‹ L'enseignement intégralChapitre 50 sur 90 · Pascal. Le mystere de Jesus · texte numérisé non relu

Pascal. Le mystere de Jesus

perception directe, cette vision imm(5diate, celte experimentation infaillible, voila ce qui lui permet, dansle fameux morceau du pari, de jouer Dieu a pile ou face. II pent, sans hesitation, sacrifier la science comrae ii sacrifie la vie : tout cela n*est qu'un enjeu insignifiant qui lui assure le gain d'une infinite de vies infiniment heureuses. Mais, pour que le pari soit sftr et rargument invincible, il faul que le miracle de la Sainte Epine d6montre ou plutot montre Topdration de Dieu avec la m6me certitude positive que rexperience du Puy-de- DOme montre ou ddmontre la pesanteur de Tair.

C'est I'interpr^tation des raeilleurs critiques du livre des Pensees/Jela rendrais sensible ef visible par un precede auquel ils n'ont pas song6. Le plan des Pensees, il nc faut pas le chercher loin, c'est ce parchemin que Pascal pendant qu'il les dcrivait portait partout avec lui, cousu entre la doublure etTctoffedeson habit. OnlenommelV mulette mystique ou encore le ravissement mystique de Pascal. Prenons-en la reproduction photographique et, sans redouter la profanation, mettons-la dans un appareil a projections. Voyez maintenant les mots qui se detachent avec un relief saisissant et nous donnent la clef, si vainement cherch^e, de toute Toeuvre apologdtique. Feu, c'est la vision directe, la croix lumineuse, Taurcole du Christ ; Dieu d'Abrahaniy Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, c'est la vision indirecle, mddiate, par TEcriture, dont I'aiitorite n'est encore ebranlee par aucune exe-

L'ENSEIGNEMEIST INTEGRAL, TIIEORIQUEMENT ABSURDE 187

gese, c'est Taudition, a travers les si^cles, de la parole qu'entendirent les patriarches ; Dieu ou Jesus^Christ, c'estle mot ddcisif, car ce quiprouve que Dieu est v^rit6 ce n'est pas la decision des philosophes et des savants, interpr^tes et intermedial res pour I'esprit non pour le coeur, c'est le M6diateur, les gouttes de sang de la Passion ; Grandeur de I'dme humaine, 6crit ensuite Pascal, soudainement relev^ a cette pens^e que la vie d'une ame c'esl la mort d'un dieu et que le silence 6ternel des espaces infmis qui separent la terre du ciel n'a plus rien qui puisse FefTrayer ; Joie, joie, pleiirs dejoie, voici I'extase, le repos en Jdsus-Christ apr^s la tension des organes de Faitie, la vision, Taudition et, a la suite du raisonnement et de la meditation les plus intenses, rintuition, Tuijion mystique, le bien supreme aupr6s duquel, quand on Ta savoure, tons les autres biens ne sont que poussiere et que cendre, la vie eternelle troublde encore par Taiguillon du remords d'avoir renonce, crucifie Jesus-Christ, mais avaiit-gout de la gloire qui rend la renonciation au monde totale et douce,

Vous brisez quelquesanneaux de cette chaine qui va de la terre au ciel et vous ne vous apercevez pas qu'ainsi brisde, elle tombe de son propre poids. L'autorite de Tevidence, vision immediate par le miracle ; Tevidence de Tautorite, vision mediate par TEcriture, voila la tramc et la chaine du raisonnemenl. Ce sont deux absolus : introduisez quelque distinction do degres et tout

188 L'ENSKIGNEMKNT INTEGRAL

s'ecroule carTabsolu n'admet pas de degres. Avez-vous cette foi de vision qui permet h Pascal de faire violence aux opinions, violence k la science, en toute s^curitd de conscience, car il a « vu, vu de ses ycux, ce qui s'appelle vu » ? La question pent paraitre indiscrete, mais la r^ponse n*est pas douteuse ; si vous n'avez pas cette foi absolument, les premisses du raisonnement vous font absolument A&ihMi, Vous pouvez en imiterla forme exterieure, mais de ce decalque et de ce pastiche, toute vie ct toute 4me s'est retiree. I)e la negation de la science, ilest logiquement impossible de faire sortirTaffirmation de la foi.

