‹ L'enseignement intégralChapitre 61 sur 90 · I. — InatitutB et CoUdgea d'enseignement integTciI · texte numérisé non relu

I. — InatitutB et CoUdgea d'enseignement integTciI

i. Les ^tablissements nouveaux seront do deux sortes : des Instituls et des Colleges; mais les maitres et les programmes seront idenliques dans les instituts et dans les colleges. L'enseignement portera successivement sur les sept sciences fondamentales : mathematiques, astronomic, physique, chimie, biologie,sociologie et morale. La seule difTerence consiste en ce que les cours d'^tudes s'adressent, dans les instituts, fidi'sjeuncs gena qui, occupes par I'apprentissage et le metier, ne suivent que les cours du soir, et, dans les colleges, a des jeunes gens qui consacrent a lYtude tout leur temps et sont exclusiveraent des professionnels de T^tude. Sept annees sont n^cessaires pour les premiers et qua(re sont sutfisantes pour les seconds, Quiconque a fait de bonnes etudes primaires pourra s'inscrire commc ^tudiant ou comme^lfeve. La seule garantie exigee est une presentation aux professeure, qui s'assureronl, par quelques

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interrogations sommaires, que le nouvel arrivant est dou^ d'une aptitude suffisante pour acqudrir, Si Tinstitut ou au college, moins ce qu'il est possible de savoir que ce qu41 n'est paspermis d'ignorer. G'est dire que le nouvel enseignement estpopulaire dans ce sens qu'il ouvre ses portes a la totality de la jeunesse frauQaise. II est absolument inutile, pour y entrer, d'etre initid a la plus dlementaire des theories scientiliqucs. La theorie doit 6tre bannie,plus sdverement encore qu'aujourd'hui, de Tenseignement primaire.

En revanche, on introduira dans Tenseignement primaire Tetude des elements d'une langue vivante. Et pour cela, il faut exiger que tout instituteur soit capable de donner ces dl6ments et sache autant au moins d'allemand ou d'anglais, ou d^italien ou d'espagnol que son curd sait de latin. Cela seul est une revolittion : nous ne savons pas les langues vivantes parce qu'on ne nous les enseigne pas des Tenfance : pretexter une inaptitude native de la race, c'esl se payer de mots. Puisque les sciences ont ddsormais, comme le commerce, comme Tindustrie, un caractere international, il faut que I'dtude des sciences soit constamment accompagnde de Tusage des langues. Quant au frangais, on Tetudiera plus a fond qu'aujourd'hui : il doit jouer \e r6le usurpd si longtemps par le grec et le latin. Si quatre si^cles de litterature incomparable ne lui ont pas communique la vertu dducatricedes langues

anciennes, c'est que les langues anciennes ont 6t6 pour lui une bien mediocre dcole.Cequi est certain, c'est que nous sommes aujourd'hui le dernier des peuples dans la pratique des langues vivantes et que n6cessit6 fait loi. Ce n'est pas sans une s^rieuse enqu6te pr6alable aupr6sdesinstituteurs,quej'aflBrme que Tenseignement des elements d'une langue vivante est possible h F^cole primaire et que nos petits 6l5ves s'y livreront avee gout, pour pen qu'un maltre un pen habile profite de la merveilleuse aptitude de leurs organes et de leur facility non moins merveilleuse, qu'ils doivent a leur age, d'emmagasiner sans efTort dans leur m^moire les mots d'une langue.

2. Point d'internats; point de baccalaur6ats plus ou moins deguis^s sous d'autres noms. Dans notre organisation, les internats sont rendus inutiles par la multiplication, sur tons les points du territoire, des instituts et des colleges. Nous r6alisons ainsi une tr^s notable Economic, s'il est vrai, comme on en a fait le calcul, qu'un interne non boursier, que le moins boursier des internes, qui paye 1,200 francs recoive en realite pour 2,600 francs d'instruction etd'entretien, etsoit ainsi, sans le moindre titre a cette munilicence, boursier de TEtat pour la somme de 1 ,600 francs*. Le fleau de Tinternat a trop souvent 6te signal^ pour

