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LES WMS DIRECTRICES DE L'^DUCATION CHEZ DESCARTES

prendre la parole ; la discussion s'engageait entre les auditeurs,6change polid'impressions, conversation toujours courtoise, dans une langue sans dissonances et \ sans brutality, comme il convient dans une compagnie choisie et raflBn^e.

I Baillet nous fait assister a quelques-unes de ces r6u- I nions. Nous voyons Descartes ytriomphermodestement ' des theories superficielles et des discours plus oraloires / que philosophiques d'un certain Chandoux qui se m6lait de reformer la philosophic, beau diseur, mais esprit sophistique, dont I'dloquence p4lit singuli^rement devant la nettete d'esprit de son adversaire. Le philosophe met au service du bon sens une dialectique serr6e, dont les managements etla courtoisie n'excluentni Tesprit ni Tironie. Le fait se passe en 1628 chez M. de Bagn^. Descartes commence par louer son adversaire de vouloir secouer le joug d' Aristote et des scolastiques, mais il lui montre ensuite avec beaucoup de force qu'on ne ddtruit que ce qu'on remplace et qu'en se contentant de vraisemblances oratoires, on ne fait que substituer des pr6jug6s personnels h des pr^jugds traditionnels. II n'y a qu'un moyen d'dviter Terreur dans la recherche scientifique et c'est Tusage constant et scrupuleux de la niethode naturelle qui prend ce qu'il y a de meilleur dans les mathematiques, c'est-a-dire Tanalyse, la ddfiniiion, la demonstration, mais dont les mathematiques elles-mfemes ne son t que I'enveloppe et Tdcorce, puisque

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cette m^thode est, de sa nature, universelle. Un des auditeurs de Descartes avait 616 particuli^rement frapp6 de sa vigoureuse et p^netrante dialectique. C'6tait le cardinal de B6rulle : il invita Descarte k d6velopper de nouveau devant lui son plan de rdforme scientiflque et c'est ainsi que le Discours de la methode ful expose au moins deux fois oralement avant d'etre 6crit. Le cardinal de B6rulle, prenant h son tour la parole, lit k Descartes un cas de conscience et un imp6rieux devoir de travailler a la renovation de la philosophic : « il lui fit entrevoir les suites que ces pens6es pourraient avoir si elles ^taient bien conduites, et Tutilit^ que le public en retirerait si Ton appliquait sa mani^re de philosopher a la m^decine et a la m^canique, dont Tune produirait le retablissement et la conservation de la sant^, Tautre la diminution et le soulagement des travaux des hommes. » Que Descartes aitde lui-m6me « entrevu » toutcela, le naiff r^cit de Baillet a bien tort de paraitre en douter. Mais s'll est vrai quele cardinal fit intervenir Dieu lui-m6me, souverain dispensateur et souverain juge, qui n'accorde ses dons qu'en se reservant de demander un compte rigoureux de I'usage qu'on en aura fait, s'il d6veloppa 6loquemnient ce th^me que Telu de Dieu doit compte a Thumanite des lumi^res qu'il a regues et qu'il a mission de r^pandre, il faut convenir qu'en cette occasion la theologie a bien m6rite de la philos6phie. Ce n'est pas line raison suffi-

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sanie d'oublier Galilde condamn^ et le livre du Monde supprim6.

Cette suppression mSme a laquelle Descarles se r6signa, Tobligea dans la suite h. se faire le professeur et le propagateur de sa propre doctrine par Tenseignement oral, moins compromettant que le livre, puisqu'on ne brule pas la parole. II voulutbien ne rien publier de son livre mais il ne c6da ni une pierre de sa forteresse, ni un pouce du territoire conquis. La foi en son g6nie et son ardeur de pros^lytisme le pr^serv^rent de toute defaillance. Ses conversations et ses lettres sont un enseignement perp^tuel. Aux savants qu'il rencontre chez son ami Levasseur, ou se fonde la future Acaddmie des sciences, aux autres savants qui viennent recevoir la parole de vie, comme Villebrezieux de Grenoble, aux professeurs hollandais comme Reneri qui accourut a Egmond pour consulter I'oracle, a ses correspondants de Paris comme le p^re Mersenne, c'est toujours la m6me doctrine qu'il enseigne : sa prudence est audacieuse et sa douceur est inflexible. 11 semble dire h. tons: allez et enseignez les nations. II ne tint pas a lui que I'Evangile nouveau ne fflt pr6ch6 aux ouvriers de Paris et que Tenseignement professionnel ne fiit avanc6 de deux si^cleset fonde avec une hauteur de vues que nous ii'avons encore ni bien comprise ni 6galde.

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III, — Un projet cart6sien d'enseignement profesBionnel.

