II. — Maltres et eldves de renseignement integral
\ . Decidons sans hdsiter que les femmes ne seront pasexclues du professoratetqu'ilarrivera frequemment quejeunes genset jeunes fiUes se r^iiniront devant la m^me chaire, soit dans nos instituts, soil m^me dans nos colleges. II y a une bonne raison a cetle revolution, qui ne scandalisera que les esprits timor^s et routiniers, c'est que les jeunes gens et les jeunes fiUes regoivent exactement la m6me education, en ce qui concerne la s6rie hierarchique des sciences. Quel pretexte pourraiton invoquer, pour elablir une difference qui serait le renversement de toutes les deductions precddentes ? II sera bon seulement d'accepler la moderation introduite par Comte dans le regime des annees d'etudes mathcmatiqueset astronomiques : rien ne s'opposeraa reduire de moitie, en faveur des jeunes filles, le nombre des leQons des c6urs de premiere et de deuxi^me ann6e, puisque cette derogation ne porte pas sur le fond m^me des etudes et qu'elle semble conforme a la destination evidente de la femme qui n'est pas, en general, de pousser aux dernieres limites la culture des sciences. Nous conserverons ainsi Tidentite dans la difference. Mais il serait bien vain de trailer a ce sujet la question feministe: ceux qui cxclueraicnt les femmes de noschaires,
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comme ceux qui exigeraient la separation absolue des deux sexes et trouveraient immorales des ^coles mixtes calomnient la nature humaine et provoquent, par des precautions exager^es, un mal qui devient incurable, loi tyrannique d'universelle hypocrisie sociale. 11 n'y a V vraiment ni hardiesse, ni tdmerite, ni cynisme d'aucune sorte a protester nettementet honn6tement : une femme dans une 6cole de gargons, quel scandale, mais alors, quel scandale aussi de voir un homme dans une ^cole de jeunes filles et pourlant vous ne songez pas a protester ! Vous vous voilez la face parce que devant le maitre ou la maitresse viendronl se ranger les uns a droite les autres a gauche des jeunes filles et des jeunes gens ; vous comptez pour pen Tautorite morale des maitres, la discipline et le respect de soi-meme des 61^ves; etpourtant, c'est cela m^nie que I'^cole a pour principal but de d^velopper etde fortifier. S'il n'est pas possible, hors du convent et du cloitre, d'obtenir decence et delicatesse dans la conduite, emulation et heureuse rivaliie dans le travail, fermez vos ^coles et ouvrez des* clottres de nonnes et de moines. La Republique n'a pas besoin de jeunes savants, si leur science ne pent s'acheter que d' une parcellede leur morality. Mais si la science, c'estrhomme m6me, depassant infinimenl Tanimalite et dominant de plus en plus Tindividualiteegoiste et basse, ayez done, dans la pratique, le courage de votre definition. L'actiyite scientilique est une garantie des bonnes manirs. Je
parle surtout, non de la science faite, accept^e comme un bagage, endoss^e comme un habit, mais de la science qui sc fait, et, comme dirait un chimiste, de la science a r^tat naissant. Ellestimule Tesprit, cl^ve le coeur, ennoblit rimagination. EUe deviendra peut-6tre la fleur dess6chee d'un herbier, mais, pendant que la plante se d(5veloppc en plein air, elle purifie et parfume Tame. Tons les physiologisles vousdiront que la lumi^re est le plus actif et le plus efficace des destructeurs de microbes. Le rayon de soleil que Texperimentateur dirige sur le liquide contamin6 les trouble, les disperse et les tue. Notons toutefois avec soin que nous ne faisons pas du tout de la coeducation un principe p6dagogique, mais simplement unc necessite qui s'imposera quelquefois, ou meme, si Ton veut, unc exception que nous subirons sans protester et sans crier au scandale.