1. V. Burdeau. La refoy^me de I'enseif/nement lihre, p. 29 (extrait de la Nouvelle Revue).

qu'il soit n6cessaire d'y revenir. Un philosophe qui n'6tait ni un esprit chim6rique ni un m^content, ni un r^volutionnaire, V. Cousin , disait, il y a plus de soixante ans : « C'est par ces di verses raisons, Monsieur le Ministre, que j'ai souvent propos6 de substituer successivement et avec prudence des colleges d'externes a nos pensionnats. Alors vous n'avez plus besoin de grands administrateurs ; vous ne craignez plus les insurrections ; d'immenses b&timents ne vous sont plus n6cessaires ; vous n'avez pas deux ordres de fonclionnaires difF6rents ou plut6t opposes ; et votre ministfere devient ce qu'il doit 6tre, un minist^re de littdrature et de science. II n'y a pas en Allemagne, comme chez nous, deux ordres de fonclionnaires, les unsqui administrent sans participer k Tenseignement, les autres qui enseignent sans participer a T ad ministration ; tons enseignent, tons sont collogues, et il y a entre eux unite de vie et d'esp^it^ » Que tous les professeurs enseignent et forment une sorte de r^pubiique gouvern^e par un Doyen ou un Pr6sident 6lu pour une annee; qu'ils soient simplement collogues et collaborateurs ; qu'il y ait dans Tenseignement « unit^ de vieetd'esprit »: voila prdcis^ment ce que nous voulons.

Et voila en partie ce qui nous permettra de renoncer aux baccalaur^ats et a tout examen similaire. L'examen

i. V, Cousin. Leltres mr Vinstructio7i en Allemagne,

de passage sera une garantie suf&sante, car il aura lieu non devantdesadministrateurs qui tremblent deperdre une (( unit^ », fut-elle une nullite, non devant des professeurs 6trangers qui n'ont qu'un quart d'heure ou une heure pour se former une opinion, mais devant les professeure eux-m6mes. L'examen n'est que la derni^re classe de Tann^e. Comme il serait imprudent d'esp^rer chez des jeunes gens un absolu d^sint^ressement qui n'est pas commun, m6me chez les hommes faits, nous aurons soin que le dernie.r decesexamens de passage, eouronnement des etudes, soit sanctionn6 par un Dipl6me d'Etudes int6grales. Nous ne verrons plus le scandale qui a donn6 lieu a Fadage en cours : pas d'el5ve assez fort pour 6tre sftr de r^ussir au baccalaur^at et y aller sans peur; pas d'^l^ve assez ignorant el assez certain d'echouer pour ne pas en tenter la chance.

Si nous plagons en face d'une republique de maitres une republiqne d'eleves, neva-t-on pas nous accuser de pr^cher une pedagogic anarchique ? Nous ne construisonspas sur les nuages; consultons Texpfirience. II y a dans les stiit[iisdei'e7iseignementprofessionneldu Rhone un article qui, de Taveu de tons, administrateurs, professeurs, el5ves, a le plus contribu^ k son bon renom et a sa prosp6rit6. Le voici: « Pour aider au maintien dela discipline, les Aleves d'un meme cours choisissent parmi eux des Commissaires dans la proportion de un commissaire sur dix el^ves et fractions de dix Aleves. Les

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Commissaires sont nomm^s pour un an ; iis sont toujours r661igibles, ils assurent Tordre des cours, tiennent les registres, reQoivent les droits d'inscription, ce sont les interm^diaires des 616 ves pour toutes communications entreces derniers etTadministration. » Voilkplus de trente ans que Texp^rience dure et plus de trente ans aussi que Ton constate, avec une profonde satisfaction, que le meilieur moyen de faire des 6l6ves des hommes, c'est encore de les traiter en hommes, et non en enfants et en suspects. A -la m6me institution nous emprunterons un principe qu'elle a elle-m6me emprunt6, a Torigine, aux Ecoles professionnelles d' Alsace : point de gratuity ; une retribution mod6r6e engage a Texactitude et cr6e des ressources ; le champ qu'on a pay6 de ses deniers, on le cultive mieux, et il faut que Tecole soil pour T^l^ve son oeuvre, sa chose, sa propriety.