Je ne dis pas avec Montesquieu : « vous voulez que nous soyons chr^tiens et vous ne voulez pas T^tre ! » Mais je constate que la pi5ce cardinale du raisonnement qui force Pascal a sacrifier la science a la foi, la certitude absolue du miracle et de TEcriture, est remplac6e dans voire argumentation par une consideration purement et simplement utilitaire : « Le protestantisme est anarchique ; le catholicisme est un gouvernement. Le protestantisme abandonne au sens individuel Tinterpr^tation de la doctrine ; le catholicisme est une doctrine traditionnelle et fixee. Enfin le protestantisme est la religion du salut individuel ; le catholicisme cnseigne la solidarity des oeuvres et des mdrites, il est une sociologie. Done, la religion qui pent le mieux servir a la regeneration de la morale est le catholicisme ». x4lssu-

L'ENSEIGNEMENT INTEGRAL, TlK^IORIQUEMENT ABSURDE 189

rement le catholicisme peut servir ; mais n'y a-t-il pas cercle vicieux h invoquer une science, la sociologie, pour rendre lemoignage de Texcellcnce morale du dogme-luteur, du dogme-gendarme, tout en recusant en ces mati^res le t^moignage m6me de la science ? Si la sociologie juge la religion, c'est qu'on reconnait implicitement a une science la primautd et la suprdmatie. Comment, d'ailleurs, m6priser la science sans m^priser la raison et mepriser la raison sans m^priser les hommes? Malebranche, qui fut un pieux et sincere croyant, analyse, en fin et d6li6 psychologue, cet 6tat d'esprit : il y a, dit-il, « des personnes de pi6t6 qui prouvent par la raison qu'il faut renoncer h la raison et que ce n'est point la lumi^re, mais la foi seule qui doit nous conduire. La paresse des inferieurs et leur esprit flatteurs'accommode souven't de cette vertu pr^tendue ; et Torgueil de ceux qui commandent en est toujours tr^s content ». II ajoute : « je fais cet honneur a la raison de T^lever au-dessus de toutes les puissances, je prends son parti et je soutiens que c'est a elle a decider et a rdgner * ». Qu'on Taille dire a Rome et que le Traitede morale soit comme le Discours de la methode mis a I'index « jusqu'i correction ». Beau ! faux ! nouveau ! 6crivait Bossuet sur son exemplaire ; nos laiques p^res de TEglise pourraient-ilsse montrer d'uneorthodoxie moins s6v^re?

!. Malebranche. Traite de morale, 5* partie, II, 13.

On abuse du mot d'un savant qui a d6clar6, parait-il, qu'il n'y a plus.de my stores, comme si ce mot signifiait qu'il n'y a plus rien d'inconnu. II faut Tentendre autremeiit : les'anciens cnfermaient les cieux dans une boule de cristal ; les savants modernes font du monde luim6me une sorte de sphere de cristal partout penetrable a la lumi^re de rinlelligence, rdseau lumineux de lois dorit le myst^re est exclu ; mais ils disent aussi avec II. Spencer que la science « nous fait toucher dans toutes les directions les bornes que notre esprit ne saurait frahchir)) et, avec Littr6, qu'au delade la sphere de la science s'dtend un Ocdan sans bornes dont les flots viennent « battre notre rive » el dont la vision est aussi (( salutaire que formidable » quoique nous n'ayons pour I'explorer ni « barque ni voiles ». II n'est pas prudent de trailer le peuple avec 1 'impertinence d'un marquis d'ahcicn regime, de feindre d'ignorerqu'il n'a plus la foi du charbonnier et que Jouffroy nous a dit comment les dogmes finissent. Vous nous coupez les jambes et vous noiis dites : Volez ; mais 6tes-vous surs que nous ayons les ailes de la foi? Doudan qui vivait, comme on sail, dans la maison tr^s catholique du due de Broglie nous fournit une eloquente protestation contre cette attitude a la mode : « J'entends sou vent dire : mieiix vatit une croyance quelconque que r absence de croyance, et je ne sais pas de langage qui suppose un plus grand mdpris de la veritd. Qu'un doutc liardiment avoud serait res-

L'ENSEIGNEMENt INTEGRAL, THEORIQUEMENT ABSURDE (91

peelable en regard de cette recherche 6tourdie d'un dogniatisme quelconque. Oh ! je vous en conjure, ne souffrez pas que votre &me s'amollisse jusqu'k subir los honteuses enipreintes d'une foi de complaisance 1 Lc temps est done venu ou, a cotd d'un scepticisme honnfete et sincere, s'61^ve une sorte de doctrine sentimentale qui pretend ^ croire pour le plaisir de croire, s'arrogeant le droit de mepriser qui ne se pr^te point a cette comSdie nieprisable. Une telle ob6issance k une foi de rencontre seraitau-dessousdeTesclavagequijdu nioins, ne prend que les corps et laisse Tesprit en liberty. Cette croyanco, consentant a professer de bouche ce qui n'a point r6ellement atteint le fond de Tesprit, agit comme un poison, abolissant dans Thomme la vraie dignitiS avec la vrai^ sincdrit6. Que chacun respecte les croyances d'autrui ; qu'il n'abuse point de sa force pour d^truire cc qu'il ne peut remplacer ; mais que chacun aussi sache discerner et confesser resolument ses doutes, s'il en est requis. Les doutes de Thonn^te homme contiennenl plus de v^rite morale que la profession de foi des gens places sous le joug de la mode. Les professions vives de cc qu'on ne croit qu'a demi sont la gangrene de Tame* ». Gela n'est-ilpas bien dit et Doudan n'a-t-il pas raison de conclure par cette eloquente invective : « Non ! non ! il n'est pas n6cessaire d'Mre croyant, comme raffirment

1. Pens4es et fragments, Cit6 par M. Darlu. Revue de uietaphysiqiiu etde morale, 1895, p. 251.

insolemment les nouveaux fanatiques de tout dogmatisme, mais il estordonn^ d'fetre sincere ; c'est la grande condition de T^tre moral ». La grande 6cole de sinc^ril6, c'est la science.

