R. Thamin. Education et positivisme, p
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Le r^ve de Renan ne me parait pas moins s^duisant que le r^ve de Hartmann : on salt que ce pessimiste d'outre-Rhin assigne au progr^s humain, comme dernier stade, Tuniverselle communion dans le pessimisme et une redemption finale qui consistera, grdce au perfectionnement des meilleurs engins de destruction, a faire voleren eclats, ou plut6t en poussi^re impalpable, notre plan^te et rhumanit^.
II y a bien de la pu6rilit6 dans ces contes fantastiques, propres tout au plus a effrayer des enfants. Quand Renan nous parle d'un accaparement et d'un monopole des « secrets de la r^alite » s'entend-il bien lui-m^me ? Peut-on monopoliser et accaparer Tair et Teau, ce qui de sa nature est insaisissable ? 11 en est de m^me de la science qui ne d^daigne pas, puisque Tesprit souffle ou il veut, de surgir dans les esprits les plus humbles par leur origine et qui se fait, sans scrupules, toute a tous. On dirait vraiment que « les secrets de la r6alitd » sont Tobjet d'une r^vdlation myst6rieuse, instantan^e comme Tdclair et foudroyante comme lui. Pas une seule ddcouverte qui ne soit due h la collaboration de milliers d'ouvriers de la science et preparee par des siecles de travaux : la science appelle la collaboration; c'est un atelier. On eiit bien scandalise Renan si on lui eut dit : vous raisonnez comme ce peuple que vous mdprisez tant ; rappelez-vous ces pauvres gens qui, au debut
de la guerre franco-allemande, r6vaient d'irr6sistibles Bertrand. 1?
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canons ray6s et de foudroy antes mitrailleuses r^cemment invent6es. N'insislons pas: Renancroit aux miracles. D'un pr^trCjRenan n'apas rdussii faire un savant. Des savants, il fait autant de pr^tres, apparaissant aux nations la foudre en main, parlant aux hommes prostern6s au nom « du grand dieu qui va les juger » et ce dieu, arm6 du lonnerre et environn^ d'eclairs, c'est la science moderne. Science moderne, pourrait-on dire, en imitant un mot c61^bre, que de sottises les hommes d'esprit d6bitent en ton nom !
Kdgalit6 des hommes, I'dgalitd des raisons fut toujours la pierre de scandale et lecauchemardeTaristocratique Renan : c'est une idee qu'il ne pent supporter ; il demeura toute sa vie parfaitement convaincu qu'il n'a pas fallu moins que le fumier de cent generations pour preparer la plante rare, la fleur unique que la nature fit dpanouir dans sa personne. Populariser, c'est vulgariser, c'est rendre vulgaire ; on n'ose pas toujours formuler cet axiome aussi crument que Tauteur de Caliban et des Dialogues philosophiques, mais soyez sftrs qu'il se retrouve au fond de toute objection contre I'enseignement integral. Et notez la contradiction logique qui edate aux yeux : si des generations nombreuses sont necessaires pour preparer un grand artiste ou un savant de genie, cela suppose que Tart et la science se sont d'abord repandus et generalises, qu'il y a eu ascension graduelle et extension constante de I'aptitude h I'art ou a la
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science. Aiitremient le raisonnement pfeche par la base; si un cerveau plus affind n'est pas une g^n^ration spontanee et une creation miraculeuse, c'est qu'il s'est fortifid et s'est donnfi de plus d61icates circonvolutions par le travail lent et siftr des generations et des ascendants. Pourquoi done serait-il impossible de populariser la science sans la vulgariser ? Qa'on donne des raisons : n'en serait-il pas de la pensde humaine comme de Tamour qui n'est jamais vulgaire que dans les ames vulgaires? Le peuplequi a fait le proverbe beau comme le Cidy peut aimer avec autantde coeur etde delicatesse que le Cid lui-m^me. La science est Tamour intellectuel dont parte Spinoza; mais cette puissance d'aimer le vrai, qui est le caract^re dominant de Thomme nd pour les sciences et marqud