II. — Mystiques et dilettantes : TegaUte devant la soience
« Taisez-vous, raison imbecile! » C'est en ces termes que Pascal, en ses jours d'humeur noire, interpelle la raison et, partant, la science humaine. II s'agit bien vraiment de demon trer que nous n'appelons pas une revolution, mais une Evolution de notre enseignementnational ! C'est la valeur m^me de tout enseignement scientifique, qui est de nos jours mise en question. Ce qui ne fut qu'une boutade chez Pascal estdevenu la these favorite de beaucoup de nos contemporains, mystiques et dilettantes qui trouvent une sorte de voluptd intellectuelle a ddmontrer rimbecillite de rintelligence. Ces « d6cou-
rageurs » sont nos vrais adversaires : nous avons tout a craindre de ceux qui attaquent la science m^me, a sa racine, et ne r6ussissent que trop a mettre en faveur ce qu'on peut appeler le pessimisme de la connaissance. lis sont legion. Aux oreilles frauQaises peu habitudes a ces vocables, ils font retentir les mots de ddsenchantement, ddsabusement, decouragement, ddsespdrance, faillite et banqueroute de la science. NuUe predication ne saurait Mre plus d61et5re. II serait vraiment bien ridicule d'instituer Tenseignement integral au moment precis ou, revenu des illusions d'antan, on proclame de tons c6tes le ndant de la science. Le moment est bien choisi ! On ne croit plus h la science et on ne se fie plus aux savants : c'est la fin d'un monde. La pensee fran^aise, avide d'dvidences et eprise de clartd, semble se rdfugier aujourd'hui dans un mysticisme trouble et Ton n'entend que des appals a Is, foi religieuse ou a une autre foi batarde, invent6e par une ecole de philosophie, qui la nomme plus volontiers la croyance.
Ilyam^medes detracteursinattendus de la diffusion des etudes primaires. On met sous nos yeux des statistiqueseffrayantes: « lastatistiquejudiciaire, dcritGuyau, conslatait, au commencement du si^cle, 61 ignorants contre 39 individus ayant rcQu quelque instruction, sur 100 personnes. Devant une telle proportion on a cru lignorance la cause principale de la criminalite et on s'est efforce de repandre renselgnement primaire. Au-
jourd'hui qu'elle est obligatoire, le r6sultat est simplement renversd : sur 100 accuses 70 ont re^u rinstruction grammaticale et scientifique, 30 ne Tont point regu ! » Tel est le fond de la plupart des articles consacr6s a la criminalit6 de I'enfant et de Tadolescent ; on ne s'apcr- Qoit pas que le raisonnement est des plus d^fectueux, car, dans une soci^t^ oil tout le monde saurait lire et 6crire, il est clair que les criminels et les d^linquants sauraient eux-m^mes lire et dcrire. II faudrait d'autres arguments pour prouver que le crime et le vice ont vraiment pour cause immediate et directe la diffusion de rinstruction. Encore serait-on obligd de prouver qu'il n'y a pas la une de ces causes deficientes et non efficientes dont parte Leibniz et que la criminalit(§ de ces savants d'ecole primaire ne derive pas autant des lacunes que de la plenitude de leur savoir. Qu'un peu de science eloigne de la morale et du devoir, c'est au moins fort discutable; qu'une science plus compile y ramene, c'est une v6rit6 qu'il est douloureux davoir a d6montrer.
Toutes ces inquietudes et toutes ces objections se ram^nent a la triple th^se suivante : « La, science est incapable de nous fournir une explication ou une interpretation acceptables de Tunivers. EUe est incapable de fonder une morale. Etelle est incapable de se substituer a la religion dans revolution de Thumanite*. » Voila
1. Ferdinand Brunetiere, Revue des Dcux-Mondes, 15 oct. 1896.
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qui est net, cinglant, coupant. L'^loquent et ^l^gant Gorgias ne deployait pas, en moins de mots, un plus grand luxe d'arguments et ne dogmatisait pas avec moins d'assurance sceptique, quand il annongait aux Grecs que « TMre n'est pas ; que s'il existait nous ne pourrions pas le connattre ; que si nous le connaissions nous ne pourrions pas Texprimer ». Mais Gorgias n'a ni effray6 Socrate ni d^courage Aristote.