2. Qu'on ne redoute done pas de manquer de missionnaires de science : Tappoinl et la collaboration des femmes; le concours detous ceux dont lasocidle utilise autremenl les services, dans les ecoles que nous remplagons; I'^tat-major des professeurs de sciences thdoriques des multiples societes qui, sous des formes
diverses, ont cherche la voie ; tons les groupes et toutcs les ligues devenus de veri tables associations solidaires, et par-dessus tout le personnel modifie de notre enseignement secondaire, voila nos maitres. Ce n'est pas sansdesseinqu'on ecvii par-dessus tout: nos (Etudes grcc-
qups et latines, qu'on ne raanquera pas de nous accuser de battre en br^che, pr^parent admirablement le professeur. Arnaud disait, il y a trois si^cles, a un jeune homme qui le consultait sur les meilleurs moyens d'apprendre le frangais: lisez Ciceron. — Mais c'est le frauQais que je veux apprendre. — Lisez Ciceron. — Un professeur de lettres qui sait assez de sciences pour les enseigner, c'est la perfection. Remarquez, comme il ne s'agit pas de faire denos instituts et de nos colleges autant de peliles ^coles polytcchniques, qu'il n'est pas besoin, pour 6tre professeur, d'etre membre de TAcad^mie des sciences. 11 sera done toujours tres desirable que noire personnel enseignant ait fait de bonnes etudes grecques et latines et il faudra, autant que possible, Texiger de tous les professeurs de langues vivantos et de litt^rature. II serait souverainement imprudent de r^ver la destruction de nos grands Lycees et de notre
Ecole normale superieiire : les Universitds ne pourront remplacer TEcole normale qu'en Fimitant, et, pour les Lycees, ce qu'il en faut detriiire, c'est Tesprit acliiel de dispersion didactique, les fluctuations et le decouragcment sceptiques, mais dans le but unique derelever tres haut, par une concentration d^cidee et tres systematique des maitres etdes 6l5v'es, notre glorieux enseignement classique, si national, mais si malade. II faut rdsolument le d^barrasser de ce poids mort d'el^ves mal prepares a le suivre, moins prepares encore a profi-
CflNCLlISIONS : PLAN DE r.'KSSfilCNEMENT SOUVEAII 253
ler de cette haute culture et donl la seule ambition est <J'f5tre bacheliers, avec Vai'rifere-pens^e peut-6tre de pousser jusqu'fi la licence, afm d'esqiiiver deux ann<^e<i de service militaire. L'ivi-aie a onvahi ce cliamp, jadis cult\v6. avec tant de soin. C'est encore le Clos-Vou^eot, mais avec un horrible melange de I'ancien plant et des plants am^ricains, pris au hasard. L'^ducation grecque et latine telle que nous la concevons n'est pas le moins du monde destin^e a une aristocratic ou li une elite arbitrairement d^sign^e par elle-m^me : nous exigerons seulement que ceux qui la choisiront soient en 6tat de profiter de ces etudes et ne se contentent pas d'un I^ger vernis de grec et de latin qui craque et s'effrite dfes le lendemain dea etudes. Nous ne voudrons plus de cctle bypocrisie qui consistc a pr(5parer b. la lecture d'^om^^c et de Virgile des malheureux qui seront toute leur vie incapables d'en lire trois lignes, sans le secours d'un dictionnaire ou d'une traduction, secours d'ailleurs bien inutile, puisque la tentation de lire les classiques grecs et latins ne leur viendra jamais et qu'ils se trouveraient eux-mfemes trfes ndicules, si elle leur venait. 11 serait plaisant de meftre Virgile et Hom^re dans nos biblioih^ques des chemins de fer, dans I'espoir d'engager nos compatriotes a les lire dans le texte, sous pr^texte qu'il est dans noire tradition nationale d'y puiser les belles pens^es et le beau iangage! Si vous continuez d'exiger de nos Studianls en mt^decine et en droit la connaissance
du grec et du latin, deux annees d'dtudes sp^ciales suffiront amplement pour qu'ils en sachent beaucoup plus, en vue de ce but special, que nos bacheliers d'aujourd'hui et il ne sera nuUement n^cessaire d'interrompre pour cela les autres 6tudes.