d^s sa nalssance pour accdlerer leur progrfes, Tenfant n'en porte pas sur le front le signe r6vdlateur. Puisque la raison ^claire « tout homme venant en ce monde », la prdvoyance sociale la plus dldr mentaire exige qu'on regarde toute raison comme une partie de la richesse nationale et qu'on fasse de F^galite presumde des raisons un principe liberal d'education. Assez d'inegalitds p^sent sur Tenfant du peuple et compriment son essor : que la prdsomption injurieuse d'infdriorite intellectuelle lui soit epargn6e ; c'est justice et c'est prdvoyance et bon calcul. Ici, rien ne s'oppose aux liberaliies de I'Etat, partout ailleurs si limitees par la force m^nic des choses : le flambeau
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qu'on allume h son propre flambeau n'en diminue pas l'6clal ; ce que donne la main, elle ne Ta plus et ne peut le donner une seconde fois ; ce que donne rintelligence, elle le possftde encore sans diminution ; ce que donne le coeur, Tenrichit. La science est le seul heritage qui puisse se partager sans s'amoindrir : chacun en a sa part el tous Font tout entier. Elargissons done de plus en plus la base de la pyramide: son 6quilibre sera plus assure et elle pourra s'6lever plus haul.
En 1776, a Dijon, Gustave de Morvau, alors avocat g6n6ral au Parlement de Bourgogne, ouvrait un cours public de chimie, cours tout b^ndvole et non r^tribu6, qui eut un succ^s populaire. La premiere legon donn^e a rh6tel de TAcad^mie de Dijon eut pour auditeursde marque tous les conseillers du Parlement. Le professeur commenga par ce charmant exorde : « Messieurs, nous pourrions nous croire encore k Taudience. Chacun de nous est a sa place, vous sur les rangs, moi a mon si^ge, et vous jugez mes conclusions. Mais bien diff6rents des arrets de la justice, les arrets de la science ne content de larmes a personne et ne tendent qu'au bien-6tre de tous. » Cette magistrature de la science c'est la vraie justice, non inscrite dans les codes, mais vraiment distributive, r6paratrice et dgalitaire. Enseigner, c'est vraiment rendre la justice, puisque c'est rendre a chacun ce qui lui est du, sans acception de
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personnes. L'^galit6 devant la science est un des corollaires de r6galit6 devant la loi.
Ondisait autrefois: je sals, je suis certain ou encore, il est evident que deux et deux font quatre. Une dcole nouvelle dont les repr6sentants ne manquent ni d'autorite ni de talent s'efforce de nous convaincre qu'il faut dire : deux et deux font quatre parce que je le crois, parce que je le veux. Sous pr6texte que la volonte joue un rdle dans la science, ils en font la cr6atrice de loute science et, sous le nom de certitude morale, ils nous d6crivent un 6lat d'dm^ ou TinsuflSsance de la preuve est suppl66e par le coup d'etat dialectique de Taffirmation volontaire. Pour eux, la certitude n'est pas Tetat de Tesprit qui se soumet et se rend a T^vidcnce des faits ou des raisons, mais T^tat de Tesprit qui se cr^ea lui-mfeme son Evidence par un acte de foi, par une croyance qu'ilse donne, par une decision souveraine de son libre arbitre. La science parfaite qui, disaient nos p5res, consisterait a tout d^finir et a tout prouver, n'est pour eux qu'une construction de Tesprit qui projette hors de lui sa foi et sa croyance. Le croyant se pr^te a sa croyance, lui donne les mains, va au-devant d'elle, la cr6e au lieu de la recevoir. II dit : que la lumi^re soit et son regard cr6e la lumi^re. Si strange que paraisse une telle doctrine, elle a conquis une grande partie de nos philosophes. Ce n'est pas le moment d'entrer dans le labyrinthe des discussions metaphysiques ; qu'il
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suffise de dire avec M. Fouillee que « le jour oil il suflBrait a un astronome d'un acte de libre arbitre pour voir une nouvelle eloile au bout de sa lunette, rastronomie n'existerait plus, » et d'ajouter, avec M. Rabier, que rhomme qui pretend rait faire la vdrit6 comme il Tentend mdriterait « non pas d'etre cru mais d'etre enferm6 ! »