3. Aux etudiants et aux 6l6ves (distinguons ainsi les jeunes gens qui frequentent nos instituts de ceux qui frequentent nos colleges, bien que Tenseignement soit rigoureusement le m6me), s'ajouteront des auditeurs libres, admis, sur leur demande, a suivre un cours de leur choix, mais dont on exigera, comme des autres, retribution et assiduit6. A cette extension il y a deux grands avantages: il ne faut pas que Thomme mftr soit expose h 6tre en retard « d'une annee, d'une armee et d'une idee »; et la science marche si vite aujourd'hui

qu'il faut vieillir en apprenant toujours et que nul ne peut se vanter de rester au courant de ce qui se fait en dehors de sa sp6cialit6. La science est comme I'industrie un perp^tuel d^menagement. L'heure, du reste, est t6t venue, ou Ton voit que ses vieux cahiers de physique ou de chimie auraient grand besoin d'fttre renouvel^s et tenus a jour. Je ne serais nullement 6tonn6 si le professeur d'hier, 6l6veaujourd'hui, se faisaitTauditeur du coursd'un collogue. Si Ton vieillit plus vite, comme dit la Casilda de Victor Hugo, a voir toujours des vieux, on rajeunit au contact de la science, toujours jeune et adolescente. Sur le canevas ancien on trouve plaisir a broder des pensers nouveaux. L'alternance du foyer et des voyages renouvelle Tair et Thorizon : le double instinct qui est au fond de notre nature intellectuelle aussi bien que de notre nature physique, Famour denos habitudes et le d^sir du changement, trouve satisfaction et contentement. J'ai fait des experiences avec Chevreul, plus que centenaire, sur le contraste rotatif des couleurs : il aimait a me r6p6ter que le titre dont il dtait le plusfier 6tait celui de « doyen des 6tudiants de France. » Ces ^tudiants quadrag^naires ou quinquag^naires, qui ne seront pas des auditeurs de passage, nous rendront service en se rendant service keux-m6mes: ilsrepr^senteront le contr6le de Topinion publique, plus salutaire et moins tyrannique quele contr6le d'une administration de Fesprit ou d'un office de Tintelligence. C'esl sans

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doute parune intention analogue qu'on a rendus publics nos examens et nos concours. Si le savant ne relive que de la science, le professeur, dans une certaine mesure, relive de Topinion et il aurait tort de s'en montrer humili^ puisque, selon le motde Schleiermacher « Tesprit scientifique est, de sa nature, d^mocratique. » La possibility permanente du contrOle de Topinion publique est une sorte de r^gulateur de tout le m6canisme. Ce qui pourrait offrir des inconvdnients dans les colleges n'en aura aucun dans les instituts: maitres et programmes, but et moyens sont les m^mes, mais les professionnels des etudes sont obliges a une scolarit6 eta des exercices int6rieurs d'autant plus s^v^res qu'ils sont plus hat^s et que la culture intensive demande des precautions plus minutieuses. L'important, c'est que Tenseignement soit exoteriqtie et esoterique tout & la fois. Le po^te qui dit, non sans impertinence, « ignorant comme un maitre d'^cole )) ne nous persuadera pas qu'une porte doive 6tre ndcessairement « ouverte ou ferm^e ». Voyez, dans nos grandes administrations, ces larges portes dont les vantaux baltent Tun contre Fautre et cedent a la moindre pression: elles sont toujours ouvertes et toujours ferm^es, et telles sont les portes de nos instituts. 4. Que d'ecoles nouvelles a cr^er! N'oubliez pas qu'un institut et un college, cela ne fait pas deux6coles, mais une seule, puisque ce sont les m^mes maitres dans les m^mes locaux, les m^mos laboratoires, les fn^mes

