LE FRANÇAIS NE PEUT ÊTRE BIEN APPRIS SANS LA CONNAISSANCE DU LATIN
(Aperçu historique de la formation et du développement de notre langue jusqu'à nos jours.)
On pourra disserter tant que l'on voudra, accumuler les paradoxes les plus ingénieux : un grand fait historique, qui a décidé à jamais de nos destinées, s'est accompli irrévocablement dans le monde à l'heure où Vercingétorix a jeté sesarmes aux pieds du Proconsul victorieux. A partir de cet instant, nos ancêtres se laissèrent conquérir aisément par Rome, attirés par les bienfaits de sa politique et par l'ascendant de sa littérature. S'ils devinrent Latins, c'est qu'ils le voulurent, et, s'ils le
voulurent, c'est qu'ils avaient reconnu dans leurs maîtres une supériorité qu'ils s'efforcèrent d'atteindre à leur tour et dont leur ambition ne s'estimait pas indigne. La Gaule se couvrit d'écoles prospères, que s'empressa de fréquenter la partie la plus élevée de la nation, — avec un tel succès que les derniers représentants des Lettres latines, poètes ou historiens, se recrutèrent parmi les Gallo-Romains. Le peuple luimême désapprit insensiblement le celtique, auquel rien ne l'attachait, pour parler le latin, qui exerçait sur lui tant de séductions diverses. Le latin n'était-il pas pour le Gaulois, devenu citoyen Romain, la langue pratique du gouvernement et de la loi, la langue commode du commerce et des affaires, la langue brillante de la civilisation que sa vive intelligence l'avait mis rapidement en état de comprendre et de s'assimiler, enfin la langue apostolique du christianisme naissant, de la religion de la « Bonne Nouvelle » annoncée aux plus humbles ? Sans doute, au cours des siècles, les hommes du « vieux pays » ont pu altérer et transformer le son des syllabes latines, en modifier librement les significations et l'usage, y joindre même des éléments étrangers : une vérité qui demeure indéniable, c'est qu'aujourd'hui encore, sous le nom de français, nous continuons à parler latin, et qu'il nous est impossible, dans nos phrases les plus simples et les plus ordinaires, de ne pas reconnaître le souvenir toujours vivace et triomphant de la langue de César.
Latine par ses origines populaires, qui ont laissé sur nos mots les plus anciens l'empreinte de la prononciation primitive, notre langue est restée également latine par le commerce assidu de tous nos écrivains avec le parler de Rome. C'est vers le xie siècle que s'acheva son évolution spontanée ; mais dès lors développée artificiellement, malgré l'oubli des règles phonétiques qui avaient présidé à sa formation, elle poursuivit son existence dans un même esprit de tradition. Et comment en eût-il été autrement ? Pendant toute la durée du Moyen Age, l'enseignement de nos Universités, ne se donnant qu'en latin, enrichit notre idiome d'une foule d'expressions savantes. Aux xme, xive et xve siècles, le nombre des latinismes introduits fournirai! dos listes considérables : la grammaire, la philosophie, La médecine, l'astronomie continuèrent tout naturellement à parler latin en français. Les traducteurs, comme Oresme, obligés de lutter avec les difficultés d'un vocabulaire trop pauvre, trouvèrent plus facile d'emprunter
les termes mêmes du texte original, dont l'équivalent leur faisait défaut.
Ce qu'on est convenu ensuite d'appeler, avec plus ou moins de justesse, le mouvement de la Renaissance put déterminer une nouvelle façon d'interpréter les chefs-d'œuvre antiques : en réalité il ne fit que fortifier le culte des études latines. Nous savons comment le père de Montaigne s'y était pris pour que son fils parlât le latin avant de répéter un seul mot de français : « Nous nous latinizasmes tant qu'il en regorgea jusques à nos villages tout autour, où il y a encore et ont pris pied par l'usage plusieurs appellations latines d'artisans et d'outils. Quant à moy, j'avoy plus de six ans avant que j'entendisse non plus de françois que d'arabesque... » Rabelais a beau se moquer de « l'Escolier Limousin » et des excès des latiniseurs : il « latinise » lui-même surabondamment. J. du Bellay, avec Ronsard, « défend» bien le français, mais ne voit d'autre moyen de 1' « illustrer » et de le rendre l'égal des langues anciennes qu'en invitant encore les « Gaulois » ses compatriotes à marcher vers « cette superbe cité Romaine » pour « orner de ses dépouilles leurs temples et autels ». Et le conseil du poète de la Pléiade est docilement suivi : le latin semble être le grand réservoir naturel où l'on puise les néologismes nécessaires pour traduire toutes les idées anciennes et nouvelles.
