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CHAPITRE

Les fausses interpretations de V enseignement

integral.

Quand on oppose a rinstruction qui no s'adrosse qu'a rintelligence reducalion qui sepr^occupe deTame tout enli^re on force souvent le sens d'line anlith^se dont la justesse n'est pas discutable. S'il fallait opter entre les deux, j'aimerais mieux dire education qu'instruction, mais dans le mot « enseignement » Tinstriiction et r^ducation sont comprises Tune et I'autre ; enseigner, ce n'est pas dresser, c'estelever; c'est forger un esprit et non manoeuvrer une machine a apprendre et k retenir. Cette simple observation nous dispense d'une demonstration prdalable de la necessite d'un solide enseignement populaire; a qui mettrait en doute I'utilite sociale de I'education et de Tinstruction primaires nous n'aurions evidemment rien a repondre puisqu'il s'agitprecisdmentdelescompleter, delesacheveret, pour ainsi dire, de les surelever d'un etage. II estbien inutile de reprendre de vieux plaidoyersqui furent n^cessaires

k leur date et de redire avec Cabanis que ceux qui veulent que le peuple ne sache ni lire ni dcrire se sonl fails sans doute un patrimoine de son ignorance. Nous tenons done pour gagnee d^finitivement la grande cause a laquelle, Fichte en Allemagne, Channing en Amdrique, Spencer en Angleterre, ont consacr^ tout leur talent et tout leur coeur: nous n'avons a r^sumer ni les arguments desDiscoursd la nation allemande, ni les declarations des Conferences populaires de Channing, ni les theories du livre de Spencer sur V Education , II y a la pour le monde moderne quelque chose d'acquis et de ddlinitif. Si ce n'est la formule du dogme d'un concile OBCum^nique, c'est du moins Tarr^t definitif d'une cour de justice Internationale que notre Michelet formule ainsi: a Quelle est la premiere partie de la politique ? — L'^ducation. La seconde ? — L'(5ducation. Et la troisi^me? — L'^ducation. »

Le terrain de la discussion est done parfaitement d6blay6. Mais il y a loin de la coupe aux l^vres, de Tapologie h. Torganisation de la meilleure education possible. Celle-ci n'est m^me pas facile h ddfinir: h c6t6 de riddal il y a Tutopie qui le suit comme Tombre suit le corps. L'utopie est irr(5alisable et contraire a la raison dont elle n'offre que la caricature et la parodie ; rid6al est la raison m^me, Texp^rience rectifi^e et 6pur6e. La meilleure refutation d'une utopie, c'est le progr^s, mais le progr^s ne s'accomplit que par Tat-

traction d'un id6al 6x6 d'avance et d6s lors c'est a la raison a prononcer avant Texp^rience sur le caract^re iddal ou utopique d\in plan d'^ducation. R6ver par exemple de faire de chaque cerveau humain une encyclopedic vivante, proposer s^rieusement de reproduire a des millions d'exemplaires ces types immortels de savoir universel qui s'appellent Aristote dans I'antiquite, Leibniz dans les temps modernes, Spencer de nos jours, quelle ridicule et monstrueuse chim^re ! C'est cela pourtant, ou pen s'en faut, que bien des conteraporains entrevoient vaguement quand on prononce devant eux le nom d'enseignement integral.

Tout homme qui n'a pas Tesprit enfl6 ou gdt^ sait bien qu'il n'est possesseur ou mieux, usufruitier que de son esprit individuel et non de Tesprit humain tout entier, que notre vie est trop courte, notre temps trop pr^cieux, Taction qui nous appelle troppressante, le devoir qui nous reclame trop irap6rieux pour que nous puissions tons passer notre vie, selon la pittoresque expression de Malebranche, attaches k un fourneauou pendus a une lunette. L'enseignement integral aura-t-il done pour objectif ou pour id^al de nous donner simplement, selon la formule du bonhomme Chrysale, « des clart^s de tout )) comme a des femmes? Voila une seconde interpretation non moins inexacte et non moins frequente que la premiere. Comment faire comprendre a tous qu'il faut distinguer dans les sciences ce qui eleve et