Les ddfenseiirs de la propri6t6 pourraient tirer un argument de la vie et des travaux de Descartes: supposez-le sans patrimoine et voila plusieurs si^cles perdus pcut-fetre pour la science. Sa fortune (5tait modeste, mais il faisait, par amour de la science, ce que le bon La Fontaine faisait par indifference, « mangeant son fonds avec son revenu » et tirant de ses ressources restreintes le plus merveilleux parti. Loin d'etre un pur m^ditatif, il passa sa vie h faire des experiences et quand il « roula Qa et la par le monde, » ce fut encore en vue de ce que nous appellerions une experience sociologique. Mais toutes ces experiences cofttaient cher. Les ressources de Descartes n'y suffisaient pas et sa fierte aristocratique lui interdisait d'accepler un secours6tranger. Aussi savaitil defendre son bien, qui 6tait le bien de la science: « J'estimeplus, disait-il, mille francs de succession que dix mille livres qui viennent d'ailleurs », coup droit a Tadresse de son fr^re, M. de la Bretaill^re, si humilid de voir un philosophe dans sa noble famille qu'il n'eut pas demande mieux que de le frustrer de sapart d'heritage. Plusieurs traits semblent inconciliables dans la vie de Descartes: Tamour des aventures etle gout de la solitude, le proselytisme et la manie de cacher ses manuscrits, le gout de la pens^e pure et la passion des exp^-

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riences.Un jour, desadmirateurstropardentscomplo tent de Tassassiner pours'emparerdu coffrequi contient ses manuscrits. Un autre jour, dans une travers6e,des matelots, qui le prennent pour un marchand, dficident, non pour s'emparer de ses manuscrits, mais pour lui voler i'or qu'il doit rapporter de la foire, de le pr^cipiter dans la mer; mais Descartes connatt leur langue, le flamand, et, mettant soudain T^p^e au poing, comme un bon gentilhomme et un bon soldat qu'il est, il r6duit au devoir ces hommes grossiers qui ne se doutent pas que leur barque porte plus que C6sar et sa fortune, la science moderne et ses destin6es.

Des amis riches el z^les auraient temoign6 a Descartes une grande reconnaissance s'il eut consenti a accepter leurs gdnerosit^s. Mais il ne c^dait pas. plus aux promesses qu'aux menaces et s'6tait fait une loi absolue de ne rien recevoir d'un particulier et de sauvegarder la fi^reind6pendancealaquelle, comme homme, comme gentilhomme et comme savant, il tenait autant qu'a sa vie et a son honneur. Le gentilhomme eut 6t6 humili^, mais le savant aurait perdu aussi la liberty de ses recherches: noire philosophe ne voulut 6tre rinstrument ni le d^biteur de personne. Si le comte d'Avaux lui envoie en Hollande une somme d'argent considerable, il la refuse. Si M. de Montmor lui offre, avec beaucoup d'instances, Tusage d'une maison de campagne avec trois ou quatre mille francs

de rente, il remercie et oppose une fin de non-recevoir tr6s polie mais tr^s ferme. filre gentilhomme et savant, il 'croit, contrairement k Tavis de M. de la Bretaill^re, que c'est Hre noble deux fois. II est fortement convaincu qu'outre son patrimoine, il ne peut puiser sans scrupules qn'k deux sources qui, par malheur, ne lui sont pas ouvertes bien largement: TEtat, si le prince est assez ^clair6 pour comprendre que la science rendau centuple ce qu'elle coftte ; le public s'il sent que c'est pour lui que travaille, en fin de compte, le plus sp6culatif des savants. « C*est au public, disait Descartes si sp6culatif en apparence, si pratique en r6alit6, k payer ce que jefais pour le public ». Les historiens de Descartes n'ont pas assez insists sur le caract^re de sa mort : c'est un martyr de la science ; assur^ment il ne s'est pas jet6 dans TEtna, comme Emp^docle, mais il a, non pourtant sans hesiter, aff'ronti les froidures du Nord, a un &ge qui les rendaient mortelles, dans I'esp^rance de continuer en grand ses experiences et de recevoir de la reine Christine quelque observatoire merveilleux, semblable a celui de Tycho-Brahe. Auseuil delavieillesse, Descartes voulut bruler les stapes de la science et atteindre d'un dernier eff'ort ces sommets glacis mais lumineux qui Tattiraient. VoilSi ce qui d6cida son voyage, non les lettres pressantes d une reine, non renvoi d'un amiral mettant une flotte a sa disposition, non les instances d'un ambassadeur mettant une cour

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a ses pieds. II ne d(5rogeait pas a ses principes : il acceptaii la munificence de la reine Christine avec autant de simplicity fibre qu'il refusait les dons des particuliers.

D^j^ pourtant son amour des humbles et sa passion d'enseigner et de vulgariser la science avaient eu raison de ses scrupules. II avail pour ami et pour admirateur d'Alibert, tr^sorier gdneral de France, tr^s riche, amateur 6clair6 des sciences et m^c^ne g6n6reux des savants. D'Alibert supplia son ami d'accepter une partie de ses richesses; « il le tenia, dit Baillet, de la mfeme mani^re dont Alexandre tenia autrefois un philosophe. M. Descartes se ddfendit toujours avec autant de force, quoique avec moins de faste que Diog^ne. » Descartes se souvint peut-6tr^ de Dick Rembrantsz, car ce fut sur ceux de la m^me condition qu'il d^tourna les Iib6ralit6s de son ami. Avant de formuler un plan d'Acaddmie pour la reine Christine, il dressa, pour utiliser la g6n6rosit6 de d'Alibert, un plan d'enseignement professionnel des ouvriers de Paris. Quel malheur que nous ne I'ayons pas textuellement! Ce serait la grande charte de Tinstruction democratique en France. Du moins Baillet Fa-t-il r6sum6 avec une nettetd vigoureuse, oil se reconnait la forte erapreinte de la pens6e etdu style de Descartes.

