CHAPITRE III
Pourquoi notre enseignement national
n'est pas integral
D'apr^s ce qui pr^c^de, tout enseignement qu'il soil primaire ou secondaire devrait 6tre integral a sa mani6re; les hautes 6tudes de Tenseignement sup^rieur admettent seuies la specialisation de Tesprit par suite de la n6cessit6 de la division du travail scientifique, mais une specialisation qui ne doit etre ni pr6matur6e ni exagdree. Un bon programme d'enseignement sera done celui qui s'appliquera aux facultes de Tesprit sans aucune d^chirure ni duplicature. Pour me rassurer sur le sens que je donne au mot integral, j'ouvre le dictionnaire de Litlr^ ^^ j y l-rouve la definition du mot int6grit6 : c'est d'abord T^tat d'une chose qui est entiere, rendre Tintegrite d'un d6p6t, conserver I'inlegrit^ du territoire ; c'est en second lieu Tetat d'une chose saine et sans alteration , rintdgritd d'un fruit bien conserve, Tintegritd d'un organisme dont les fonctions s'accomplissent normalement ; c'est enfin la qualite d'une personne qui ne se laisse entamer ni corrompre par aucun
vice, une vie int^gre, un homme int^gre et incorruptible. Y a-t-il une seule de ces acceptions qui ne convienne a une intelligence droite, arm^e de science? qu'elle subisse des deformations et des mutilations, qu'elle se laisse dominer par Tignorance et corrompre par le sophisme, elld cesse d'etre int^gre. Rien done de plus conforme a Tesprit m6me de la langue que d'appeler integral un enseignement qui se propose avant tout de d^velopper Tesprit dans son integrity. Une bonne gymnastique donne k chaque organe toute sa force et toute sa souplesse : elle ne fait pas des acrobates.
Pourquoi notre enseignement national n'est-il pas integral? L'examen de cette question aura Tavantage de nous r6v6ler par surcroit la m6thode a suivre pour tracer, par antith^se, un plan qui soit exempt de ce capital ddfaut. On voit assez que notre critique, qui nous obligera souvent a plonger la sonde dans des plaies ^ vives, ne porte que sur un seul point et n'a nuUement la pretention d'Mre complete. La premiere raison, c'est que noire enseignement universitaire ou pour preciser, secondaire, grec et latin, est un legs de la tradition et s'est form6 successivement de pieces et de morceaux rapport^s plutot qu'ajustds, semblable si Ton veut a ces terrains d'alluvions ou chaque vague a laiss6 la trace de son passage. On ne fait pas, a-t-on dit, les bonnes constitutions, elles se font. II ne faudrait pas raisonner
par analogic eten dire autant des programmes d'enseignement; ilssefont, mais on les fait aussi. L'oeuvre ici est ext^rieure k Touvrier ; ce sont des hommes qui instruisentles enfants et qui organisent I'enseignement. L'ancien regime et les j^suites ont laisse des traces indeniabies dans nos traditions : ceux m^me qui les voudraient effacer ddclarent en mfeme temps ces traditions si fonci^rement nationales qu'y toucher mfeme discr^tement, c'est un crime de l^se-patrie. La seconde raison, c'est que les pedagogues et les politiques ont un defaut commun: ils ne voient les choses ni de tr^s haut ni trfes loin ; fascines parte but prochain ilsressemblent a ces gens dont on dit que les maisons leur cachent la ville et les arbres la for6t; preoccup6s surtout des moyens, ils se d^sint^ressent trop de la fin ; ils souffriraient malaisdment que le philosophe pos^t le but et ne leur laissat qu'a tracer les chemins les plus courts etles plus sfirs pour Tatteindre; ils ressemblent au cr^ateur de Tuniversit^ qui, ne voulant abolir le convent que pour lui substituer une caserne, se ddfiait instinctivement des « ideologues » et s'en moquait avec plus d'amertume que de bonne foi. Voyez les pedagogues aux prises les uns avec les autres sur leur sujet favori, lardforme deTenseignementsecondaire: conflits d'idees, querelles de mots, discussions de details, livres succedant aux brochures et brochures aux livres ; le proems du latin ressemble h ces proems d'autrefois que
se leguaient de p^re en flls et d'oncle a neveu plusieurs generations de procureurs. Aussi la « question du latin » est-elle si merveilleusement embrouill^e par les avocats, si terriblement obscurcie par les sentences contradictoires des juges de premiere instance, d'appelet de cassation, qu'assur6ment les plaideurs mourront avant d'entendre prononcer le jugement d6finitif. II y a la une « grande et terrible legon » de pedagogic.