Le xvne siècle fut beaucoup plus sage et réservé dans l'introduction des mots ; mais l'éducation de ses collèges resta essentiellement latine, comme en témoigne le programme du collège des Jésuites de Québec dès le lendemain de sa fondation (en 1 636 ou 1637) \ Corneille à Rouen, Bossuet à Dijon, Boileau au collège de Dormans-Beauvais à Paris, tous furent, comme on disait alors, « bons latins », tous reçurent des leçons dont leurs œuvres conservent une empreinte si profonde que nous ne pouvons nous-mêmes les comprendre pleinement sans la connaissance de Tite-Live ou de Lucain, de Gicéron ou d'Horace : non pas, suivant l'expression de Montaigne, « qu'ils innovent, qu'ils apportent des mots, mais ils enrichissent les leurs, appesantissant et enfonçant leur signification et leur usage », leur rendant souvent toute la force de leur acception étymologique. C'est ce qui con-
1. Lire à ce sujet le livre si intéressant que M. le Recteur de l'Université Laval, l'abbé Amédée Gosselin, vient de consacrer à l'Instruction au Canada sous le régime français.
stitue l'excellence de la langue de nos grands classiques, ce que nous retrouvons encore à la fin du xviii6 siècle dans un André Chénier, « sur des pensers nouveaux faisant des vers antiques », et, par-dessus l'époque troublée du romantisme, en passant par Victor Hugo, dans nos Parnassiens, les Leconte de Lisle et les J.-M. 'de Heredia. Malgré de retentissants manifestes, il s'en faut de beaucoup que le xixe siècle ait complètement secoué le joug des Romains, et l'on peut affirmer sans crainte de se tromper que ce qu'il a produit de plus fortement pensé et de mieux écrit est dû au vieux programme d' « humanités » de nos lycées de France. Du reste l'œuvre de latinisation savante du français n'a jamais été aussi marquée que depuis le progrès des sciences de tout ordre pendant les soixante dernières années. Un éminent théoricien du langage, A. Darmesteter, dans une enquête sur le néologisme, pouvait écrire ceci vers i885 : « Le latin fait la conquête de la France. Actuellement la langue commune, le français des livres et de la bonne conversation est tellement imprégné de latin que l'organisme latin Va en partie pénétré, que l'on pense les mots en latin, qu'on les dérive et qu'on les compose d'après les lois de la dérivation et de la composition latines... Comme de craie, dit l'auteur d'un mémoire sur les dénominations chimiques, on n'a pas fait crayacé, mais crétacé, j'ai cru que pour qualifier des substances tirés du suif, des fourmis, de Yoseille, il valait mieux aussi reprendre la racine étymologique, et dire: sébacé, formicien, oxalique, au lieu de dire: suifacé, fourmien, oseillique, ou autres dérivés des noms français, tout aussi malsonnants. » — C'est en vertu de cette règle que nos nomenclatures scientifiques sont latines pour les cinq sixièmes, le dernier sixième étant de provenance grecque. Et quand à l'aube de ce xxe siècle s'est enfin réalisée la conquête de l'air, c'est encore le latin qui l'a consacrée avec les mots presque poétiques d'aviation et d'aviateur. Et ces mots, destinés à exprimer une découverte toute récente, n'ont pas du tout surpris et paru étrangers. Sans avoir besoin de lettres de naturalisation, ils sont entrés de plain-picd dans le vocabulaire courant, accueillis d'avance par toutes les académies. C'csl qu'ils devaient se retrouver tout de suite chez eux, dans leur monde, en famille, avec le même timbre de voix que les plus âgés de leurs associés. Pouvions-nous ne pas leur présenter bon visage, quand tout moi latin, chez nous, a toujours apporté avec lui son droit de citéP
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Si donc, depuis Jules César jusqu'à nos jours, pendant l'espace de dix-neuf siècles, noire langue — primitivement du latin — ■ n'a cessé un seul instant de se constituer et de se parfaire ou de s'accroître avec la collaboration du latin, comment pourrions-nous concevoir que ce dernier ait cessé tout à coup de nous être d'aucun secours? Comment croire qu'il soit nécessaire de le sacrifier, sans égards et sans regrets, à toutes les notions encyclopédiques qu'un jeune homme de notre temps doit acquérir ? Tout ce dont nous lui sommes redevables dans le passé n'est-il pas un garant des services qu'il peut nous rendre encore dans le présent et dans l'avenir?