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cultive Tesprii de ce qui Templit simplement, I'encombre et Taccable? Port Royal dit avec profondeur qu'on se sert de sa raison pour acquerir toutes sortes de sciences alors qu'on devraitau contraire nese servir des sciences que pour perfectionner sa raison. Si Ton se pdndirait de cette idee, qui ne voit que les sciences se pr6senleraient au maitre et a i'6l5ve sous un aspect tout nouveau exigeant une redistribution des mati^res enseigndes et un remaniement complet de nos programmes? II ne faut pas prendre I'hypertrophie pour la santd : pldthore et indigestion ne valent pas soif et faim mod6rees. Les anciens m6decins disaient m6me avec preuves a Tappui que le temperament athldtique est le pire de tons parce qu'une extreme tension de toutes les forces de Torganisme le menace d'une decadence prochaine, aggrave et rend souvent mortelle toute maladie qui survient. Nos cerveaux ne sont pas des accumulateurs d'^lectricit^ qu'il soit bon de charger a la plus haute tension possible. Mieux vaudrait encore se contenter des clartes de tout et meme de « cette obscure clartd qui tombe des 6toiles )). Et voila entre quels dcueils nous risquons de nous briser: la naivete d'une dupe ou Teffronterie d'un charlatan ; Talternative n'est pas s^duisante.

Aussi les variations sur le th^me connu de Tenseignement integral produisent-elles un singulier et irritant effet de cacophonie. Examinons d'abord la

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conception laplus simpliste de toutes, celle qui confond integral avec encyclopfedique. Cost la plus fr^quente car c'est a la fois une Ih^se d'orateur, un texte dc rhdleur et untremplin de politicien. II fautun grand fonds de mansuetude pour pardonner aux orateurs, aux rh6teurs et aux hommes politiques le crime, pis qu'un crime, lafaute d'avoir compromis pourlongtemps peut- 6tre la realisation d'une id6e juste par des exag^rations imprudentes, voulues, calcul6es. L'ironie socratique est d'un emploi si facile contre ces nouveaux sophistes qu'il suffit souvent d'une piqiire d'^pingle pour crever ces boursoufiHures, bulles de savon ou ballons d'essai.

Je me souviens d'avoir entendu leplus spirituel des orateurs raillerimpitoyablement ces reves d'antan, ces projets chim6riques d'une generation qui va disparaitre et leur opposer triomphalement les r6alites palpables et visiblesd'unenseignement bien terre a terre, tout technique et strictement professionnel. Comme s'il y avait autonomie radicale a demander que celui qui apprend un metier pourvivreapprenneen m^me temps son metier d'homme pour bien vivre! Jules Simon etait mieux inspird quand il dcrivait: le peuple qui ales meilleures ecoles est le premier peuple ; s'il nc Test pas aujourd'hui, il le sera demain. Qu'il est difficile de s'entendre sur cette expression qui parait si simple, les meilleures ecoles.

En 1891 dans un discours tres applaud! , Jules Simon

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nous faisait le r^cit suivant, d^taille selon sa coutume avec une mimique et une gr&ce toutes pleines de sousentendus.malicieux: « En 1848, ^poqiie qui est mon temps, nous faisions des assemblies oil nous demandions Tenseignement obligatoire. II y avail la des ignorants qui demandaient non seulement Tenseignement, mais Tenseignement integral. Je me suis fait huer un jour dans une grandeassembl^e, a Paris, pendant qu'un ouvrier tr^s intelligent et tr^s eloquent, qui a eu une triste mort, demandait Tenseignement integral. II me disait : Demandez-le avec nous. — Je lui repondis modestement et honn^tement que je ne pouvais pas le demander, ne sachant pas ce que c'dtait. II Tavoue, dit-il, il ne sait pas ce que c'est ! — Je ne Ic savais pas alors et je ne le sais pas encore aujourd'hui , a moins qu'en demandant Tenseignement integral on ne demande la possession de toutes les sciences humaines distribuees entre tons les hommes et toutes les femmes sans exception. Je ne Taipas demande alors, jene le demande pas aujourd'hui pour deux raisons : la premiere qui est tr^s forte, c'est demander la une chose v^ritablement etmanifestement impossible; etla seconde, qui n'est pas sans une dgale importance, la seconde est que cette demande est veritablement pen utile etm^me dangereuse. Je m'en tiens sur ce sujet a une definition qui valait mieux que les n6tres, celle de FAssemblee constituantede 1789 promulguantces deux principes: Donner