Et pendant que les mddecins « alterquent », disait Guy Patin, le malade meurt. Si Tenseignement grec et latin est a vrai dire « rhomme malade », si le latin se meurt, si le grec est mort, c'est pr^cis^ment parce qu'apr^s tant d'amputations et de d^membrements, de purgations et de saigndes, il a cess6 d'etre integral. On veut et on ne veut pas : on voudrait bien que notre jeunesse reQut une bonne culture grecque et latine, mais on ne voudrait pas que cette culture exigeM des soins trop longs et trop minutieux. On essaye de satisfaire egalement deux categories d'el^ves dont les exigences sont contradictoires : jeu de bascule entre les lettres et les sciences, oscillation enervante, trepidation perpdtuelle qui donne Tillusion du mouvement et fait croirc qu'on avance. Et cependant lafoi s'en va, j'entends la foi aux etudes chez les maitres et chezles el^ves. Tons n'auraient pas le courage de dire tout haut comme M. A. Fouiliee : « Tout est livr6 au hasard et a la routine : on fait cela parce que les autres le font. Le pro-
fesseur m^me, bien souvent, ignore tout le premier les vraies raisons de ce qu'il enseigne. II enseigne la grammaire parce qu'il est agrdg6 de grammaire ; il enseigne la litt^rature parce qu'il est agr^g6 des lettres : ne lui demandez pas davantage. Quant a expliquer la coutume et Tusage, il en est incapable, et cela dans le pays du monde oii il est le plus impossible de maintenir une coutume, une tradition, une loi, sans en donner de bonnes raisons* ». On dit bien vrai que le mot impossible n'estpas frangais. II fautconvenir aussi que si I'enseignement grec et latin baisse tons les jours nous nous rattrapons par la quantity, car aucun temps ne fut plus fertile en bacheliers. II y en a m^me de toutes sortes et pour tons les goiits ; il y a quelques ann^es la seule Faculty des lettres eut h d^cerner dans lam^me session treize types de baccalaur^ats. Appeleznous des barbares; vaticinez comme des oracles; annoncez partout que nous troublous, que nous tarissons les sources de notre gdnie national ; nous rdpondrons timidement mais avec fermete comme un personnage de la com^die grecque : « Non, tu ne me persuaderas pas, quand m^me tu m'aurais persuadd! »
II faudrait 6lre cuirassd d'un triple airain pour ne pas g6mir de cette decadence de Tenseignement et il faudrait n'avoir ni clairvoyance ni sentiment de jus-
1. A. Fouillee. Venseignement au point de vue national, p. 170.
tice distributive pour en faire retomber la responsabilit6 sur les professeurs. Prenez done au hasard leurs d6clarations les moins secretes, les plus oflScielles et les plus solennelles : « On ne m'accusera pas, dit le doyen d'une grande Faculty, de trahir le secret professionnel, si j'avoue que dans les Facultes nous sommes maintenant obliges d'admettre avec honneur aux examens de licence des compositions latines ou soi-disant telles dont on n'aurait pas voulu jadis au baccalaur6at, et qu'en vertu de la m^me proportion d^croissante nous admettons maintenant au baccalaur6at des versions latines qui bien souvenl ne seraient pas dignes d'une classe de troisi^me. On crie quand m^me a la s^vdrite ; c'est de r^gle apr^s tons les examens. La severity n'est plus possible, et si les statistiques officielles continuent a enregistrer la m^rae moyenne annuelle de receptions, si quelquefois m^me elles indiquent une 16g^re augmentation de cette moyenne, elles t6moignent seulement de Tindulgence croissante des juges, se d^veloppant en raison de la faiblesse g^n6rale de tons les candidats, quelle que soil leur origine*. » Qui done est coupable etqui trompe-l-on ici? Le seul coupable, e'est le public. II n'est pas un professeur qui ne souhaite voir diminuer la quantity et augraenter la qualite. lis sont aussi eapables que les meilleurs de leurs devan-