3. Vous avez des craintes pour les qualit6s litt^raires etartistiques de noire race. Ces apprehensions prouvent une ceriaine naivete et rien ne les justifie. D'ou viennent done a notre langue ses qualites de clart^ et de precision, sinon de cette rude discipline scolastique qui fut, a son heure, la vraie discipline scientifique ? Elle a laiss^ sur notre langue, la plus analytique des langues modemes, une empreinteind^l^bilc. Notre langue ne se rajeunira que par la science. L'habitude de prendre Texpression de « bon ^crivain » dans le sens banal de Texpression « homme comine il faut » n'est pas sans signification : nous estimons beaucoup trop cette tenue banale et distingu^e du style qui, en d6pit du mot « le style c'est rhomme m^me », fait que tons les hommes qui ont regu une certaine instruction ont le m^me style egal et uniforme. Ne sommes-nous pas les h6ritiers du xvi® si5cle, un de nos plus grands si^cles litt^raires, h6ritier lui-m6me de la periode scolastique, qui forgea tout a la fois la langue et les esprits? Le mauvais 6crivain, c'est celui qui se sert des mots comme d\me monnaie us6e et les associe par un mecanisme mn^monique sansleur donner, par une pens^e toujours exacte
et toujours vivifiantc, leur vie propre et leur physionomie. Une science, apr^s tout, n'est qu'une langue bien faite. L'expression vive et coloree n'est que V'\d6e ext6rioris6e. Y a-t-il beaucoup dc savants et de philosophes de premier ordre qui ne soienl, par surcrott, de grands dcrivains ?
Consultez les maitres en Tart d'^crire. Tout Tespril d'un auteur, dit La Bruy^re, consiste k bien d^finir et h bien peindre. Le style, dit BufFon, c'est Tordre et le mouvementque I'^crivain met danssapens6e. On n'avait pas encore song^ a d6finir le style par « T^criture » et a discuter a perte de vue sur les r^formes de Torthographe. Ces deux delinitions disentexactement la m^me chose, car definir c'est mettre de Tordre et du desmi, peindre c'est mettre du mouvement et de la couleur dans son style : dans les deux cas, c'est suivre le mouvementm^me de Tesprit et de la science aigiiillonnes par rinvention et r6gl6s par la m^thode. On se m6prend general ement sur le mot si profond qu'on emploie d'une fagon si banale, />eyi5er ; penser c'est toujours ramener une diversite d'impressions sensibles a Tunite de Tesprit, et penser scientifiquement c'est r^duire un maximum de faits a un minimum de lois. La pens^e par excellence c'est la pens6e scientifique. Le symbole du penser, c'est I'acte de I'esprit qui, de sept etoiles Isoldes, fait une constellation, comme la grande Ourse ; le symbole du penser scientifique c'est I'acte de I'esprit qui.
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H'line infinite de mouvement sans liens apparents, fait un syst^me du monde, par la loi de Tattraction universelle. Fortifiez la pens6e, vous enrichissez et vous afFermissez la langue : la facility de parlor ii'est souvent, chez nos contemporains, que Timpiiissance de se taire; il est extr^mement rare qu'un savant parte pour ne rien dire. Je pourrais nommer plusieurs de nos grands ecrivains contemporains dont les premieres etudes ont 6ie toutes scientifiques.
Nous n'avons done pas la moindre apprehension pour Tavenir des qualit^s litt^raires et de Tesprit philosophique de notre race, soumise h un regime plus scientifique et plus fortifiant. L'esprit philosophique naltra ou renaitra spontan6ment, comme les qualit^s litt^raires, de r^tude m^me des sciences ; la philosophie est TefTort de Tesprit mettant Tordre et le mouvement dans le monde de la pens6e, comme la science est Teffort de Tesprit mettant, par les lois, Tordre et le mouvement dans le monde ext^rieur. Pour pen qu'il y soit stimuli, Tesprit tire, de la matiere m^me des sciences, les ^l^ments et la substance du penser philosophique. Nous esp6rons bien que les syst^mes pulluleront et qu'il y aura une infinite d'h^r^sies ; notre philosophie n'a que trop longtemps donn6 le spectacle de Tunit^ et de Timmobilitd. II y eut un cat(^chisme et un credo philosophiques. Cousin menait ses philosophes comme un regiment. La philosophie semblait prise dans des glaces et crislal-
lis6e ; la science la degagera et lui rendra la vie. Nous refusons absolument de faire de la philosophic, comme Comte, « une grande sp6cialii6 de plus » ; il faui que chacun se fesse sa philosophic, qui n'est que la vie inlerieure de Tesprit, aliment^e par les « reserves trophiques » de la science.