Voici d'abord les dilettantes les plus inoffensifs en apparence, ceux qui ne se jouent pas de la science mais qui en jouent un pen. lis d^daignent les grandes routes et les sev^res methodes et n'aiment que la science sublim^e et quintescencide. Us se tiennent dans les embrasures, les coins retires, les petites cachettes des laboratoires. Convaincus que le grand effort des sciences est d'61ucider les probl^mes qui les pr6occupent, les troublantes questions du magn^tisme, des tables tournantes, de rhypnotisme, du spiritisme, c'est a ThOpital et dans les asiles d'alien6s qu'ils cherchent toute v^rit^. lis fixent et accaparent I'attention du public toujours friand de ces inqui^tantes nouveaut^s. Ce sont des savants, mais ce sont aussi des mages et des devins, des confesseurs etdesdirecteurs. Us ont fait tourner bien des tables et bien des t^tes : a cela le mal n'est pas grand, mais par malheur ils pr^disposent au mysticisme et 6branlent la confiance aux m6thodes scientifiques. Comment savoir si les g^nies et les lutins qu'ils ddcouvrent
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partout, SOUS le nom de forces occultes, ne se font pas un malin plaisir de fausser, dans nos laboraloires, les r6sultats d'une pes^e et d'embrouiller, dans la nature, F^cheveau de nos lois scientifiques? A force de fixer les regards de nos contemporains sur le c6t6 raagique et t^n^breux de rintelligence ils flnissent par en obscurcir singuliferementle c6t6 scientifique etlumineux. Onne condamne pas leurs recherches, mais on se prend k r6p6ter le mot de Bossuet sur le mysticisme de M°® Guyon : « Epaississez-moi cela! »
Vraiment, les somnambules et les hyst^riques, les suggestionneurs et les suggestion's tiennent trop de place dans la science contemporaine. II semble que les sybilles de rhypnotisme, descendant du trepied dans le laboratoire, aient persuade a certains savants qu'il vaut mieux r^ver que penser, et que la vdrit6, comme la fortune, nous vient en dormant. Si encore ceux qui ext'riorisent la sensibilil6, dirigent la pens6e, cr'ent de toutes pieces des volont's consentaient a d^daigner le titre de savants, pour prendre celui de sars et de mages, dehi6rophantes et de thaumaturges, ils auraient tout a gagner et la science ne serait pas compromise; mais c'est dans la science elle-m^me qu'ils habituent nos regards a ces clartes crdpusculaires qui plaisent au r^veuret au po^te, mais qui nous rendent incapablesde supporter I'^clat de la lumi^re crue et ddshabitueraient rhumanit', s'il 6taitpossible,delravaillerau grand jour.
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La science prend ordinairement la forme de Tesprit qui la regoit. C'est un beau tilre de livre que celui qu'a choisi le m^decin espagnol Huarte: du discernement des espriis propres aux sciences. II n'esl pasprouv^ que r^rudit, le mystique et le sceptique Renan, malgr^ sa manie de disserter sur la science et son avenir, fftt un lei esprit ; mais il serait facile de montrer que personne n'a fait a la raison frangaise une blessure plus incurable, par des armes empoisonn(^es d'un poison plus subtil. Sa th^se, sous des formes fuyantes, est tr^s simple : ou bien la science deviendra le plus terrible instrument de tyrannic que le monde ait jamais exp(^riment6 ; ou bien la science, en 6vilant de se faire le fl6au de la democratic et la destructrice de Tegalil^, descendra si bas, du Sinai de la pensee, qu'elle s'avilira dans la plus plate des vulgarisations et de^goutera ses d^fenseurs euxmfimes, par satriviale vulgarity. Nous voila done obliges d'opter entre les deux termes de Tantith^se : une science aristocratique et oppressive, une science populaire et abMardie. Cette derni^re ferait de nous, dans un avenir qui n'est pas eloign^, un peuple de Homais et de Prudhommes. 11 est bien possible que le dilettante et le prestidigitateur que fut Renan dissimule, sous un peu d'argumentation, beaucoup d'ironie et d'indiff6rence railleuse ; n'importe, ses id^es se sont infiltrdes partout et circulent latentes et fuyantes, pour jaillir en sources malsaines de ddcouragement. On dit
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commiin(^ment « qu'il n'y a pas d'union plus mal assortie que Tunion de la science el de la d^mocratie* »!
Renanr^ved'une aristocratje de savants qui, maitres et possesseurs de la nature, imposeraient h tous une irresistible tyrannic et, sortes de dieux terrestres ou, pour parler comme Descartes, de « g^nies malins », nouveaux Promoth6es ravisseurs, dans Tint^r^t de leur pouvoir, non du feu celeste, mais de lapens6e cosmique, soumettraient les ames par la terreur organis^e. « L'61ite des Mres intelligents, dit-il, maitresse des plus importants secrets de la reality dominerait le monde par les plus puissants moyens d'action qui seraient en son pouvoir . » Bien na'ifs ceux qui esp^rent que la science et la democratic s'uniront un jour, puisque le sacrifice de presque tous k quelques-uns est la loi de Tart et de la science et que nous sommes le fumier sur lequel chante le coq victorieux, le terreau ou croissent les dilettantes et fleurissent les esthetes. « La nature, a tous les degr^s, a pour fin unique d'oblenir un resultat supdrieur par le sacrifice des individualites inf^rieures. Est-ce qu'un general, un chef d'Etat tient compte des pauvres gens qu'il fait tuer? » Et si Renan n'^crit pas que la fin justifie les moyens, il dit la m^me chose par cette autre formule : tout depend du but,