1. Ch. Fontaine. Discours de distribution des prix, Lyon, 30 juillet 1896.
ciers de faire des latinistes et des helldnistes, mais il leur manque deux choses^ la mati6re premiere et le temps. Quant aux bourgeois qui continuenta condamner leurs fils h. suivre la fili^re des 6tudes grecques et latines, ne croyez pas qu'ils soient aveugles ou imbeciles, lis savent irhs bien que leurs fils n'auront jamais dans la vie ni le loisir ni le d^sir de lire Hom^re ou Virgile. Une plume satirique qui les flagellerait se tromperait d'adresse. lis suivront la fili^re en gdmissant mais en triomphant aussi : le fils du chateau est aux j6suites et fait les memes etudes, il faut faire comme lui. Les mon6mes de nos etudiants sont un bon symbole de cet 6tat d*esprit: les pas dans les pas, les mains sur les 6paules de celui qui prdc^de; on ne court pas le risque de s'egarer.
Les adversaires de Tenseignement integral, les voila. Cela, disent-ils, durera bien autant que moi. Dire que notre enseignement coule toute notre jeunesse dans le m^me moule ; prouver que ce moule n'est pas le meilleur et que Tesprit ciassique, la tradition gr6colatine a, comme Ta ddmontr^ Taine, fait parfois bien du mal a la France ; ajouter qu'il n'est peut-6tre pas n6cessaire que tant de jeunes gens pdlissent sur les auteurs grecs et latins qu'ils ne liront et ne comprendront jamais ; quelle naivete et comme il s'agit bien de cela ! Comprenez done mieux Tdtat d'ame de nos classes moyennes : encore unefoiselles sont d'excellentes cal-
culatrices et savent tr^s bien que tant que dure la mode il est avantageux de suivre la mode. Je prends ces mots de classes moyennes et de bourgeoisie dans le sens etroit, arbitraire si Ton veut, d'absence d'id^al etd'^troitesse de vues, dtfoit dans la definition mais extr^mement large dans I'application.
Le bourgeois vent avoir des tableaux mais, d^nu^ de tout sens de Tart, il les achate au petit bonheur et sur Testimation d'un commissaire-priseur; par exemple, il mourrait de honte de placer une chromolithographie dans son salon; il sait que cela n'est pas artistique. Le bourgeois veut avoir des meubles de style, un salon Louis XIV, une chambre a coucher Louis XV et une salle a manger Henri II; il faut qu'on sente tout de suite qu'on est dans la maison d'un amateur dclair6 ; on lui fabrique done h la machine des meubles « del'epoque ». On luidiraitque la valeurd'un meuble ancien consiste en ce que le moindre d6tail r6v5le la main de I'ouvrier et que tout chef-d'oeuvre, au temps de La Bruy^re, 6tait assez caracLeris6 par cette expression : « fait de main d'ouvrier », qu'on le verrait ouvrir de grands yeux et 6clater d'un gros rire.Le bourgeois sait que les voyages forment la jeunesse, mais il croit que ce sont les voyages en chemins de fer et en paquebots ; vous I'etonnerez grandement en lui disant que le cosmopolite qui court d'une capitale a une station baln^aire et des montagnes a la mer n'a jamais