Mais c'est justement ici que se place l'objection la plus forte des partisans de la « culture moderne ». Sans nier les origines de notre langue et ses rapports prolongés avec le latin, ils prétendent en tirer contre celui-ci un arrêt de déchéance et une condamnation sans appel. — (( Oui, disent-ils, le français est un rameau, mais bien détaché aujourd'hui, de la souche latine. Sans doute il y a puisé le meilleur de sa sève, mais précisément parce qu'il s'en est assimilé toute la substance vivifiante, il n'a plus rien à lui demander. Notre langue est achevée à présent : elle est majeure. Riche de tout le trésor d'une littérature presque millénaire, elle peut se suffire à elle-même. Le temps paraît venu de l'émanciper. C'est lui faire injure que de lier encore sa destinée à celle d'un idiome mort depuis quinze siècles 1 .
(( Et du reste n'a-t-elle pas toujours travaillé à s'affranchir de cette tutelle trop souvent encombrante ? Que reste-t-il maintenant de commun entre le latin et le français ? Au lieu de s'attacher à ce qui les rapproche, ne devrait-on pas remarquer plutôt ce qui les distingue ? Langue d'analyse, sans désinences casuelles, à ordre direct, notre fiançais, avec sa phrase courte et alerte, ressemble au parler de Cicéron comme notre costume à une toge antique, comme notre pensée à celle des anciens. Tout diftère : les mots ont habituellement changé de signification dans le passage d'une langue à l'autre ; l'esprit et le tour de la phrase semblent complètement opposés. Le français n'existe, na vécu, ne s'est perfectionné que par V oubli du latin. Chacun des progrés du français a été une conquête sur le latin, une diminution du latin. Le latinisme dans l'expression n'est pas un embellissement, mais une cor-
i. Manifeste des Amis du français et de la culture moderne (191 1).
ruption du français... Il faut instituer l'enseignement du français par le français 1 . »
Telle est la thèse fort spécieuse des « amis de la culture moderne». Nous reconnaissons crue le latin ne peut trouver sa place à l'école primaire, où l'enseignement doit demeurer forcément élémentaire, pratique, professionnel. Mais étendre cette proscription à toute la clientèle de nos collèges, ce serait faire courir à notre idiome les dangers les plus graves. Quand il s'agit de former des hommes appelés à exercer par la parole ou par la plume une action prépondérante et décisive sur leurs concitoyens, ne devons-nous pas chercher à les armer le mieux possible pour la lutte, à leur enseigner au moins toutes les ressources de leur langue ? Il est permis à un Herbert Spencer de railler chez ses compatriotes « les parents ambitieux qu'on voit, dit -il, sacrifier au goût du latin, comme les Indiens de l'Orénoque croient qu'il entre dans les privilèges des chefs de se peindre et de se tatouer ». Un Anglo-Saxon peut aisément négliger les études latines, qui, étrangères à son parler, ne semblent en effet pour lui qu'une parure, une superfétation de son esprit. Mais chez nous l'avocat, l'orateur parlementaire, le juge, le journaliste, l'homme de lettres — pourquoi n'ajouterions-nous pas le médecin, l'industriel ou le commerçant ? — bref, tous ceux qui ont quelque grande mission sociale à remplir, doivent comprendre la nécessité de posséder à fond et en toute sûreté l'instrument essentiel de leur œuvre professionnelle. Et s'il arrivait même que l'un de nos écrivains n'eût pas joui dans son enfance du privilège de l'instruction intégrale, il ne tarderait pas à se rendre compte de ce qui lui manque et devrait cherchera y remédier dans la mesure de ses moyens. A ces anciens latinistes qui nient l'utilité du latin tout en sachant bien en profiter pour eux-mêmes, je ne connais pas de réponse plus sincère et plus probante que l'aveu si touchant du tendre et délicat auteur de Y Ame solitaire : « Je suis un ignorant. Je ne sais pas ma langue. Je suis particulièrement abondant en faiblesses. C'est que je n'ai pas fait mon cours classique, que je ne sais pas le latin, dont la conimissance est indispensable pour bien écrire le français. »
Pourquoi donc et comment, cher poêle canadien, êtes-voua arrivé
i. M. G. Lanson, dans la Phalange du 20 juillet IQII.
à cette douloureuse constatation ? Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans l'expression de vos idées ? Quels secrets avantages croyezvous que le latin confère à ses initiés et qu'il vous eût procurés à vous-même? — C'est ce que nous allons essayer de montrer par une étude attentive du vocabulaire et de la syntaxe dans leurs rapports avec l'art du style.