Ce qui saute aux yeux c'est que ce sysl^me, s'il venait h prevaloir, serait mortel k la science: car c'estla contradiction placde au coeur de la pensee par le plus sceptique des dogmatismes et le plus dogmatique des septicismes. Voyez se d6roulerlescons6quences. — L'un dit : au-dessus de nos certitudes scientifiques, si incertaines, il y a des certitudes appel^es morales, fondees sur le besoin de croire et les aspirations du coeur, cr66es par T^lan de la volont6. II se trouve que ces certitudes morales, par une heureuse coincidence, portent sur Tensemble desdogmes catholiques. — ^ Un autre affirmc que Tentente, d'ailleurs impossible, sur les verit6s scientifiques et philosophiques, est vraiment bien inutile et ne ferait que retarder Tentente, bien plus desirable, pour Taction morale, le devoir present ; intention louable, mais attitude peu virile, si du moins Taction et le devoir n'excluent pas ce que renferment ces trois petits mots, se rendre compte et si c'est par ironie qiie Boileau met dans la bouche d'un personnage de son dialogue celtc belle declaration : rimons d'abord, le sujef viendra
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apr^s. — Un autre, reprenant pour son comple la maxime kantienne que le premier devoir est de croire au devoir, en tire ingdnieusement cette conclusion commode que le devoir implique de croire au devoir et k toutes ses consequences qui se trouvent 6tre justement les opinions particuli^res de I'auteur, moyen tr^s sur, non de prouver, mais de d6creter son propre syst^me. — Un autre se rdfugie, moralement parlant, dans Tinconnaissable comme dans une citadelle inexpugnable d'oii il nous lance ses convictions comme des boulets. « Nous vivons moralement parlant d'inconnaissable, » dit-on, sans trop s'expliquer : les pauvres gens vivent aussi , comme ils disent, de privations, mais ce ne sonl pas les privations qui les nourrissent. Ce « moralisme » abuse dtrangement de ceque notre science est tou jours courte par quelque endroit et consiste bien souvent a puiser rignorance a sa source la plus dlevee, sans se demander si la science n'est vraiment pas autre chose que la riche collection de nos ignorances. — On se demande quel profit il pent y avoir a s'hypnotiser soimeme en regardant fixement le point lumineux du devoir et si ce n'est pas la plus dangereuse des tactiques que de mettre la science en opposition avec la morale par Tantithese trop facile : « science et conscience. » Au commencement dtait Taction, dit Faust ;je le veuxbien, mais Taction guidde par la pensee et exprimde par le verbe.
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Lc verbeabonde encore, mais lapens6e faiblit. Fontenelle, a cent ans passes, etait un pen malade : Souffrezvous? demandait son m^decin. Non; mais j'dprouve une certaine difficult^ d'6lre ! 11 semble que beaucoup de nos philosophes soient de jeunes vieillards qui ne g6missent que d'une certaine difficult6 de penser. II est heureux que tant de reticences et d'h^sitations, tant de courants de myslicit^ et de scepticisme aient abouti, en m^me temps qu'a un ndo-catholicisme insaississable, h la condensation vigoureuse d'un pamphlet qui faitde son auteur, pour parler comme Montaigne, le vdrilable « maitre du choBur ». lei du moins, la logique sail ou se prendre. On a d6ja r^pondu a M. F. Bruneti^re, mais a ses arguments si fortement enchain^s, on n'a oppose qu'une dnum6ralion pompeuse des bienfaits de la science. Ce n'^tait pas rdpondre ; un failli et un banqueroutier frauduleux peuvent avoir rendu des services. Libre au bon La Fontaine d'admirer Esope, prouvant a son maitre que la langue est ce qu'il y a de pire et ce qu'il y a de meilleur. 11 est bien perm is de ne pas se rcndre a cette logique.