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voyage, ayant toujours pass6 trop vite pour s'impr^gner des coutumes d'un autre pays, desmoeurs d'une autre race et devenir autre momentan^ment en restant soi. Le bourgeois de notre temps veut partout un guide pour souligner ses admirations, ponctuer ses enthousiasmes et lui r6v6ler les paysages et ses ^tats d'ame, I'esthetique des sites et des musses, pour penser et sentir pour lui. Etonnez-vous na'ivement que Torpurde notre antique enseignement se soit change non en plomb vil mais bien pis que cela en plaqu6, plaqu^ or, plaqu^ argent, article de bazar qu'il est vraiment bien naif de demander k TUniversitd quand la concurrence vousfournit exactement le m^me article et a prix reduit. La marque de la maison d'en face fait m^me prime sur le march^. Que veut le bourgeois apr^s tout? Que son fils ait (( fait ses etudes », parce que cela lui permet « de faire son droit ». Que r6pondre a cette logique? J'attends et j 'en tends la r^ponse : quand vous aurez fait suivre a nos fils un cours septennal d'enseignement integral ils seront tr^s versds dans toutes les sciences que notre 6poque de progr^s parait exiger, c'est fort bien, mais quelle naivete de croire que la socidtd, dans les deux sens du mot, leur tiendra le moindre compte de leurs efforts. R6ussiront-ilsmieuxdans lemonde? Auront-ils de plus grandes chances de devenir fonctionnaires et d'avancer rapidement? De notre enseignement grec et latin ne croyez pas que le bourgeois soit dupe : il en
est victime, victime tr^s r^sign^e, mais il en rit tout
le premier et le raille avec sa fine ironie habituelle. II
ne le prend pas plus que son fils au sdrieux : celui-ci non
plus n'est pas une dupe, aussi ne s'agit-il pas pour le
p^re et pour le fils de s'en p^n^trer religieusement,
mais de Tescamoter adroitement. Quand le drdle a
profane les tombes et insultd (Horace dit bien mieux) la
cendre des grands morts de la Gr^ce et de Rome, il
couvre tout de son large dipl6mescell6 du double sceau
de TEtat et de TUniversite. Le \oilk en passe « avec
des protections » de tirer bon parti de son ignorance et
de devenir tout ce qu'il voudra, car il sait bien que
notre temps a renvers^ les termes de la maxime de
La Bruy^re et qu'il est 6crit : propre a rien, propre k
tout.
II ne fautpas dire l^g^rement, avec la d^sinvolture
du M6decin malgre lui, mettant de Son autorit6 privee
le coeur a droite: nous allons changer tout cela! C'est
une generation a transformer, c'est presque un monde
k soulever, et jamais il ne fut plus n^cessaire de cher-
cher d'abord le point d'appui et le levier. On aurait tort
aussi de se dissimuler que si les meilleurs ne deman-
deraient pas mieux que de fortifier leurs cerveaux par
la science au lieu de lesremplir par des mots, la science
moderne les trouble, les d6concerte et leur donne une
sorte de vertige mental. lis diraient volontiers comme
Pascal : le silence eternel de ces cspaces infmis Bertrand. 'i
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nous efFraye. Une sorte d'horreur religieuse les pousse a se r^fugier dans les petiles reformes et k retarder Theure de Tin^vitable revolution. Prendre la parole en son propre nom, ce serait s'exposer a n'^tre ni 6cout6 ni entendu ; il faut laisser parler ceux qui sont sfirs de se faire entendre a force de se faire 6couter.
