IV. — Pédagogie et administration
1" Bureau national d'éducation. — En 1867, à la suite d'un mémoire rédigé par la National association of school superintendants y le Congrès a institué le Bureau national d'éducation à Washington. Le premier commissaire de l'éducation a été Henry Barnard (1867-1870); après lai, John Eaton (1870-1886) et Nathaniel Dawson (1886-1889) ont occupé (ce poste, dont le titulaire actuel est, depuis 1889, M. W. T. Harris. Le Bureau d'éducation n'a pas d'autorité administrative' \ il ne dirige pas les écoles des États-Unis, mais il est en relation avec tous les bureaux d'éducation locaux, et ceux-ci lui fournissent sur sa demande les éléments pédagogiques et statistiques qu'il met en œuvre dans ses publications. Il se tient aussi en relation avec les pays étrangers, où il distribue libéralement ses publications, et il fait connaître, par les rapports annuels du Commissaire et par les brochures qu'il publie de temps à autre sur diverses questions, l'état comparé de l'instruction aux États-Unis et dans les autres pays. « La fonction légitime du Bureau d'éducation, dit M. Harris dans l'introduction du volume consacré à l'année 1888-1889, est de réunir et de distribuer des renseignements sur l'éducation. 11 faut que dans chaque endroit l'on connaisse le résultat des expériences faites ailleurs. » Le Bureau d'éducation a notablement contribué à l'uniformité des méthodes et au progrès de l'éducation en Amérique par la publicité qu'il donne aux résultats scolaires, par les renseignements et les conseils qu'il n'a cessé de fournir, par l'émulation qu'il suscite et l'influence morale qu'il exerce.
2° Caractère de l'éducation nationale. — Un pédagogue éclairé, qui a longtemps dirigé comme surintendant les écoles de Boston, M. John D. Philbrick, a défini le but de l'éducation et l'état légal
1. Il y a cependant une exception à cette règle : le Bureau d'éducation dirige l'enseignement dans le Territoire d'Alaska. D'autre part, l'instruction des Indiens est placée dans les attributions du département de l'intérieur, sous les ordres du Commissaire des alTaires indiennes.
des écoles des États-Unis dans une brochure publiée à l'occasion de l'Exposition universelle de Paris en 1878. Il s'exprime ainsi :
« L'idée de l'État et l'idée de la société civile — la première étant l'idée de la réalisation de la justice et la seconde l'idée de la satisfaction des besoins de l'homme, par la production et la distribution de la richesse — concourent, par un accord général, à produire le système d'éducation public des Américains ; et pour subvenir aux dépenses de ce système, les propriétés de la communauté sont appelées à contribuer sous forme de taxes. La conservation de la propriété par la réalisation de la justice et son accroissement par l'industrie productive dépendent directement l'un et l'autre, dans une république, de la culture intellectuelle du peuple.
« On peut dire que la communauté industrielle moderne ne saurait exister sans un système d'écoles échelonnées du degré primaire à l'Université. Et, sans le libre développement de l'industrie productive qui rend les individus capables d'accumuler la richesse nécessaire aux besoins de la vie, plus vite qu'ils ne la consomment, il n'y aurait pas de loisirs nécessaires pour cultiver l'intelligence qui doit être employée à discuter les problèmes théoriques et à comprendre les affaires publiques ; et, s'il n'y avait pas d'individus s'occupant des affaires publiques, la démocratie n'existerait que de nom. »
Il ajoute avec raison dans un autre passage : « La production industrielle d'une nation, comme on le sait, est en proportion directe de la diffusion de l'instruction. »
Aussi l'éducation populaire est-elle une des grandes questions de la politique en Amérique^ sur ce point, tous les partis sont d'accord et tous les efforts tendent à la propager et à donner à tous les enfants le développement d'intelligence nécessaire pour gagner leur vie et pour accomplir leurs devoirs civiques. « Il n'y a pas de vérité mieux établie et plus généralement admise que celle-ci, disait à la tribune du Sénat l'honorable Henry W. Blair en 1882, à savoir que la forme républicaine du gouvernement ne peut exister qu'à la condition que le peuple soit apte à se gouverner lui-même... Les Common schools de ce pays sont le terrain de recrutement et l'école de discipline des grandes armées de la civilisation, de la liberté et du progrès, dont les victoires ont été et continueront à être plus glorieuses encore que celles de la guerre. » La Common school est le moule dans lequel est coulée la jeunesse américaine ; l'instruction y est la même pour les riches et les pauvres, la même à peu près
pour les filles et les garçons. Si un certain nombre de familles aisées envoient leurs enfants dans des écoles privées, ceux-ci y trouvent une société plus choisie plutôt qu'un enseignement meilleur.