Chercher le d^faut de la cuirasse d'un argument, ce n'est pas mettre en doule la sincerity de son inventeur. Aussi n'est-ce qu'Ji regret qu'on emploie le terme consacr6 de sophisme d'indiiction pour caract6riser le raisonnement vicieux qui reste a signaler ; paralogimxe serait plus juste. En supposant qu'il soil legitime de passer de la negation de la science a Taifirmation de la foi, il est visible que T^numdration et la critique des sciences sont radicalemcnt insuffisantes et ne sauraient justifier aucune conclusion. Voici la forme simplifiee du raisonnement : la thdorie de la division, ou de la racine carrde, ou des logarithmes ne contribue en rien h. Tamelioration des moeurs ; done la science ne pent, moralement, ni nous dclairer ni nous guider. L'argument est protdique et multiforme : au lieu de trois fragments d'une science mettez trois sciences prises au hasard.par exemple, la gdometrie, la geologic et la chimie, Targument parailra plus savant, il n'en sera ni meilleur ni pire. M. Bruneti^re gate encore sa cause en mettant p6le-m^le, avec des sciences proprementdites, des Eludes de pure erudition comme les « sciences » philologiques et historiques. D'une Enumeration incomplete on ne pent rien conclure : tel Tanglais logendaire, de ce que

L'ENSEIGNEMENT INTEGRAL, TIlfiORIQUEMENT ABSURDE 193

son h6tesse de Calais 6tail rousse, par la nature ou par Tart, induisait imm^dialement que loute frani^aise est rousse. ^

Toutes les fois qu'on rayera du nombre des sciences la sociologie et la morale, on prouvcra toujours ais6ment que le demeurant ne suffil pas k guider la conduite de rhomme et k le renseigner sur ses droits et ses devoirs. Toutes les fois qu'on entendra des variations brillantes sur ce th^me : croyons, ayons la foi qui soul^ve les montagnes, on fera bien de songer k ces choristes de rOpdra qui chantent avec tons les signes ext6rieurs d'une violente conviction : marchons, courons, volons, et qui restent immobiles, comparses qui s'agitent sans agir et voudraientquand mdme nous persuader que Dieu les m^ne.

Le raisonnement que nous venons d'examiner rappelle une th^se analogue d'un Persan de Montesquieu : « Tu vas me regarder comme un barbare ; mais je ne sais si Tutilit^ qu'on retire des sciences dedommage les hommes du mauvais usage que Ton en fait tons les jours. J'ai ou'i dire que la seule invention des bombes

avait 6td la liberty a tons les peuples de TEurope

Tu as lu les historiens : fais-y bien attention, presque toutes les monarchies n'ont 6t6 fondles que sur Tignorance des arts, et n'ont 616 detruites que parce qu'on les

a trop cultives II n'y a pas longtemps que je suis

en Europe : mais j'ai ou'i parler a des gens senses des

m L'ENSEIGNEMENT INT1^:GRAL

ravages de la chimie. II semble que ce soil un quatri^me fldau qui ruine les hommes, et les d^truit en detail mais continuellement, tandis que la guerre, la peste, la famine les d^truisent en gros, mais par intervalles... Que nous a servi Tinvention de la boussole et la d^couverte de tant de peuples, qu'^ nous communiquer leurs maladies plut6t que leurs richesses. Heureuse rignorance des enfantsde Mahomet* »! Ainsi raisonnait certain Persan do Montesquieu. Comment peut-on Mre Persan ?

Ainsi raisonnait au xvr'' si^cle un allemand de Cologne, Cornelius Agrippa, qui eut le m^rite de poser le premier la th^se de rincertitude et de la vanity des sciences et le malheur de rencontrer sur son chemin le rude bonsens ironique et le robusteoptimismede Fran- Qois Rabelais, qui le ridicularisa sous les traits de Herr Trippa. La th^se pessimiste de la faillite de la science n'adonc nuUement le merite de la nouveaut6. Un vieux traducteur d' Agrippa, Jean Durand, la resume ainsi: (( Les disciplines matMmatiques, estim^es les plus certaines de toutes, n'ont ndanmoins fondement qu'es opinions de ceux qui les ont enseignees ; lesquels n'ont pas peu souvent failli. D'ailleurs, comme dit saint Augustin, elles sont inutiles a notre salut et nous detournent de Dieu. — h'histoire : il n'en est point a la-

Page 1