Notre point d'appui et notre levier, c'est Descartes et c'est Comte. Le choix n'est nullement arbitraire et s'impose comme une consequence des considerations qui precedent. Descartes, en effet, a dte le philosophe de Tesprit, cr^ateur des sciences, et Comte le philosophe des sciences, creations de Tesprit. L'un se tient a la source, Tautre explore Tembouchure du grand fleuve de la science moderne. AUer de I'un a Tautre et confirmer le temoignage de Tun par le t^moignage de I'autre, c'est mettre de son c6t6 les meilleures chances de ne pas se tromper. L'esprit et la science ne sont-ce pas les deux termes que Tenseignement met sans cesse en rapport? Quand un astronome se propose de determiner la courbe decrite par un corps cdleste il relive des points de sa trajecloire suiEsamment eloignds, puis les relie par une ligne continue qu'il soumet au calcul et declare ensuite avec une entiere confiance etre une ellipse ou une parabole. Poar determiner la trajectoire de I'esprit humain sur le sol national il ne faut pas proceder autrement: Descartes et Comte seront nos
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points de repferes. Ce n'ost pas une raison pourndgliger les pedagogues de moindre envergure, mais il ne faiidra 1
pas oublier non plus que la plupart ne sontque desgrefiiers qui notent ce qui se fait et ne nous renseignent que rarement surce qui doit ^tre. Toute pddagogie qui n'est pas une philosophie en action ne vaut pas une heure d'etude. Descartes et Comte sont les vrais maitres de Fesprit frangais et les plus s6rs guides de Tosprit humain. Leur accord sur les points essentiels ne dispense pas de la demonstration, mais il vaut a lui seul une demonstration. On verra que « le plus grand des Frangais », c'est ainsi que M. Fouillde nommc Descartes, n'est pas seulementun philosophe d'une sou veraine originality, mais qu'il a su deduire de sa philosophie la plus profonde des pedagogies; que Comte, a qui Ton n'a jamais rendu justice comme pedagogue k cause des violentes et persistantes preventions qu'a soulev6es son sysleme de philosophie, m^ritc d'etre place tout a c6te de Descartes. Interroger exclusivement les hommes de genie, les plus grands philosophes de notre race, n'estce pas le moyen de se degager des preoccupations etroites d'une mesquine et sterile pedagogic? A nous de relier par une topographic minutieuse la source et Tembouchure; Tentreprise n'a rien qui puisse efFrayer. Quand on tient forlement les deux bouts de la chaine, il n'est plus impossible de compter les anneaux intermediaires.
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En finirons-nous jamais avec la sc^no du Bourgeois gentilhomme qui se joue a sati^t^ par des acteurs fort convaincus que Ton nomme les pedagogues : « Je lui soutiens que la danse est une science k laquelle on ne pent faire Irop d'honneur. — Et moi que la musique en est une que tons les si^cles ont rdver^e. — Et moi je leur soutiens k tons deux que la science de tirer les armes est la plus belle et la plus n^cessaire de toutes les sciences. » Si M. Jourdain n'dtait pas un sot il leur donnerait k tons raisons et les fdliciterait d'aimer avec tant de passion la science qu'ils ont cultivde et qu'ils enseignent. Coups de poings a part, c'est tr^s bien parler. Le seul qui soit r^ellement dans son toil; c'estle prof esseur de philosophic: « Et que sera done la philosophic? Je vous trouve tons trois bien impertinents de parler devant moi avec cette arrogance, et de donner le nom de science a des choses qu'on ne doit pas m^me honorer du nom d'art, et qui ne peuvent 6tre comprises que sous le nom de metier miserable de gladiateur, de chanteur et de baladin ! » C'est un bien pauvre philosophe que celui qui fait parler ainsi la philosophic et il m^rite de recevoirtous les coups « qui font mal. » La vraie philosophic ne fait pas acception de personnes ni de sciences; elle ne se targue pas d'etre elle-m6me une science qui s'enseigne et dont on se pare : elle n'est rien autre que la science devenue consciente d'elle-m^me dans Tunit^ synthetique et vivante d'un esprit impartial qui ne songe
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pas plus h intervertir I'ordre naturel des connaissances qu'a changer la place des dtoiles du ciel. La philosophic seule peut done r^gler I'ordre des etudes puisque seule elle a quality pour fixer Tordre des sciences.