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a tons les citoyens renseignement n^cessaire et aux intelligents renseignement qu'il leur convient de recevoir dans la limite de leur intelligence. »

Assur^ment Jules Simon se vantait d'une ignorance dont il n'6tait pas tout a fait coupable. II pr^tait a son contradicteur une naivetd qu'on ne trouve pas le moins du raonde dans les projets, un peu nuageux peut-6tre mais assurement moins chim6riques qu'on ne le donne a entendre, qui furent enfaveur en 1 848 et que Ton pent rdsumer en quelques traits g^n^raux.

Organiser une sorte de selection des esprits; drainer pour ainsi dire les capitaux intellectuels du pays ; instituer pour cela dans toutes les dcoles de France des concours dont les laur^ats deviendront les pupilles de la patrie ; leur assurer la security du lendemain et leur ouvrir largement les grandes 6coles; former ainsi une p6piniere de savants, d'administrateurs qui dans toutes les carri^res substilueront peu a peu a la m^diocrit^ dipl6m6e par la grace de Targentqui permet les longues etudes et dissimule Tordinaire dtiolement, des esprits neufs et ardents, pleins de seve, drus et forts du bon lait de la science qu'ils auront suce ; fomenter ainsi pourle plus grand biendu pays laseule luttc des classes qu'un gouvernement d6mocratique puisse accepter et encourager, lout en ^galisant les chances de combat ; creer et renouveler I'elite sans laquelle tout pays chancelle et toute democratic s'affaisse ; mettre en valeur

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tous les talents pour qu'ils mettent en valeur toutes les ressources du pays et qu'aucun capital intellectuel ou materiel ne reste st6rile et improductif : dites si vous voulez que ce plan ^tait, surtout a sa date, irr6alisable ; ajoutez, si cela vous plait, que les moyens propos6s ne pouvaient qu'^tre artificiels sinon arbitraires, et compl^tez encore votre pens6e en criantbien haut que cetle depossession progressive de la bourgeoisie c'est le droit radconnu d'une classe qui Ta conquis laborieusement, c'estla France ddcapit^e elle socialisme d'Etat introduit par la grande porte et r6gnant en maitre sur le terrain privil6gi6 de Tintelligence et de la science : mais ne dites pas que ce hardi projet fut unc naive chim^re ou un acc5s redouble de cette fi^vre de fraternity et d'^galite qui plus qu'k toute autre epoque sevit en France vers 1848. Protcstez etrdfutez, mais ne raillez pas.

Essayons plutdt, dans ce r^ve genereux et seduisant, de ddm^ler la part d'ideal et la part d'utopie et d(§clarons d'abord que le projet presente dans ce livre differe profonddment de celui qui vient d'etre esquisse et qui ofFre, serable-t-il, deux sortes de dangers: difiicull6s pratiques qui le rendont a beaucoup d'6gards irrdalisable, consequences sociales qui en rcndent la realisation peu desirable et, en bonne sociologie,](5gilimement suspecte et presque redoutable.