Nous n'aurons garde de paraphraser cette page magistrate aussi importante que peu connue: « Pour

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accorder quelque chose aux gdndreux desseins que M. d'Alibert avail de faire quelques sacrifices de ses biens propres pour I'utilit^ publique du genre humain, il lui avail persuade de faire de louables 6tablissemenls dans Paris pour perfectionner les arls. Ses conseils allaienl a faire bsltir dans le College Royal et dans d'autres lieux qu'on aurail consacr^s au public diverses grandes salles pour les arlisans; a destiner chaque salle pourchaque corps de metier; h joindre h chaque salle un cabinet rempli de tons les instruments m^caniques n^cessaires ou utiles aux arts qu'on y devait enseigner ; k faire des fonds sufiisants, non seulemenl pour fournir aux d^penses que demanderaient les experiences, mais encore pour enlretenir des mailres ou professeurs, dont le nombre aurait 616 dgal a celui des arts qu'on y aurait enseign^s. Ces professeurs devaient Mre habiles en mathdmatiques el en physique, afin de pouvoir r6pondre a toutes les questions des artisans, leur rendre raison de toutes choses, et leur donner du jour pour faire de nouvelles ddcouvertes dans les arls. lis ne devaient faire leurs legons publiques que les f^tes et les dimanches apr^s v^pres, pour donner lieu a tons les gens de metier de s'y trouver, sans faire tort aux heures de leur travail; et M. Descartes qui avait propos6 cet expedient, supposant Tagrement de la Cour et de M. TArchev^que, Tavait regarde comme un moyen tr5s propre a les retirerde la ddbauche, qui leur est si ordi-

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naire aux jours de f^te. La resolution de ces grands desseins avait ^i6 prise par M. d'Alibert au dernier voyage de M. Descartes a Paris; et rex^cution en avait 616 remise a son retour de Su^de, d'ou il avait faitesp6rer qu'il reviendrait s'6tablir h Paris, d6s que la ville serait pacifi6e.*)) H^las! Descartes ne devait pas revenir de Su^de: la mort et la guerre furent les deux obstacles centre lesquels se brisa cet admirable projet.

Admirable, en effet, car tout y 6tait pr6vu et r6gle avec unenette conscience du r6sultat k poursuivro. Le but est indiqu6 avec une precision souveraine : perfectionner les artisans dans leur profession et surtout leur donner du jour pour de nouvelles decouvertes. Pour cela remonter aux principes qui doivent guider le metier et feconder Tesprit, les Veritas fondamentales

des mathematiques et de la physique, Eclaircir ces v^rites fondamentales, toujours abstraites, par Tenseignement concret ou ce que nous appelons aujourd'hui les logons de choses, grace a des cabinets remplis de tons les instruinents mecaniques, Le c6t6 esth^tique et le cdte moral de Tenlreprise d'instruction populaire attirent I'attention de Descartes: degrandes salles ^oignexisementamenag6es, la preoccupation de tirerles ouvriers de la debauche par le double attrait de leur intdrM Men entendu et A'habiles maitreSy choisis parmi les savants

1. Baillct. La vie de M. Descartes. Liv.vii. Chap, xxiii. Bertrand.

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lesplus^minents. Le r^ve de Descartes n'eslpas encore realist : unissez dans voire pensde nos dcoles d'Arts et mdtiers, nos soci6tes polytechniques, philotechniques et d'enseignement professionnel, nos dcoles primaires sup6rieures et vous n*aurez qu'une 6bauche et, pour ainsi dire, de la menue monnaie du projet de Descartes. Non qu'il nous manque la bonne volont6 ni m^me Teffort dnergique et pers6v6rant: ce qui manque c'est prdcisdment cet esprit philosophique qui fait tout converger vers un but unique et preserve du fldau de rincoherence et de la dispersion. Notre pyramide n est pas fondde sur la large base d'une instruction systdmatique: nous enseignons des sciences etdes arts al'infmi mais nous manquons de ce sentiment profond de I'unite de la science qui est la caractoristique de Descartes « le maitre de ceux qui savent, » comme Dante le disait d'Aristote. C'est pourtant la plus incontestable gloire de notre si^cle d'avoir rdalisd en partie le r^ve cartesien: Auguste Comte nous apprendra ce qui reste & faire.

Les savants et les profcsseurs de France regurent vers la fin de Tannde 1896 Tinvitation suivante : « L'association philosophique etla Society des mathdmaticiens tch^ques a Prague ont Thonneur de vous inviter a prendre part a la celebration du troisi^me centenaire de la naissance du grand philosophe Rene Descartes^ qui aura lieu le dimanche6decembre 1896 alOheures danslagrande sallc des stances de Thotel de ville de Prague ». Combien

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