CHAPITRE PREMIER
L'enseignement integral est tb6oriquement
absurde.
L'or du Rh6ne n'est pas un mythe. Le puissant fleuve a certainernent des p6pites d'ordans son lit et des paillettes d'or dans ses flots. Voila bien des siecles qu'il roule Tor a la mer. L'hydraulique agricole finira par creuser les canaux de derivation qui donneront aux plaines arides etsablonneuses la fertility et la richesse. Mais Tentreprise effraye les plus r^soluspar ses difficultes ; les ing^nieurs font des 6tudes, les capitalistes font des enqu^tes. Que la prosp^rit^ du pays et la richesse nationale aient beaucoup a gagner, on ne le met pas en doute, mais TEtat seul pent envisager les lointains avenirs et stimuler les initiatives priv6es que paralyse
la crainte legitime des longues 6ch6ances et des douteuses remunerations. Notre entreprise est toute semblable et consiste k creuser, non en faveur d'une province mais pour le progr6s du pays tout entier, les canaux distributeurs de la science, prise a sa source m^me. Point de capitaux 6normes a engager ; les ingenieurs et les ouvriers sont pr6ts ; les etudes preliminaires sont faites et les machines ont dejk fonctionne. Tout est pr^t et rien ne se fait, parce qu'on se contente provisoirement du maigre filet d'eau de Tenseignement primaire, parce que, sur les chantiers, on s'agite plus qu'on n'agit et qu'il manque toujours Tunite de vie et de vues.
Comment aboutir? En faisant passer le plan des Descartes et des Comte, de Thistoire, dans la vie sociale et, de Tiddal, dans la r^alite. Avant de batir la cite scolairede Tavenir, il faut repondre aux objections theoriques et resoudre les difficultes pratiques que les detracteurs de notre projet ne manqueront pas d'accumuler. Ces adversaires se divisent en trois groupes : d'abord ceux que toute nouveaute effraye, que toute innovation deconcerte et quicroient fermementque, depuis les circulaires des Guizot et des Ferry, tout est dit et Ton vient trop tard ; appelons-les des misoneistes de la pedagogie. Pour eux, nos institutions scolaires ne forment pas un arbre vigoureux quicrott et sedeveloppe,mais un edifice de moellons et de pierre de taille,quelque chose ded6finitif, mais de p6trifie. — Viendront ensuite ceux que
L'ENSEIGNEMENT INTJ5GRAL, TH^ORIQUEMENT ABSURDE 161
Platon, qui les connaissait bien, appelaitles misologues les contempleurs de la raison et de la science, ceux qui s'efforcent de nous persuader que Tesprit humain ayant fait faillite, il faut ddsormais convier les hommes, non a savoir plus mais h, vivre mieux et a se r^fugier dans les hauteurs sereines de la morale et de la religion. lis rep^tent les imprecations de Pascal ; taisez-vous, raison imbecile ! et par d'ing^nieuses variations sur ce th^me que la science humaine est toujours courte par quelque endroit et que nous ne savons le tout de rien, ils jettent le doute et le d6couragement dans les esprits d6ja trop enclins au pessimisme et au « sophisme paresseux ». — Enfin, les hommes qui s'appellent jor«^iy?/^5, utilitaires etqui ne sont que terre h. terre ne verront dans Torganisation propos6e qu'utopie et chim^re, r^ve naif ou m6taphysique quintescenci^e : ce sont nos plus dangereux adversaires, parccqu'iln'yauraitpour lesconvaincreque r^preuve decisive de Texp^rience et que, si le mouvement se prouve en marchant, toujours est-il que pour marcher il faut 6tre. Quelle amertume de songer, par exemple, qu'il y a seulement vingt ans, une d6fense, une apologie de la science exit 6te superflue et qu'i Theure presente, telle est la grandeur du mal, Tarrogance des d^tracteurs de la science, que ce chapitre devient le pivot de Toeuvre et presque la piece cardinale de toute la construction !
Bertrand. 11