I. — Souveraine originality de Descartes en p^dagogie aussi
bien qu'en philosophie.
Descartes ne lient pas beaucoup de place dans nos histoiresdes doctrines p^dagogiques. Quelques lignes sur les principes de sa philosophie, quelques mots sur rinfluence qu'elle exerga au xvii*' si^cle paraissent un hommage suffisant. On ignore meme compl^tement qu'il conQut le plus rationnel et le plus pratique des plans d'enseignement professionnel. Recueilli comme il etait facile de le faire dans la biographie si amplemen t d^taill6e de Baillet, ce plan eut suffi k donner r^veil et a convaincre tous ceux qui s'occupent d'education que Descartes fut dans le sens le plus restreint
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aussi bien que dans raccepiion la plus 61ev^e un pedagogue d'intention et de vocation. II ne mdrite pas seulement comme philosophe, mais aussi comma educateur, Teloge si juste de Hegel : c'est un hdros; il a reprisles clioses par les commencements. Le propre des principes carl^siens d'enseignement c'est que loin d'avoir vieilli avec le syst^me, ils ont conserve en dehors de tout syst^me leur ^-propos et leur fecondit^ que deux si^cles ^coulds sont loin d'avoir 6puis6e, justement parce qu'on n'en a pas saisi la port^e et les consequences pour Tenseignement du peuple : « II y a des hommes, dit Huxley, qu'on appelle grands parce qu'ils repr^sentent leur 6poque et, comme desmiroirs vivants, la reflechissent telle qu'elleest. Tel futVoltaire pour qui fut fait ce mot : il a exprime mieux que personne les pensees de tout le monde, Mais il y a d'autres hommes qui sont grands parce qu*en eux se personnifie tout ce qui est en virtualite dans leur temps etqu'ils ontlemagique privilege de refl6ter Tavenir. lis expriment les pens6es qui dans deux ou trois siedes plus tard seront les pensdes de tout le monde*. » Si les pensdes de Descartes en matiere d'education etaient devenues dans notre siede celles de tout le monde il serait superflu de les d6velopper; ce travail n'a ni la pretention ni la modestie d'etre une ceuvre d'erudition. Mais Descartes
1. Huxley. Les sciences de la nature et les prohlemes qu'elles font surgir, xiv.
LES IDfiKS DIRECTRICES DE L'I^:DUCATirrN CHEZ DESCARTES 65
nous fournit une.philosophie de r^ducation; il creuse le probl^me assez profond6ment pour mettre au jour les principes qui permettent de le juger lui-mfeme en jugeant les autres et de substituer k la complication des receltes la simplication des id^es directrices. On connatt sa jolie comparaison : si vous avez une corbeille de pommes parmi lesquelles vous craignez que quelques fruits gdt6s ne corrompent les autres, commencez par vider votre corbeille et ne choisissez que les pommes sans tares pour les remeltre dans votre panier, en rejetant sans h^siter toutes celles qui sont suspectes. Bien des fruits suspects se sont glisses dans la corbeille des pr^ceptes pddagogiques ; il faut en faire le triage, non en ob^issant a la routine, mais en se r6f6rant aux principes d'une saine philosophic de Tesprit.
Deux id6es dominantes rendaient la philosophic de Descartes dminemment propre a fonder et k guider Tenseignement populaire. La premiere est Taffirmation, sans restriction ni reticences, de Tuniversalitd de bon sens ou de la raison ; la seconde est la doctrine des id6es inn6es, semen ces de vdrites que la culture doit faire infailliblement lever et fructifier.
L'^galit6 des esprits dans le bon sens et la raison,
voila le principe in^branlable de Tenseignement uni-
versel. Quand Descartes afiirme que « le bon sens est
la chose du monde la mieux partagde », il n'ignore pas
plus que Port-Royal que « le sens commun n'estpas si Bkrtrand. 5
commun qu'on pense >., et qu'il y a « une foule d'esprits grossiers et stupides ». Si renseignement des sciences s'adresse k la m^moire, a rimagination, facultds variables comme le corps dont elles dependent et dont elles suivent les multiples et changeantes dispositions, r^galit^ des esprifs n'est qu'une chim^re. Erreur encore de ne pas reconnailre qu'il y a beaucoup d'esprits faux, si vous ne distinguez pasl'esprit faux de Tesprit faussd : « Ce n'est pas assez d'avoir Tesprit bon, mais le principal est de Tappliquer bien. » Mauvaise direction d^s Tenfance, chaos de prdjug^s inculqu6s par rh6r6dit6 et le milieu, absence de m^thodes ou m^thodes propres k 6garerplus qu'a rectifier Tintelligence, autoritds qui nous enimposent, compriment Tessor de la pensde personnelle, paralysent et anesthdsient Tesprit et le coeur, voilk les causes trop rdelles des in6galitds qui sautent aux yeux. Qu'on ne dise pas que Descartes, voulant sdculariser la science et la'iciser la philosophic, cherche k se concilier son lecteur par de bonnes paroles et d'encourageantes exhortations. Ce n'estpas seulement dans Texorde duDiscours de lamdthode et au debut de sa carri^re de reformateur que Descartes soutient cettc th^se essentielle. EUe est constante dans ses t^crits. Au terme de sa carri^re il ferait comme Pascal k qui Ton demandait s'il ne regrettait pas les provinciates : je les dcrirais, rdpondit-il, encore plus fortes. Lisez le dialogue sur la « Recherche de la