Si la gratuité de l'école publique à tous les degrés est un principe absolu dans tous les États, c'est que l'instruction est considérée comme une dette de la communauté à l'égard de ses membres -, la communauté, ainsi que l'a dit Philbrick, est largement payée de ce sacrifice par la qualité des citoyens qu'elle forme et par la richesse dont elle provoque ainsi la création .
Depuis que l'immigration a introduit en quantité considérable des éléments que les Américains considèrent comme impurs, parce qu'ils sont ou illettrés ou ignorants de la langue anglaise ou inaccoutumés aux mœurs républicaines, les efforts ont redoublé en vue d'assimiler ces masses hétérogènes. On peut dire que, le plus souvent, le système des Common schools y parvient dès la seconde génération.
La vie de famille n'est pas, en Amérique, ce qu'elle est en Europe, surtout sur le continent européen. Les enfants y ont beaucoup plus d'indépendance ; c'est pourquoi peut-être jusqu'à l'âge de quatre ou cinq ans, ils paraissent plus volontaires. En général, l'éducation se fait peu au foyer domestique, l'école en a la charge, comme elle a celle de l'instruction ^ Le polissage est peut-être ainsi plus rude, mais les esprits prennent une certaine unité de forme générale qui constitue une partie du caractère national.
Le surintendant de l'instruction publique au Minnesota, M. O. Kiehle, qui, habitant un pays nouveau, peuplé en grande partie d'émigrants, est bien placé pour apprécier ce rôle national de l'éducation, le définit clairement dans son rapport de 1891-1892: « Dans notre pays, les écoles publiques portent le poids d'une responsabilité qui est entièrement inconnue en Europe : c'est d'américaniser et de républicaniser une foule nombreuse et toujours croissante d'étrangers de tous les pays et de toutes les langues du vieux monde, d'en former une nationalité homogène, connaissant notre histoire, fidèle aux principes d'égalité et de liberté qui caractérisent notre gouvernement, familière avec notre langue nationale
1. « In America, dit M. J, Philbrick (p. 20), the peculiarities of Ihe civil soclety and the political organisation draw the child out of the influence of family nurture earlier than is common in other countries and render more fréquent tlie séparation of tlie younger branches of the family from Ihe old stock. The conséquence of this îs the increased importance of the school in éducation. »
qui seule peut leur ouvrir les trésors de notre littérature et les unir avec nous dans notre vie nationale. A tout cela, il n'y a que l'école publique qui pourvoit. Dans la famille, l'église, l'atelier, la société, les individus se groupent suivant leurs goûts et leurs affinités. Dans l'école publique seule, le riche et le pauvre, le blanc et le noir, l'indigène et l'étranger, viennent ensemble comme des égaux en droit naturel et n'ont d'autre rang que celui que donne la valeur morale et intellectuelle. Là, les distinctions artificielles, sociales, financières, religieuses, ethniques, restent à la porte et les distinctions personnelles d'honnêteté, de bonté, d'intelligence et de bonnes manières deviennent la base du respect mutuel entre les enfants de rang et de classe différents ^ . »
3° Instruction des gens de couleur. — Cette dette que la communauté croit avoir à acquitter, les Américains du sud ne s'en étaient pas souciés. Les gens de couleur y étaient restés sans instruction, à quelques rares exceptions près, pendant toute la période de l'esclavage. L' American missionary Association qui, fondée en 1846, avait ouvert quelques écoles, était méprisée et traitée par les blancs comme une société de malfaiteurs : le collège de Beree (Kentucky) qu'elle fonda en 1857, et qui n'était qu'une petite école, avait ameuté les planteurs, qui l'avaient fermé par la force. Après la guerre, il fallut pourtant adopter une autre politique et songer à instruire une population qui fournissait désormais des citoyens. Il y avait à s'occuper aussi des blancs, dont l'instruction était très arriérée ; le recensement de 1880 porte en effet que plus de 50 p. 100 des habitants de ces États étaient illettrés, et que la proportion s'élevait à 78 p. 100 des gens de couleur dans la Caroline du sud (à 16 p. 100 pour la population blanche). L'opinion publique s'émut. Tous les États ont voté des lois pour organiser leur enseignement, et tous ont décidé, après des hésitations et remaniements, qu'ils auraient des écoles spéciales pour les blancs et des écoles spéciales pour les enfants de couleur ; le plus difficile était et est encore de leur procurer les ressources nécessaires.