CONCLUSIONS : PLAN DE L'ESSEIGSEMENT NOUVEAL' 239

salles de cours. Remarqiiez encore que les nouveaux programmes n'exigeronlque trois ou quatre professeurs, six tout au plus, si les 6l6vos sont tr^s nombreux et si Ton tient compte de renseignemcntcompI6tnentaire des langues et des Htt^ratures. Notez enfin que dans la plupartdes cas il s'agira, non de cr^er, mais de transformer. Disons done en principe que toiite commune importante (symbolisons ces communes par les chefs-lieux de canton, hien qu'il ne faille pas s'asservir Ji ces divisions administratives qui ne r^pondent pas toujours k la rfielle importance du centre et k la density de la population), doitfitre pourvued'unenseigneraent integral, institulet coU&ge. Mais, d'un trait de plume tir6 sans hesitation, quoique non sans <^motion, nous supprimons tons nos Colleges d'enseignement secondaire, toutes nos Ecoles primaires sup^rieures, la moiti^ de nos Ecoles normales d'lnstituteurs, le tiers de nos Lyc^es, Cette hdcatombe fait fr^mir: qu'on n'oublie pas que transformer n'est pas detruire et que la niesure, moins radicals qu'on ne croit, est plus n^cessaire qu'on ne I'avoue.

Noa Collfeges n'ont que le tort de ressembler k la monture de Roland. Leurpass^ fut bonorable, glorieux mfime; leur present, c'est la situation du grain de froment entre deux meules. L'Etat par une savante concurrence qu'il se fait a lui-mSme tue les uns par une Ecole primaire sup^rieure, les autres par un nouveau Lyc6e, Avec pen de ressources, peu de professeurs, ils

sont forces de faire, par un vrai tour de force, toulce que fait le Lyc^e; il y a une disproportion navrante entre la pdnurie dont ils souffrcnt et rambition des programmes qu'ils subissent. De la huiti^me a la philosophie le nombre des 6l6ves va s'dgrenant le long du chemin : le professeur de philosophie est .parfois r6duit au t^te-atftte. Cela se voit aussi dans tel Lyc^c qui fut il y apeu d*ann6es un college : le principal a 6t6 remplac6 par un proviseur et un ^conome, mais ce bapt^me a 6t6 sans vertu et le nombre des « unites » , comme disent les principaux et les proviseurs, n'a pas sensiblement varid. Nous mourons d'abondance sterile et de luxe inutile ; c'est la mis^re en habit noir. La lutte, disons le mot, entre TEtat et les J6suites, par le nombre, par le luxe des ^tablissements est une lutte oil ceux-ci ont toujours le dessus : si Dieu est patient parce qu'il est 6ternel, ils sont forts, ils sont tenaces parce qu'ils ont le nerf de toute guerre, Targent*. Disons-le en passant: ce qu'une 6cole congr6ganiste fabriquera toujours le plus ais^ment, c'est un bachelier.

1. Voyez, sur la concurrence de renseignement congr6ganiste et sur Y auto-concurrence int6rieure (Rivalite des elahlissements et rivalite des enseignements, contrefaQons et doubles emplois) de rUniversit6, le Rap- >

port tres documente de M. Bouge sur le budget de rinstruction publique. /

La lecture de ce Rapport, singulierement pessimiste sous des formes attenuees, serait la meilleure introduction a notre travail et sa meil- Icure justification. II a paru trop tard pour que nous puissions lui faire des eniprunts. D'ailleurs le rapporteur ne conclut pas : « Quelle est notre solution au probleme., dira-t-ofi. Est-ce d nous d'en proposer une? n p. 60.

