LES IDEES DIRECTRICES DE L'^DUCATION CHEZ DESCARTES
de son Education s'il avait consacr6 trop de temps aux lettres. II a bien d'autres choses k faire dans la vie* ». Au lieu de Thonnfete homme mettez le ciloven de la r^publique, m^me ath6nienne, et la pensde restera vraie ; il n'est pas ne pour Mre savant ou gendelettre, mais pour comprendre son temps et servir son pays. « J'ai voulu mettre au jour les v6ritables richesses de nos araes», dit Descartes avec une simplicity magnifique. Le pedant et le charlatan de science proc5dent tout autrement: affectant de prendre un peu « de verre et de cuivre » qu'ils ^talent, pour « de Tor et des diamants », c'est lapauvret6 d'autruiqu'ilsaimentJi mettre en pleine lumi^re.
La science n'est pas une panoplie de parade, c'est une 6p6e de combat. Etudi^es dans leurs curiosites et leurs recoins, pour la montre ou poiir une 6goiste satisfaction, les sciences ne valent nuUement la peine qu'elles coutent. Pascal diraitqu'elles ne valent pas une heure de peine. Boileau r6pMerait plaisamment qu'il en est de tel savant comme de tel po^te : il est justement aussi utile a TEtat qu'un bon joueur de quilles. Que la science nous arme done pour la vie ; qu'elle accoutume nos esprits a « nous repattre de y6nt6 » ; qu'elle nous imprime la salutaire horreur des faibles ou des mauvaises raisons, dumensonge et dusophisme; qu'elle
1. Descartes. Recherche de laverite par la lumiere naturelle.
nous forge dcs esprits vigoureux et bien tremp^s, et son oeuvre est achev^e. Aehev6e aussi ToBuvre de Teducation scientifique quand bien m^me vous oublieriez la moiti6 de ce que vous avez appris : Descartes, le plus grand des mathdmaticiens, avoue sans rougir qu'il fut un jour arr6t6 par Textraction d*une simple racine Carrie ; il avail oubli6 la r^gle ; il en fut quitte pour la retrouver, en reconstruisant la thdorie. C'est qu'il n'avait pas 6difi6 sa science math^matique sur « le sable et la boue » mais sur « le roc et Targile ». L'intelligence ne doit pas ressembler a la feuille de mdtal battu qui ne s'^tend en surface et ne prend de Teclat qu'en perdant de sa solidity. On s'imagine bien k tort que la science est surtout affaire de memoire et d'emmagasinage. Descartes d^s sa jeunesse protestait contre cette erreur : « J'ai song^, disait-il, que je pourrais facilement embrasser dans mon imagination tout ce que j'ai d^couvert. Cela se fait en ramenant les choses a leurs causes, et, comme toutes les causes se ram^nent a une seule, il est 6vident qu'il n'y a pas besoin de mdmoire dans les sciences. » D'Alembert disait de m^rae : « L'univers, pour qui saurait Tembrasser tout entier, serait un fait unique, une grande v6rit(5 ».
En r6sum6: sentiment profond de Tunit^ de la science, que la multiplicity des applications ne divise pas plus que la multiplicite des objets ne divise la lumi^re du soleil qui les eclaire ; ferme conviction que tons les
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hommes participant a une m^me et identique raison, lous sont aptes aux sciences, puisque la raison est la veritable ouvri^re de la science, dont la m^moire et Timagination, variables d'un homme a rautre,ne sont que les auxiliaires ; confiance absolue en la puissance de la m6thode, compas et levier des esprits, qui se pr6te et s'emprunte et ne perd rien de son eflBcacit^ dans la main bien dirig^e du plus humble ; estime exclusive de la science pratique non speculative, populaire non aristocratique, destin6e a se faire tdt ou tard toute a tons et a nous rendre maitres et possesseurs de la nature, par la connaissance raisonnee de ses lois et de ses forces ; ajoutons encore, doctrine consolante de la morality de la science, puisque le bien-juger entraine le bien-faire dans une ame qui ne s'est pas simplement attache la science comme chose du dehors et etrang^re, mais se Test incorporde et en a fait sa substance m^me, et nous aurons les grandes lignesde la pedagogic cartesienne, assurant a I'universalite des hommes de bonne volonte Tuniversalite des connaissances vraiment scientifiquesetfaisant de Teducation intdgrale, non pas une utopie, mais le premier des droits et le plus saint des devoirs.