Un généreux citoyen du Massachusetts, M. Peabody, donna en 1867 trois millions de dollars pour constituer un fonds dont le revenu devait être employé à propager l'instruction parmi la population de couleur. En 1882, M. Blair présenta au Sénat un bill pour
1. Seventh, hiennial report of the Superintendent of public instruction of Ihe State of Minnesota, pages 23 et 24.
aider temporairement les écoles, en leur donnant, par annnités, 100 millions de dollars. Mais la proposition échoua à la Chambre des représentants, les députés du nord repoussant un subside dont ils n'avaient pas besoin, ceux du sud refusant d'accepter une aumône humiliante et déclarant qu'ils étaient capables de se suffire à eux-mêmes. En efTet, à l'époque où ce bill était discuté, la plupart des États du sud avaient, en quatre années (1880-1884), augmenté, les uns de 33, les autres de 50 p. 100 le budget affecté à leurs écoles, surtout aux écoles des enfants de couleur \
En comparant la statistique des années 1875 et 1890, on voit que l'Alabama comptait 147 000 élèves inscrits dans ses écoles à la première date et 302 000 à la seconde ; la Louisiane, 75 000 et 132 000 ; le Kentucky, 238 000 et 409 000. Mais la fréquentation est toujours faible et le manque d'argent ne permet pas de tenir l'école assez longtemps ouverte. L'État ne fournit guère que de quoi payer un instituteur de deux à quatre mois ; chaque localité doit pourvoir aux dépenses de construction et autres, et les localités en général sont pauvres. Gomme il faut des écoles séparées pour chaque race, l'instituteur chargé de donner l'enseignement aux enfants de couleur est souvent obligé de faire la classe dans l'église ou dehors ; on manque à la fois de locaux et de maîtres instruits. M. George R. Stetson calculait récemment que, vu la faible fréquentation et la courte durée de l'année scolaire, les enfants de couleur ne passaient en moyenne que 2 ans, 4 mois et 10 jours dans les écoles. G'est évidemment trop peu. Il pensait que le système d'éducation employé pour les noirs n'ayant pas réussi à élever la race inférieure au niveau moral de la race supérieure, il fallait s'occuper de leur procurer une instruction manuelle et technique plus qu'intellectuelle. Néanmoins, les progrès déjà accomplis font augurer un meilleur avenir.
4° Coéducation. — Les filles ne fréquentent pas moins les écoles que les garçons ; elles y sont même en plus grand nombre, parce qu'elles y restent plus longtemps, n'étant pas détournées aussitôt que leurs camarades de l'autre sexe par la nécessité de gagner leur pain.
Dans les campagnes de l'est des États-Unis, comme de l'ouest.