rONTXIISIOSS: PLAN OE L'ENSErG.NKMEST NOUVEAII 2*1

QuHiil aux Ecoles Normales, de I'aveude lous, elles sont Irop aombreuses, cc qui rend leur reerutement difficile. Los premiers 61feves dcnos6colesnouveIles seront cerlainement Ics instituteurs: notre dipl^me d'^tudes int^grak's sera leurdoctorat. On pourradoncrestreindrc le nombre des Ecoles Normales, en les ramenant a leur viirilabk' r6le p^dago^iqiie ct professionnel. Enselgner, c'est appiendre deux fois. 11 faut apprendre k enseigner: nos Ecoles Normales, diSlivrdes d'une partie des coui's de science th^orique par nos colleges, donneraient, co qui est proprement de leur ressort, non la science pure, mais la science pedagogique, la « licence » on permission d'enseigner. S'il nous faut des maitrcs de pedagogic, voila leur place. Nous gagnerions beaucoup a ne plus entendre ces discussions byzantines: vous venez de I'enseignement primaire et vous avoz tort d'aspirer aux classes fil^raonlaires des Lyc^cs; des colltgues habiles h manier i'epigrarame eonviendront que vous avez la mftme science qu'eux el les mCmes diplCmes, mais its soutiendront que vous n'avez pas la niGme culiure ni le mfime tour d'esprit et que tout votre talent est un talent subaltenie. Notre enseignement integral Icndra k faire disparaitre ces oppositions artificielles, primaire, secondaire, professionnel, technique, car il niettra en pleine Evidence I'identit^ des racines ct dii tionc (le I'arbre universitaire et scientifique.

11 rsl inutile de parler des Ecoles primaires sup(5- Bt:ivmAND. *6

2i2 L'ENSKIGNKMRNT INTJ^:GRAL

rieures: leur enseignement est trop peu d6fiiti, parce qu'une 6pithMe n'est pas une definition. Ellesfonlaussi dos instituteurs. Pour IVssentiol do leiirs programmes, elles se fondront tout naturellement dans la nouvelle organisation. Elles en sont, a vrai dire, un premier essai et une ^bauche, mais un essai un peu incertain et une 6bauche rudimentaire oil les grandes lignes ne sont pas assez nettement accusc^es: il est temps de leur donner la pleine conscience d'elles-m^mes et de leur destination sociale. II serai t superflu ^galement de r^p^ter ce qui a ^i6 dit precedemment de Tenseignement professionnel : il est Tallin principal, espoir supri^me et supreme pens^e . Loin de le d6couronner en lui empruntant ses cours th^oriques et ses professeurs, nous lui rendons hommage, nous le ramenons a son idee m^re, en le rendant deplus en plus technique et professionnel. II represente dans Torganisation nouvelle priv^e Tesprit d'initiative et la premiere initiation.

Accepter ou mieux solliciter le concours de ses professeurs, c'est done faire surgir une grave question : quelle sera la part de TEtat dans la creation et son r6le dans le fonctionnement de Tenseignement nouveau? II ne faut pas h6siter k r^pondre : les moindres possibles, puisque d6centraliser est le but et le mot d'ordre. Provoquer tous les concours, stimulerles municipalit^s, solliciter les socidt^s et les ligues d'enseignement, c'est le seul moyen de gen^raliser et de d^centraliser Tdducation

CONCLUSIONS : PLAN DE L'KNSEIGNKMENT NOUVEAU 2i3

nationale. Mais la France n'est pas une r^publique f^ddrative. Les m^mes institutions republicaines qui nous interdisent de mettreTEtat en suspicion lui interdisent de nous mettre en tutelle. Qui paye a droit de contr6le: I'Etat, contribuant k doter Tenseignement nouveau et a cr6er les universit6s du peuple, a droit de controle et d'inspection. Contr6ler et inspecter ce n'est pas gouverner et r6gir directement: Tenseignement n'est pas une regie, la r^gie des cerveaux. Que les professeurs soient done nommes par I'Etat puisqu'ils lui doivent une bonne partie de leurtraitement; mais qu'ils soient choisis, sur une liste de trois membres par chaire, dress^e par un comity electoral. Ce comity local ne sera pas au debut facile h cr6er ou dumoins ne se constituera pas sans discussions ; mais on devra se guider parce principe g6n^ral qu'un temps viendra ou il se constituera tout naturellementdes anciens elevesde I'enseignement integral, Guvriers et patrons, mana^uvres et ing6nieurs, d6mocratiquement f^der^s et assurant, par Tunion des bulletins de vote, Tunit^ et la perpdtuit^ de Toeuvre. Les

uns trouveront excessive la part de TEtat ; les autres nous accuseront de cr^er un Etatdans TEtat, un empire dans un empire. II n'y a pourtant ni raison plausible d'exclure le controle d'un gouvernement ddmocratique, ni motif sufEsant d'appeler, par superstition de Tuniversalit6 du suffrage, Tignorance a prononcer sur la science et k introniser les savants.

