I. — Deux refutations anticip^es
Deux critiques anlicip^es de cet ouvrage m'ont tout d'abordfrappe, bien qu'elles ne fussenl pas inattendues. On peut r^sumer ainsi la premiere : vous voulez faire marcher un corps sans t6te et sans vie, un cadavre. Quant a la seconde elle ne Concorde qu'imparfaitement avec la prdc6dente ; vous enfoncez des portes ouvertes ; renseignement populaire existe, vit et respire, par la bonne raison que nous Tavons crd6. L'alternativc n'est pas rassurante: Tun dit paradoxe, Tautre r6pond lieu commun. Tun, nouveaut6 impie, Fautre, vieilles guitares. Cc sont les deux cornes du dilemme et il ne fait pas bon setenirentreles deux, dans T^quilibre instable d'un habile eclectisme ou d'une savante conciliation. 11 faui rdpondre provisoirement mais nettement : il est vraisemblable qu'on ne variera gubre ces deux types d'objections.
« 11 ne manque qu'une chose a lous ces beaux programmes, dit le premier critique, mais elle est essentielle : la science religieuse. » Si la religion est une science, il est juste assurdment qu'elle figure au nombre des sciences ; mais la science des religions est suspecte et profane et ce n'est pas elle que Ton reclame. II s'agit de Tesprit religieux, plus pr^cisement du dogme et, sans doute, du dogme catholique : on insinue poliment que
L'ENSEIGNEMEM INTEGKAL PRATIQUEMENT IRIIEAUSABLE 203
Fenseignement integral est un enseignement sans ame et sans dieu. Remarquez que, des deux maitres que nous avons suivis, Tun, Descartes, est un croyant, I'autre, Comte, a fond^ une religion : nous n'excluons done ni lame ni dieu, mais nous les pla^ons aux fronti^res de la science el dans la conscience. Notre enseignement n'est ni raat^rialiste ni ath6e : il est laique et, s'il parle de religion, ce n'est qu'a titre historique el scientifiquc. N'est-ce pas une « oeuvre de bonne foi ? » N'est-il plus permis de dire comme Descartes : » Je r6v6rais notrc theologie et pr^tendais autant qu'un autre a gagner le ciel ; mais ayant appris comme chose tres assur6e que le chemin n'en est pas moins ouvert aux plus ignorants qu'aux plus doctes, et que les vdritds r6v6l6es qui y conduisent sont au-dessus de notre intelligence, je n'eusse os6 les soumettre a la faiblesse de mes raisonnements, et je pensais que pour entreprendre de les examiner et y reussir, il ^tait besoin d'avoir quelque extraordinaire assistance du ciel, et d'etre plus qu'homme. » II ne fait pas bon raisonner contre ceux qui ont une extraordinaire assistance du ciel et sont plus quhommes! Descartes nous dit, avec une douce el ferme ironic, que la science est une chose, la religion une autre et qu'elles sont, si j'ose dire, incommensurables. Si la religion est, comme Tenseigne Strada, « Tdmotion de la science* »,
1. strada: La religion de la science et de I'esprit pur, p. 48. Paris,. F. Alcan .
204 L'EiNSElGNEMENT INTEGUAL
Tart de s'^mouvoir ne s'apprend pas. Si la religion est un dogme et un credo hors duquel il n'y a pas de salut, le savant, en tant que savant, Tignoreetn'a pas d'avantage a Tenseigner. Mais il sait aussi que Tathde est un ihdologien et le plus retrograde et le plus intolerant des thdologiens. L'intelligence armee de science cherche, pourrait-on dire, ses convictions religieuses dans <( le grand livre du monde » comme le protestant les cherche dans la lecture de la Bible. Ouvert et ddroul^ par la science, traduit scrupuleusement par Tespril, ce document humain et divin a la fois, constammcnt interpr^te par les savants, abolira-t-il le sentiment religieux? (iomtc parte a maintes reprises de la « halte du proleslantisme » : il veut dire que la science protestante vit encore d'un Aristote, la Bible. Une nation comme la France qui, avec tout Dog?ne oublierait lout Livre, affranchirait si bien Tenseignement scientifique qu'elle se mettrait de nouveau, pour la pens^e et la culture, a la t^te des nations. Les peuples protestarits ont actuellement Tavantage et sont a Tavant-garde en mati^rede culture; mais c'est une illusion de croire qu'ils le doivent a leur religion et non au demi-affranchissement religieux dont ils jouissenl depuis plusieurs si^cles.