Nous nous separons encore de Comte sur un point de grande importance pratique. Sonsyst^me, (cnoviciat positiviste », autant, pour le moins, qu'enseignement integral, est trop exclusivement th^orique, speculatif et dedaigne, avec trop d'orgueil scientifique, les cours simplement professionnels. II y a beaucoup de r6ve et de chim^re dans ses meilleurs plans, car il est toujours plus positiviste que positif. Je dirais volontiers, comme D^mosth^ne d^finissant Teloquente, que la premiere partie de Teducation est Taction, la seconde Taction, la troisieme Taction. Tout notre livre, qui ne s'occupe en apparence que de la science, vise en r6alit6 a Taction : il est lui-m^me un acte plus qu'un livre. L'educateur n'est pas un botaniste mais un jardinier. Et ce mot d'action n'a ricn de myst^rieux ni de m6taphysique: c'est bien reellement la technique, la pratique, le metier, que nous avons en vue. Le peuple qui aura le meilleur enseignement professionnel, c'est-a-dire Tenseignement le mieux adapte a ces trois formes de Tactivit^, Tagriculture, le commerce, Tindustrie, se rendra t6t ou tard « maitrc ct possesseur » du mondc
moderne. La science pour I'action, la th^orie pour la pralique.
On entend g^n^ralement fort mal Vanteriorite d'une science sur une autre, de la th6orie sur la pratique ; c'est d'une anteriority logique et non chronologique qu'il s'agit, de rant^rioril^ de la cause sur Teffet, m^me quand la cause etTcffet sont simultands. Vous pouvez done enseigner simultaui^ment deux sciences dont Tune est logiquement anterieure a Tautre, pourvu que vous
fassiez constamraent sentir cette ant6rioritd ; c'est une
question de doigt6 et de tact p(5dagogiques. De m6me, vous pouvez, sous la m^me reserve et avec les m^mes prdcautions, mener de front renseignement thdorique etTenseignement professionnel. Qu'il soit bien entendu que notre enseignement integral sera partout double d'un enseignement professionnel, agricole a la campagne, commercial et industriel a la ville. C'est dans ces cours professionnels que nous nous inspirerons d'une id^e extr^mement ingenieuse de Michelet : « L'enseignement, devrait, dans une society avancee, Mre la fonction de tons ou presque tons ». Nous ferons done appel, pour Tenseignement professionnel, non a des professeurs de metier mais a tons ceux qui sauront excellemment leur metier, agriculteurs, commergants, industriels. « II n'est presque personne qui, a certains moments, parlant avec plaisir et force, aimant k ^pancher son ame, n'onseigne a son insu et excellemment
bien. » Michelet voudrait un corps de professeurs « intermittents », .un corps de volontaires. « Souvent, au retour, rhomme qui a agi, souffert, rhomme mur qui sera vieux demain, trouve un s^rieux plaisir a transmettre aux jeunes le fruit de son experience, mille notions positives qu'il a recueillies par la vie. Le vieux n'aime que trop a parler ; le prolixe Nestor n'est point un id^al d'enseigaement. Mais quelle merveille, quelle belle aventure, c'eut 6i6, si Ulysse, au retour, le sage et le h^ros, bienveillant, se fut enseign6 lui-m^me aT^T lemaque, a tons, eut transmis ce ir^sor de fails, de decouverles, et surtout sa grande ame invincible et sa patience * » ! Inscrivons tout de suite Ulysse et Nestor dans la liste de nos professeurs ; mais a titre d'auxiliaire,s d^coratifs, de maitres intermitlents, ou commc on dit a T^tranger, de professeurs « exlraordinaires ».
4. Michelet a raison de dire qu'on ne sail point tirer parti de la jeunesse. Quand Tentreprise de rapprocher du peuple la jeunesse des Ecoles, parl'enseignemenl, a 6i6 teniae, elle a pleinement r^ussi. Voyez ce qui s'est fait en Amerique et en Anglcterre sons le nom d' extension des Unive?\sites, « La jeunesse d'Oxford et de Cambridge s'est rapprochee du pays, du peuple ; un malentendu, des defiances sur le point de naitre, se sont dissipees. Cette 6lite de dilettantes s'est faite active ; elle y