Aussi la premiere legon que nous emprunterons a Descartes eta Comte sera-t-elle la donn^e fondamentale de notre travail. S'ils s'accordent h proclamer Tunit^ de rintelligence et Tunite de la science il sera presque d6montr^ que tout enseignement veritable doit ^tre integral et s'abstenir de diviser et de morceler ce que la nature a fait un et indivisible. Comte, on lesait, deplore a chaque page de ses Merits la manie conlemporaine des K sp^cialit^s dispersives » et d^pressives. II declare express^ment que « la condition premiere el essentielle de T^ducation positive, intellectuelle aussi bien que morale doitconsister dans sa rigoureuse universality. » Si le mot « positif » vous choque, supprimez-le : il est superflu de protester contre une accusation de positivisme autant que contre un reproche de cart^sianisme. Le mal intellectuel et le mal moral dont nous souffrons vient de cet dtat de division de I'esprit contre lui-mfeme ; nous n'avons plus que des moities d'hommes, des quarts de savanls, des fractions infinit^simales de doctrines. Toute les forces de la society, dit Comte, « doivent Mre employees a combattre une telle direction d'esprit. » Quant k Descartes, la premiere r^gle qu'il pose devrait felre gravee en lettres d'or sur une table de marbre dans la
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salle d'honneur de toutes nos grandes 6coles et de toutes nos univcrsit^s : « Commeles sciences toutes ensemble ne sont rien autre chose que I'intelligence humaine, qui reste toujours la m6me quelle que soil la varidtd des objets auxquels elle s'applique, sans que cette vari6te apporte a sa nature plus de changements que la diversite des objets n'en apporte k la nature du soleil qui les eclaire, il n'est pas besoin de circonscrire Tesprit humain dans aucune limite. » C'est le philosophe qui parle, ^coutons maintcnant le pedagogue : « Co qu'il faut d'abordreconnaitre c'est que toutes les sciences sont tellement li^es ensemble qu'il est plus facile de les apprendre toutes a la fois que den detacher une seule des autres. Si done on veut chercher s^iieusement la veritd, il ne faut pas s'appliquer a une seule science ; elle se liennent toutes el dependent mutuellementTune de Tautre. » Voila Toracle ; voila la loi et les prophetes ; les obscurites s'eclairciront ; lautoritc de Tevidence s'ajoutera plus tard a Tevidence de Tauiorite ; mais nous poss^dons d'ores et dejk noire idee directrice. Et pour en faire sentir tout le sens et toute la force il sera bon d'opposer a cette haute doctrine des Descartes et des Comte deux syst^mes tr^s modernes : nous appellerons Tun le bic^phalisme et I'autre se nomme lui-meme la bifurcation.
La bifurcation invenlee parFdrloul des les premieres annees du second empire consistait a amalgamer avec
les nouvelles exigences des dtudes scientifiques Tenseignement grec et latin et a obtenir ainsi non une fusion ou une combinaison mais un grossier mdlange d'^tudes disparates. Les jeunes gens partaient ensemble, puis au milieu du voyage se sdparaient en deux bandes : Tun des troupeaux recevait la nourriture litt^raire, I'autre la pature scientifique. Le succ5s de cet instrument de deformation mentale fut rapide et complet : plus de grec, cela fit sur bien des 61^ves et bien des families TefFel magique que le « sans dot » produit sur Harpagon, et de se prdcipiter dans les sciences ; plus de sciences, cela parut une d^livrance et une redemption a d'autres el^ves et k d'autres families, le terme des trayaux et des perils, le cri joyeux « terre, terre » des naufrages qui apergoivent le rivage et le salul. Les deux troupeaux ainsi parqu6s chacun sur sa lande se mirent abrouterplusjoyeusement. On s'apergut bientdtque tons dep^rissaient et s'etiolaient. Apr6s une dizaine d'anndes d'essais et d'^preuves il se produisit un ph^nom^ne tres naturel et nuUement inattendu ; plus d'un haut fonctionnaire qui avait c^l^br^ dans un premier rapport enthousiaste les avantages de la bifurcation constata dans un second rapport non moins convaincu, qu'elle offrait lesplusgraves dangers intellectuels et qu'ilfallait se h^ter d'en faire disparaitre jusqu'aux traces. Le dernier mot de la querelle revenait de droit au Charivari : une caricature repr^sentantTUniversite sous la formed'une
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nourrice allaitant du sein droit un nourrisson litt^raire ct du sein gauche un nourrisson scientifique etleur faisanl ainsi sucer avec le lait la salutaire doctrine de la bifurcation. Le mal 6tait fait, irreparable pour touteune generation atteinte, par suite de ce regime, non d'une maladie ciassee et cataioguee, mais d'une incurable faiblesse constitutionnelle.