Remarquez que la philosophic, comme science sp6ciale, est 6galement rayee de notre programme d'dtudes. Ce n'est pas degaite de coeur, ni parce que, selon Raoul Frary, la seulc existence d'un professeur de logiquc est
« une humiliation pour ses collogues », et que la philo- Sophie, jadis reine absolue, n'est plus qu'une reine a la mani^re anglaise qui sanctionne les lois mais ne les fait pas, qui r^gne et ne gouvenie point. C'est parce que la philosophie, quoi qu'en dise Comte, ne pent fetre « une grande sp6cialil6 de plus » que dans Tenseignement sup^rieur et sp^culatif. Dans Tenseignement integral elle sera partout, invisible et pr6sente, mais elle ne sera nulle part enseignde comme « spdcialit^ » ; ce nom m^me est une injure envers une science qui s'est toujours nommde elle-m^me la Science ou la Sagesse. Dans Tarbre de la science elle est la seve. L'esprit philosogique ne perdra rien a n'^tre pas s6pare des sciences qu'il vivilie. N'avez-vous pas la m^me confiance dans Tesprit religieux?
Que tout I'esprit philosophique soit contenu dans les syst^mes, tout I'esprit religieux dans les formulaires et tout le parfum des fleurs dans les herbiers, c'est un pr6jug6 dont il serait temps de se d^faire. Quand Spencer et Huxley d^gagent, avec une si profonde conviction d'accent, Tesprit vraiment religieux de la science m^me, j'ignore s'ilsparlent en croyanls de telle ou telle confession, mais je sens bien qu'ils parlent en savants et en philosophes, et je preftre de beaucoup leur ind^pendance religieuse a la religiosite syst^matisee et au catholicisme sans dogmes de Comte. Ce qu'ils disent est vrai surtoul des sciences sociales, ou Ton sent Tap-
proche et comme le frdmissementderesprit lui-m6me : (( Oui, dit Spencer, pour les superstitons qui usurpent lenom de religion, la science est Tadversaire, Tennemi, mais elle marche d'accord avec cetle religion fondamentale que ces superstitions ne font qu'etouffer\ » Relisez tout le passage et sa conclusion, emprunt^e a Huxley : « La v^rit^ s'esl r6vdl6e k la patience des savants, a leur simplicity de coeur, a leur abnegation autant qu'k la p6ndtration de leur logique. » Patience et perseverance dans la recherche, simplicity de coeur et oubli de soi-m6me, si ce ne sont pas la des 6l6ments essentiels de Tesprit religieux, on ne peut que le regretter. C'est le fini qui occupe le savant, mais c'est Tinfini qui le lourmentc et il lui arrive de « chercher en g^missant. » Nous renvoyons hors de nos 6coles et dos a dos le theologien alh(5e comme le th6ologien dogmatique, persuade que la religion de la science est, comme on le dit du travail, une prifere et que la science ellem^me ne serait pas mal d^finie si Ton disait : c'est un mode de penser sous forme d'^ternitd ce qui passe et disparait; plus bri^vement, c'est un fragment d'dternit6 ; penser, c'est penser le divin.
Le second critique, moins pr6venu ou plus bienveillant, nous reprochc de « faire de la pedagogic en savant, en theoricien. » Que repondre a cela? C'est au fond le