Je n'ignore pas que cette interpretation de la doctrine cartesienne, bien qu'elle suive les textes pas a pas, soulevera de fortes objections qui peuvent se reduire a deux essentielles. Et d'abord, Descartes avec son parfait m6pris de la tradition, avec samaniede phi-
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losopher dans son « poMe » d'AUemagne « comme si
personne n'avait philosophy avant lui » ne nous pro-
pose-t-il pas une science individualiste k ouirance et,
finalement, antisociale, puisque tout enti^re tir6e de
notre 4me individuelle, elle ne se propose, en derni^re
analyse, malgr^ son caract^re pratique, que T^goiiste
perfeclionnement de notre esprit individuel et Tegoiste
satisfaction de notre interfet propre? Puis, Descartes, avec
sa prudence juslifi6e et sa crainte excessive de se brouil-
ler avec les puissances, ne se ddfend-il pas comme d'un
crime de toute vis6e de r^forme sociale? II ne veut pas
fetre confondu avec « ces humeurs brouillonnes et in-
qui^tes » qui font toujours « en id6e » quelque « nouvelle
i-^formation » ; jamais « son dessein ne s'est 6tendu plus
avant que de tdcher a reformer ses propres pens6es, et
de bgltir sur un fond qui est lout a lui. » Gardons-nous
(de prfiadre a la letlre ces declarations dont il faut 6viter
iaussi de ne pas tenir compter n6 chr6lien et fran-
^ais, comme dira plus tard LaBruyere, Descartes savait
que ce^rtains grands sujets lui etaient interdits. Qu'il ait
ou no n entrevu qu'un jour viendrait ou la France, sui-
vant'^xactementlavoie qu'il avail trac6e,entreprendrait,
elle :3iussi, de reconstruire T^dificede ses institutions en
les aj ustant exclusivement « au niveau de la raison »
el d( ; bMir, insoucieuse des traditions el des prejuges
v^n^ rabies, sur un fond qui est tout a elle, c'est une
qiiHg tion qu'il est inutile d'approfondir. La solution
LES IDfiES DIRECTRICES DE L^fiDUCATION CHEZ DESCARTES 77
serait apparemment que notre revolution ne date pas de 1789, mais de 1637, ann^e de la publication du Discours de la m^thode. Mais il est inutile de nous engager dans ces controverses, contentons-nous, sur les rapports de la science et de la morality, de rappeler que Descartes, fortement convaincu que « notre volont6 ne se porte a suivre ni a faire aucune chose que selon notre entendement la lui repr^sente bonne ou mauvaise, il suffit de bien juger pour bien faire » et de juger sur toutes choses le mieux possible « pour acquerir toutes les vertus et ensemble tons les autres biens qu'on puisse acquerir. » Nous aurons k discuter cette profonde doctrine, qui fut aussi dans Tantiquitd la th^se favorite de Socrate. Ce fut aussi la doctrine d'un grand ap6tre de reducation populaire, Channing, qui r^p^tait volontiers « que la t6te et le coeur ne sont pas plus essentiellement unis que la pens6e et la vertu. »
Quant aux rapports de la science avec la sociability, Descartes, loin de s'en ddsinteresser, en parle dans une
lettre a Elisabeth avec une mile eloquence et une profondeur qu'on n'a jamais egalee: « On ne saurait, dit-il, subsisler seul, on est en effet Tune des parlies de Tunivers, et plus particuli^rement encore Tune des parties de cette terre, Tune des parties de cet Etal, de cette societe, de cette famille, k laquelle on est joint par sa demeure, par son serment, par sa naissance ; et il faut toujours preferer les intdr^ts du tout dont on est parti e a
78 L'ENSEIGNEMENT INTJ^:GRAL
ceuxde sa personneen particulier. »L'effei salutaire de la science et son rdle social est de nous faire toucher les liens qui nous unissent a nosconcitoyens, h tous nos semblableset de nous enseigner le d^vouement et Tabnegation, Comte dira Taltruisme, Descartes dit Thi^roisme. « Si on rapportaittout h soi-m6me, onne craindrait pas de nuirebeaucoup aux auires hommes lorsqu'on croirait en retirer quelque commodity et on n'aurait aucune vraie amiti6, ni aucune fid^lite ni g^n^ralement aucune vertu ; au lieu qu'en se consid^rani comme une partie du public, on prend plaisir a faire du bien a tout le monde, et m^me on ne craint pas d'exposer sa vie pour le service d'autrui lorsque Toccasion s'en pr6sente; jusque-lk qu'on voudrait aussi perdre son ^me, s'il se '^ouvait, pour sauver les autres ; en sorte que cette consideration est la source et Torigine de toutes les plus heroiques actions que font les hommes*. »
Ainsi se couronne la theorie de Tunite des sciences et de regalite des raisons par une doctrine superieure de solidarity morale et sociale. Quand Descartes, dans la nuit du 10 novembre 1619, apergut pour la premiere fois ces grands et lumineux enchainements et d^couvrit les principes de la « science admirable » le coeur lui battit a se rompre et, selon Tdnergique expression de son biographe, « le feu lui prit au cerveau. » II eut un songe