1. Dans les Étals du sud qui distinguent la provenance des taxes scolaires, on voit que les taxes payées par les nègres sont loin de sufïire à l'entretien de leurs écoles ; ce sont les taxes des blancs qui supportent la plus grande partie de la charge. Les dons des Américains des États du nord contribuent aussi (pour un quart environ) aux dépenses.
il n'y a pas place pour deux maîtres, le nombre des enfants étant trop restreint et les ressources trop modiques ; l'école a été nécessairement de tout temps commune aux deux sexes, et la coéducation est entrée dans les mœurs. L'école est commune aussi, dans certaines villes de la région nord de l'Atlantique, pour les classes primaires, plus rarement pour les classes de grammaire et les Hîgh schools. Dans les États du sud jusqu'à Baltimore (Maryland), le principe de la séparation a longtemps prévalu, mais aujourd'hui l'école mixte y prédomine. L'école est, au contraire, systématiquement commune à tous les degrés dans les États de l'ouest depuis les premiers temps de la colonisation. En somme, le système de la « coéducation », c'est-à-dire de l'éducation en commun des deux sexes, est, aujourd'hui, celui de la plus grande partie de l'Amérique. Il est prôné par beaucoup de pédagogues. « Si nous devons vivre ensemble, il faut que nous soyons élevés en vue de cette fin », écrivait un instituteur du Rhode Island à M. J. Eaton.
M. J. Eaton a fait, en qualité de Commissaire de l'éducation, une enquête sur ce sujet, de laquelle il résulte que, dans les districts ruraux, l'éducation en commun s'impose et paraît toute naturelle. Après la moisson et jusqu'à l'époque des labours, les enfants, qui ont été ensemble dans les travaux des champs, parents ou voisins, se trouvent ensemble à l'école, de cinq à seize ans, grandissant ensemble, les grands protégeant les petits, et cela sans que la moralité en souffre. « La moralité sexuelle et sociale dans les districts ruraux et les petites villes des États-Unis est d'un niveau très élevé . » Beaucoup de pédagogues voient même dans cette communauté d'études un moyen d'émulation qui stimule les élèves par la rivalité des deux sexes et qui profite à l'instruction générale, les garçons ayant plus de dispositions, en général, pour les études scientifiques et les filles pour les études littéraires ; ils y voient une école de savoir-vivre où les garçons dépouillent quelque peu leur rudesse et les filles leur timidité, et dans laquelle chacun craint d'être montré au doigt par ses camarades de l'autre sexe. « J'ai été instituteur plus de trente ans, a répondu un maître d'une ville du Colorado ; il n'y a pas un seul argument soutenable pour la séparation des sexes dans l'éducation. »
L'enquête a montré aussi que la coéducation existe dans la plupart des villes, et la grande majorité des instituteurs urbains (146 villes) l'ont approuvée dans leurs réponses en déclarant qu'elle est : V naturelle, puistju'elle existe dans la famille et dans la société;
2° conforme à la coutume, puisqu'elle est en harmonie avec les habitudes ordinaires, les sentiments de la société actuelle et les lois de l'État ; 3° impartiale, puisqu'elle donne aux deux sexes les mêmes moyens de s'instruire ; 4° économique, puisqu'elle n'exige qu'une école ; 5" convenable pour les surintendants et les instituteurs puisqu'elle facilite le classement et l'enseignement ; 6° profitable au développement de l'intelligence, à la moralité et aux habitudes sociales \
Beaucoup d'Américains pensent que les sens sont moins excités par la fréquentation journalière et la camaraderie, avec ses amitiés et aussi avec ses disputes, que par la séquestration qui donne libre carrière à l'imagination; j'ai entendu exprimer la même opinion par des Américaines ^
M. F. Buisson, dans son Rapport sur l'instruction primaire à l'Exposition de Philadelphie, a extrait d'un devoir d'élève un témoignage de jeune fille qui mérite d'être cité : « On discute dans tous les meetings scolaires de ce pays si les garçons et les filles doivent être instruits en commun... Le principal argument des adversaires de l'instruction mixte consiste à dire que lorsque les jeunes gens et les jeunes filles sont assemblés dans le même local, leur esprit est absorbé par des préoccupations complètement étrangères à l'étude. Nous nions le fait. Tout le monde sait quelles sont les tentations qui assiègent un jeune homme à son entrée dans la vie de collège. Quelques-uns sont assez forts pour résister à ces