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\6Tii6 par la lumi^re naturelle » ^crit pour r^sumer et synth^tiscr toiites ses ddcouvertes. Vous verrez que Descartes n'admet pas qu'on ait besoin d'un don special ou d'une exceptionnelle sagacity pour s'dlever des Veritas lesplus simples aux conceptions les plus sublimes : « C'est ce que je tdcherai de ddmonlrer, dit-il, k Taide d'une suite de raisonnements si clairs et si vulgaires que chacun pourra juger que s'il n'a pas d^couvert les m^mes choses .que moi, cela vient uniquement de ce qu'il n'a pas jet6 les yeux du meilleur cdt^, ni attache ses pens^es sur les mfemes objets que moi, et que je ne nitrite pas plus de gloire pour avoir fait ces d6couverles que n'en mdriterait un paysan pour avoir trouv6 par hasard a ses pieds un trdsor qui depuis longtemps aurait^chapp6 a de nombreuses recherches*. » J'entends dire qu'il faut prendre la declaration du Discours, non comme un principe constant et assure, mais comme un exorde insinuant ; quelle erreur, puisque c'est faire du dedaigneux et aristocratique Descartes un amateur et un qu6mandeur de basse popularity scientifique ! Un peuironique, ajoule-t-on, la reflexion que fait Descartes que les plus difficiles a conlenter en ioute autre chose n'ont point coutume de d^sirer plus de bon sens qu'ils
1. Void le litre complet qui est bien significatif: « Recherche de la verite par la lumiere naturelle qiii^ a elle settle, et sans le secours de la religion et de la philosophic, detei^mine les opinions que doit avoir un honnete homme sur toutes les choses qui peuvent faire Vobjet de ses pensees, et p4netre dans les secrets des sciences les plus curieuses. »
en ont. Ce passage ne contient que Tironie qu'on y met: siir les principes qui nous servent a juger, dit Leibniz, « comme les muscles et les tendons a marcher », un enfant en sait autant que Leibniz et n'a pas h se plaindre d'6lre mal partag6. Le plus grand malh(^maticien du monde n'a rien k changer aux r6sultats qu'obtiendra, dans une operation d'arilhm6tique, la « raison imb6cille » du premier venu. Si vous ne voyez dans le principe cart6sien de T^galit^ des raisons humaines qu'une m^iaphore ou une concession, renoncez tout d'abord k rien comprendre a la philosophic et a la pedagogic de Descartes.
Cette raison qui est tout enti^re en chacun de nous a un contenu d'une richesse in6puisable : les idees generatrices des sciences, inn^es, enracindes, prMes a se d6velopper eta s'^panouir. C'estle patrimoine commun ; tout homme Tapporte en naissant. II ne nous coute que la peine de naitre, comme notre organisme lui-m6me. Mais c'est un patrimoine que tons ne se donnent pas la peine de faire valoir. II faut exploiter cette mine par des proced6s que nous enseignent ceux qui Tout exploitee pour leur propre compte. Ces proc^d^s constituent la m6thode. Vous voulez tracer un cercle, prenez un compas; soulever un fardeau, servez-vous du levier: qui ne connaitrait ni le compas ni le levier courrait grand risque de n'accomplir, avec de grands efforts, qu'une sterile besogne et de n'aboutir, aprfes de longs
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tatonnements, qu'au ddcouragement. Mais la mdlhode n'a rien de myst^rieux ni d'incommunicable : elle s*enseigne, elle s'emprunte; vous n'avez qu'a suivre a la trace ceux qui sont arrives au but et a prendre confiance. Ce qui s'enseigne, ce n'est pas, h vrai dire, la science, mais la methode qui conduit k la science, profonde \6rii6 p6dagogique continuellement m^connue : on n'enseignepas la science mais les rdsullatsde la science et la tache est ddcourageante par son immensity, d6sesp^rante par sa st6rilit6. « Les mortels sont possddds d'une curiosite si aveugle, que souventils dirigent leur esprit dans des voies inconnues, sans aucun motif d'esp6rance, mais seulement pour voir si par hasard ce qu'ils cherchent n'y serait pas ; comme un homme qui serait d6vor6 par un desir si insense de d^couvrir un tr^sor, qu'il parcourrait sans cesse tons leschemins, cherchant si quelque voyageur n'en aurait pas laiss6 un. Ainsi^tudient presque tons les chimistes, la plupart des geomMres et beaucoup de philosophes\ » II en est de la recherche de la v^rit^ comme de la recherche du bonheur : en le croit hors de soi, on le cherche loin de soi, quand on en porte seulement en soi-m^me r unique et inepuisable source. Pour celui qui ne comprend pas cette grande v6rite, instruction, enseignement, education, sont des mots vides de sens ; integral