Le remade ne fut pas pire que le mal, c'6tait impossible, mais il le masqua sans le gu^rir : on experimenta d'autres melanges, on mesura plus exactement les doses, on pesa sur des balances de precision les ingredients de la mixture litteraire et de la mixture scientifique ; on tritura le tout sous des circulaires et des instructions. Comment faire comprendre cette subtile chimie administrative? Souvenez-vous du po^me en quarante-huil chants dont il est parte dans un joli conte d' Alfred de Musset. Le po^te nous dit que la description de I'ecuelle natale et du nid du merle blanc, brins d'herbe, pailles, feuilles s^ches, morceau de bois, graviers, gouttesd'eau debris de mouches, pattes de hannetons cassees, etait Tobjet principal et le fond de ce po^me epique et unique : « Mais ne pensez pas que je I'eusse imprimee tout d'une venue ; il y a des lecteurs impertinents qui Tauraient sautee. Je I'avais habilement coupee par morceaux, et entremeiee au recit, afm que rien n'en fut perdu ; en sorte qu'au moment le plus interessant et le plus dramatique arrivaient tout a coup quinze pages d'ecuelle.
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Voila, je crois un des secrets de Tart. » Et voila le secret et Tart profond qui ont preside a la rdorganisation de nos etudes qui ne sont, Dieu merci, ni littdraires ni scientifiques et ressemblent un peual'habitd'Arlequin, mi-parti de rouge et de jaune, figurant d'innombrables losanges: ce n'est plus cette brutale opposition, tout un c6[6 rouge et tout Tautre c6td jaune !
La bifurcation 6tait un syst^nie, le bicephalisme est un cas t6ratologique qui pr6existait au syst^me mais en reQut soudain un d^veloppement surprenant. Nous poss^dons, on le sait, deux hemispheres c6rdbraux et la plupart des hommes pensent sans scrupulc avec les deux a la fois. N'est-il pas h pr^sumer pourtant que la nature a d'avance symbolise et pr6par6 une sorte de division du travail mental? Dans cette hypolh^se nous aurions par exemple, un cerveau pour penser, un autre pour agir. On dit que ce bicephalisme est frequent en AUemagne et que c'est pour cela que les plus audacieuses doctrines n'ont chez un AUemand aucune influence pernicieuse : rh6misphere droit ignore ce qui se passe dans Themisph^re gauche ; le penseur est un revolts mais le ciloyen reste soumis et confit en obeissance passive. Nous connaissons aussi en France cette comptabilite intellectuelie en partie double ; la religion par exemple d'un cote, la science de Tautre et entre les deux une cloison elanche qui les emp^che de communiquer. Tel un personnage de Moliere avait une oreille
pour les langues savantes et Taulre oreille pour la commune et lit vulgaire. On dit pourtant que les traditions de notre race sont tout autres et que c'est le propre du Frangais de vouloir toujours r6aliser ses id6es en actes et pousser jusqu'a un pros61ytisme intemp^rant sa passion native de mettre d'accord les faits avec la logique, les institutions avec la raison. Mais nous admettons volontiers une opposition prononc^e et m^me radicale entre r^cole el la vie, et nous n'hdsitons gu^re h prendre a rebours le mot d'un ancien : que doit-on enseigner aux enfants? ce dont ils n'auront plus h se pr6occuper devenus hommes. Les deux cerveaux ne sont plus simultan6s mais ils deviennent successifs et c'est une autre forme de bic^phalite larvae ou suraigue. On s'habitue k s6parer le systeme de ses opinions du syst^me de ses int^r^ts, bien decidd a ne considdrer comme s(^rieux et pr6ponddranis que ces derniers puisque le mondeintellectuel, le microcosme int6rieurest artificiel, arbitraire, maniable et ployable en tons sens, Rien de viril et de fort dans cette altitude ; on prend tout doucement les hommes comme ils sont et les institutions comme le hasard ou la violence les ont faites. Qu'un 6v6nement tragique ou ^implement imprevu secoue brusquement cette lorpeur, sommeil ou reverie sur le mol oreiller du scepticisme, et Ton s'apergoit que toute une generation est mure pour la tyrannic et pour Tin" vasion. L'dcole en affaiblissant a la fois Tdnergie du
voiiloir et l'6nergie du penser I'avait mal prdpar6e a la vie et plus mal encore k I'^preuve.