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S. Combien lout cela coiitera-t-ila TEtat, aux contribuables, an pays? Cette brusque question peut paraitre fort embarrassante. Lorsque Condorcet presenta son plan, il eut la prudence, quoique mathematicien dc premier ordre, de laisser le soin de dresser les statistiques et le budget des d^penses « aM. Romme, un homme aceoutum^ a manier le calcul avec habilet^ et qui pouvait esp6rer d'atteindre k une exactitude suffisante*. » Bonne legon, qui peut paraitre ironique et cruelle. L'a pen pres dans les chiffres, c'est le sophisme avec Thypocrisie en plus. Ce n'est pas le lieu d'^taler prematur^ment des chiffres et de devancer enqu^tes et statistiques. Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'en s'appuyant sur les considerations prc^cedentes, on a le droit d'espdrer que le projet d'intruction integrale n'imposera pas a TEtat des ddpenses nouvelles bien on6reuses ; les professeurs ne nous manquent pas, mais nous les employons mal ; quant aux 6coles, ellessontbaties, am6nag6es etinsuffisamment utilisees ; quelques-unes m^me sont des monuments, presque des palais, heureuse disproportion avec leur usage actuel, qui peut passer pour un coup de fortune et un miracle de seconde vue. « La France r6publicaine, dit excellemment M. E. Levasseur, s'est, a la fin du xix*" si^cle, paree d'dcoles comme, apr5s les terreurs de Tan 1000, elle s'dtait paree d^dglises". »

1. Pt'oces-verbaux de I'Assemb. legislate 6dit. par M. Guillaume, p. 305.

2. E. Levasseur. L'enseif/nement primalre dans les pays civilises^ p. 74.

J'ai SOUS les yeiix une lettre in^dite de P. Chenavard, qui fut de nos jours un grand peintre d'idees et un grand architecte d'id^al, II soumet a un ami* un projet de temple civil et civique qu'il d^crit, comme s'il I'eiit contemple en pierre ou en marbre, avec une originale eloquence : « Elever un Temple a Tid^al civil serait a la fois accomplir un devoir moral, un acte de reconnaissance nationale et une n^cessit^ republicaine. Cela releverait virilement les coeurs et contribuerait puissamment k cr^er un nouvel Art dont nous avons grand besoin (I'Art sort toujours du Temple) en concentrant et en magnifiant le sentiment le plus universel qui soit parmi les hommes, Tadmiration pour lesmorts illustres qui auraient ainsi, non une religion mais un culte, lequel serait entretenu, exalte par de nombreuses confdrences, dans des chaires d'un caract^re tout nouveau. Ces Temples devraient s'elever dans toutes les villes, dans toutes les provinces, partout, comme les Eglises, sans leur porter nuUe atteinte, puisqu'ils seraient tout laiques. Ce serait le vrai moyen d'op^rer la reelle sepa- . ration des Eglises et de I'Etat. II y a la une noble besogne offer te a une nouvelle architecture qui redeviendrait un art vivant, social et moral, ce qui est tout un. Voici, sauf meilleure opinion, quelques-unes des idees que je hasarderais de glisser dans le programme mis au

1. M. Hirsch, architecte de la ville de Lyon. De Cannes (18 novembre 1878).

concours : ce Temple devraii rappeler la classique tradition du Parthenon et du Pantheon d'Agrippa, c'esl-adire Tarchilecture des deux peuples civilisateurs par excellence. Je souhaiterais que le Temple fut entour6 de vastes peristyles com me ceux qui selaissent deviner aux mines de Palmyre et d'autres, en Orient; ces peristyles seraient converts, orn^s et peuples de statues ; Tarchitecture int^rieure serait polychrome et dor6e. Les sujets historiques seraient monochromes, a pen de chose pr^s, sur fond d'or, afin que le dessin — cette probitd de Tart — ffit du moins rappel6 dans ces monuments. Les mosa'iques devraient aussi orner les pav^s de ces Temples. C'esl ainsi, pour le rappeler en passant que j'avais couqu Tensemble de mon Pantheon. J'exigerais que ces Temples conservassent sur leur fronton (la coupole ne serait pas de rigueur) la belle incription, a un mot pr5s, de notre Pantheon : aux grands hommes V Humanite reconnaissante.

