu'il avait d'abord fort judicieusement plaidée.
bien nés que la connaissance du latin, parce qu'il n'est rien de plus utile pour eux que de savoir bien parler la langue maternelle, dont ils ont raison de s'enorgueillir comme d'une très haute noblesse, et parce qu'aussi bien la possession pleine et entière du français ne saurait s'obtenir sans de fortes études latines. La langue française, issue du latin, est restée en relation étroite avec lui au cours des siècles, et, malgré sa tendance à s'en dégager de plus en plus selon le vœu de son génie propre, il lui est impossible de s'en passer jamais complètement. Quoi qu'on prétende, elle ne peut se suffire à elle-même ; elle a toujours besoin du latin pour se développer, surtout à l'heure présente, pour se défendre et se conserver intacte. En France même, à plus forte raison au Nouveau-Monde, où domine le verbe anglo-saxon, elle ne peut trouver de plus sûr auxiliaire pour se garantir des entreprises de son puissant rival. Tout ce que le latin gagne dans nos programmes scolaires, le français doit le gagner aussi, exactement comme les pertes du premier pourraient entraîner la ruine de l'autre. Non, le latin n'est point mort pour nous : il continue à vivre, intimement mêlé à l'expression quotidienne de nos pensées, à toute notre existence intellectuelle et morale. »