La premiere et la plus essentielle difficult^ c'est que nous manquons d'un moycn infaillible de predire la

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deslinee des intelligences. Telle brille au d^but qui se voile et s'6clipse plus tard. Nous prenons avec assez de surete des mesures anthropometriques, mais ce sont des mesures psychometriques qu'il faudrait prendre. Quiconque a rempli des fonctions d'examinateur a eu Toccasion deddplorer avec Maine de Biran que nous n'ayons pas de psychometre pour determiner moins la science acquise que la sant^ et la vigueur de Tesprit. Ce qui complique la difficulte, c'est qu'il s*agit pour ainsi dire de prendre la mesure des intelligences h, Tage ou elles n'ont pas encore donn6 leur mesure. Ce qui compte, en effet, ce ne sont pas les connaissances eriimagasin6es mais les facultes vraiment aclives, spontanees, personsonnelles. En science comme en morale, les stoiciens ont raison: ce qui nous vient du dehors pent nous rester a jamais stranger; on ne doit consid^rer comme sien que le savoir saisi, appr6hend6 par Tesprit, devenu sien par un cnergique effort int^rieur, aussi fortement retenu et maintenu qu'un objet « par le poing fcrmd et serreparTautremain ». Cette Anergic de Teffort interieur n'est pas mesurable au dynamom^tre.

D'autre part, les qualit^s moyennes ne sont pas un titre a la munificence de TEtat. Car I'Etat ne manquera jamais de lettres etde savants, de medecins et d'avocats, d'administrateurs et d'ingenieurs. 11 faudrait qu'il put choisir T^lite de T^lite, j'entends par la roriginalite personnelle, Tesprit d'invention, le genie des d^cou-

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vertes, seuls dons vraiment f^conds, seuls facteuis efficaces des progr^s scientifiques et mal^riels. 11 est superflu de d^montrer que cette esp^rance est chim6rique et conduit h une duperie.

Vous pouvez sans doute doubler, ddcupler, centupler artificiellement le nombre desmoyennescapacit^s,

avez-vous rdellemcnt hausse de bien des degr6s le niveau intellectuel du pays ? Un seul homme de genie vaut tout un peuple de savants. Que vous ayez le noble souci de favoriser T^closion du g^nie, rien de mieux, mais fait-on des reglementations pour les exceptions ? 11 y a le vulgaire des savants comme il y a le vulgaire tout court; n'en augmentons pas trop 16g^rement la foule et les vaines pretentions de peur de tomber dans ce regime que Comte avec Stuart Mill appelle d'un nom expressif, la pedantocratie.

L'idced'une selection syst^matique serait excellente si Tabus n'etail inevitable. C'est en abuser singuli^rement que d'oublier qu'elle op^re aussi, par la force des choses, une selection a rebours et laisse un r^sidu qu'il n'est pas loisible a rhomme d'Etat de negliger comme il est loisible a T^leveur de sacrifier les non-valeurs en escomptant les r^ussites. Dans quelles 6pouvantables mis^res, disaitProudhon, cette manie ne nous conduirait-elle pas? « Pour etablir cette interessante jeunesse, vous descendrez jusqu'aux derniers Echelons de la hidrarchie. Vous ferez debuter le jeune homme apr^s

quinze axis de sublimes etudes non plus comme aujourd'hui par les grades d'aspirani ing6nieur, de souslieutenant d'artillcrie, d'enseigne de vaisseau, de substitut, de contr6leur, de garde g^ndral, etc.; mais par les ignobles emplois de pionnier, de soldat du train, de dragueur, de mousse, de fagoteur et de rat de cave. La, il lui faudra attendre que la mort, ^claircissant les rangs, le fasse avancer d'une semelle. II se pourra done qu'un homme sorti de I'Ecole polytechnique et capable de faire un Vauban, meure cantonnier sur une route de deuxi^me classe, ou caporal dans un regiment ^ » On ne saurait trop admirer la lucidity et la penetration du vigoureux dialecticien qui pousse Targument droit au coeur de la contradiction.

Degageons celte contradiction sociale. Vous pr6conisez un syst^me d'enseignement integral qui doit mettre en Evidence tons les talents et donner Tessor a tous les g^nies. Or il se trouve que vous aboutissez pr6cis6ment a ddcourager le talent et a couper les ailes au g6nie. Vous partez d'une idee juste: une nation est comme une arm6e, plus forte et plus une sera son organisation dans le domaine intellectuel, plus puissante et plus irresistible sera son action dans la lutte internationale pour la vie. Vous cr^ez un etatmajor dont les rivalites acharndes seront la loi et la

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