Dans ce programme on n'aurait pas a s'inquieter des prix et devis : il faut seulement bien nous mettre dans la t6te que le Rationalisme moderne est assez riche pour payer ses gloires et que, lui aussi, pent donner ce programme des Florentins a leur architecte Arnolfo di Lupo : construisez-nous le plus beau monument possible, sans regarder a la depense ; rien ne sera trop beau pour la R6publique. Voila les programmes a imiter ! Ah ! n'est-ce pas une honte pour nous, laiques, de

n'avoir rien osd que de tristes totnbeaux isoles, de chiches statues greloltantes dans le vide, pour honorer tant de genies sublimes qui sont les p^res de la civilisation, riionneur de Thumauitd, les modeles des gens de bien et de bonne volonte, tandis que nous voyons de tous c6t6s s'^couler les millions a flots presses, pour elever de prodigieux 6difices a Pierre ct a Paul, a Sulpice et a Nizier ! ah ! ingrals, ah ! aveugles que nous

sommes !

Et remarquez que nous sommes seuls a ^tre a ce point intimid^s par je ne sais quel fanlome clerical qui ne serait qu'une ombre, si Ton marchait r^solument sur lui, d'autant que Ton ne veut que les emp^cher de briser nos statues, de renverser nos chaires, si nous voulons les loger aussi bien que les leurs. Les Anglais ont depuis longtemps loge Shakespeare, Milton, Pope, Pitta Westminster; les Florentins, Dante, Machiavel, Galil6e, Alfieri, a Santa Croce; aussi avec quelle veneration on entre dans ces ^glises ! Les Allemands ont elev6 deux Walhalla, enfin partout on a f^te solennellement, surtout dans ces derniers temps, les Beethoven, Goethe, Schiller et les centenaires de Dante, Michel-Ange, Rubens, tandis que chez nous, h^las! « a peine un petit nombre ose, de ces jours-la, nous retracer quelque ombre ! » rappelez-vous ce qui vient de se passer au centenaire de Voltaire et de Rousseau! Toutetbis ce sont des signes, des sympt6mes d'un temps nouveau.

^•-Tl •!-■■» I-1 —

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II nous faut de nouveaux saints. Mais la encore il y manque le tour de main de la France pour iiniversaliser la chose comme ^oxxtIq^ droits de I'homme: ils 6taient Merits en mille endroits, notre Revolution eclate et les idees de 89 sont d^sormais indestructibles partout. II en sera de m^me je Tesp^re pour notre Temple d f ideal civil. »

Cette page a €16 sauvde d'un incendie et je ne m'excuse pas d'essayer de la sauver de Toubli, en la citant tout enti^re : rien au fond de plus sensd dans I'exag^ration et de plus mesur^ dans I'enthousiasme. Nous ne sommes pas, malheureusement, des Florentins du xiii° si^cle; nous regardons a la d6pense et nous n'avons pas tort; mais Chenavard I'avoue naivement: « la coupole n'estpas de rigueur! » Nous ne manquons ni de maitres ni d'6coles. II y a plus : si, descendant de ces hauteurs au terre a terre le plus prosa'ique, nous remarquons qu'il r^gne en ce moment dans TUniversit^ un malaise qui ressemble aune crisecommerciale, parce que la loi deToffre et de la demandea^t^imprudemiAentvioleeet qu'on a depuis vingt ans escompt^ Tavenir au profit du present, il y a d'excellentes raisons d'attendre de notre plan une sorte de liquidation propre k satisfaire bien des inters ts et a calmer bien des griefs.

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