11 n'est pas de devoir plus imp^rieux que celui de reconstituer Tint^grit^ de territoire des etudes Rationales et de metlre un terme a ce divorce de T^cole et de la vie. La science seule pent accomplir ce miracle de rel^vement et donner aux bonnes volontds qui ne manquent pas la confiance en I'avenir par la communaute des vues et la convergence des efforts. Qu'on me permette une comparaison : quand le tisserand lyonnais penche sur son metier surveille le miScanisme et suit des yeux Tetoffe chatoyante qui se d^veloppe lentement, il sait qu'au-dessus de sa t^te se deroulent certains cartons perces de trous en apparence irreguliers comme la distribution des ^toiles du ciel, en rdalitd savamment calcules et disposes en constellations plus rdguli^res que celies de Tastronome. C'est ce qui guide son aii et sa main. En m^me temps se d^roule dans son cerveau Techeveau compliqu6 des preoccupations sociales et quand il reforme ainsi en id^e la soci(^te qui Tentoure, il arrive parfois que le fil du tissu etle fil des deductions se brisent en m^me temps, mais il les renoue d'un geste habile. D'ou lui vient cette security dans le travail qui le laisse libre de faire en m6me temps les voyages de la pensee ? De ces cartons qu'il n'a pas faits mais dont il comprend nettement et le but et Tusage. Nous sommes tons des tisscurs et toute vie a sa
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trame et sa chaine ; la science d^roule au-dessus de nos t^es le r^seau enchev^tr^ en apparence, si bien ordonne en r6alit^ de ses formes et de ses lois qui, avec la stability de Tunivers, fixent et r^glent le ryLhme de la pensde. C'est la connaissauce de ces lois qui donne la s6curit6 dans le travail. Et que de fois un simple ouvrier, pour avoir su et os6 regarder en haut est devenu i son propre ^tonnement un ' inventeur, perfectionnant le m^canisme dont il ful d'abord Fesclave, dont ilest devenu le maitre et dont il fait son auxiliaire et son serviteur. Aussi comprend-il mieux que tout autre qu'un metier, c'est de la pensde cristallis^e, et qu'une machine en bois ou en fer, c'est de la mati^re dont la science est Tame. Acquerir la science, c'est done acqu6rirde Tame. Buffon, que Ton croit toujours solennel, disait comme le peuple pour faire le plus bel 61oge d'un travail, matdriel ou d'une oeuvre de Tesprit : « II y a de rid^e la dedans! » Formule triviale et expressive; c'est I'id^e qui est dans Tunivers, Tid^e qui est dans les metiers et les ennoblit tons, que T^tude doit ddgager et montrer aux plus humbles. Lejour ou sera organise Tenseignement integral des sciences nous pourrons dire comme Descartes que nous allons prendre pour guide : « Celui qui suivra cette methode verra qu'en peu de temps il aura fait des progres merveilleux et bien supdrieurs a ceux des hommes qui se livrent a des eludes sp^ciales et que, s'il n'a pasoblenu les r^sultats
que ceux-ci veulent atteindre, il est parvenu a un but plus 61eve et auquel lours voeux n'eussent jamais oso pr^tendre. »