1 . Entre autres réponses, je cite celle d'un instituteur d'AUeghany City (Pennsylvanie) : « It is the natural plan. The boys are not separated from their sisters in home work and amusements, and there is no good reason why they should be separated at school. We hâve had boys and girls reciting togelher in school for more than twenty years; before my knowledge of the schools I am told that in some the sexes were taught separately, but now in ail they study, recite, and play together, and we liave not discovered any bad results from the plan. »
2, Il est naturel que cette coéducation excite une certaine inquiétude dans l'esprit d'un Européen, Je l'ai éprouvée et, malgré les témoignages unanimement favorables des Américains auxquels j'en ai fait part, je ne dirai pas qu'elle soit complètement dissipée, mais je dirai que mon opinion est devenue beaucoup plus tempérée. Un peuple a toujours peine à comprendre les mœurs d'un autre. Les Américains ont en général une idée peu favorable des mœurs françaises parce qu'ils se la sont faite la plupart par les romans, quelques-uns par la fréquentation des lieux publics d'amusement à Paris, et qu'ils ne connaissent pas notre vie de famille, dans laquelle très peu ont eu l'occasion de pénétrer. Les Français, de leur côté, se font une idée fausse de la liberté des jeunes filles américaines. Une différence entre les deux peuples est que l'Américain ne quitte jamais le masque de la décence, et que le Français a la fanfaronnade de ses fredaines ; au fond, les mœurs de l'Amérique ne sont probablement ni pires ni meilleures que celles de la France ; mais c'est une question qu'il n'y a pas lieu de traiter ici.
tentations, mais le plus grand nombre y succombent. Il faut que la présence de jeunes demoiselles d'un caractère estimable et respectable les fortifie ou, en leur faisant honte, les empêche de céder à leurs mauvaises pensées. Ceci s'applique également à la jeune fille. La présence de jeunes gens qui sont ses amis l'empêchera de commettre beaucoup de mauvaises actions \ »
Cependant l'opinion n'est pas unanime sur cette matière aux États-Unis. Les adversaires de la coéducation disent qu'il est préférable d'avoir un programme d'études et une discipline adaptés à chaque sexe, que si les garçons gagnent quelque politesse au contact des filles, ils donnent à leur tour aux petites filles des manières un peu rudes, que le mélange développe prématurément les instincts sexuels et que les filles n'y apprennent guère jusqu'ici les travaux du ménage.
Ils citent des exemples de corruption précoce, et se font un argument de la débauche que cachent les grandes villes sous les apparences d'une rigidité puritaine, sans réfléchir, il est vrai, que cette corruption est une plaie des grandes villes quel que soit leur système d'écoles, et que, dans les pays où l'instruction primaire est générale, les prostituées ont passé, comme les autres enfants, par l'école. Un instituteur de l'Illinois, consulté dans l'enquête, a déclaré que, tout en approuvant le principe, il était convaincu par vingt années d'expérience qu'entre treize et quatorze ans il vaudrait mieux élever séparément les garçons et les filles. Dix-neuf des villes qui ont répondu dans l'enquête, particulièrement Baltimore, la Nouvelle-Orléans, Harrisburg (Pennsylvanie), ont des écoles distinctes poiu- les deux sexes ; dans les unes la séparation est absolue, dans d'autres elle commence à l'école de grammaire. Les objections ont pris plus de force à mesure que grossissaient les agglomérations urbaines et que partout les familles dont les enfants se trouvaient réunis dans ime même classe se connaissaient moins et difi'éraient davantage par l'origine et par la position sociale. Un grand nombre d'écoles privées qui sont fréquentées de préférence par les familles riches sont unisexuelles. Les écoles catholiques sont aussi pour la plupart unisexuelles.
A travers cette diversité d'opinions, le sentiment de la coéducation prévaut en Amérique, et ce n'est pas parmi les femmes que
1. Rapport sur l'instruclion primaire à l'Exposition universelle de Philadelphie, par M. F. Buisson, p. 142.
l'on trouve le moins d'avocats de la coéducation à tous-^es degrés de renseignement ; il est étroitement lié à l'ensemble des mœurs du peuple. Il n'y a pas de système d'éducation qui ne prête à de sérieuses critiques, et il n'y en a pas non plus qui préserve entièrement la jeunesse de la corruption des sens. 11 faut reconnaître devant les très nombreux témoignages de pédagogues qui parlent au nom de leur expérience, que la coéducation n'a pas, sous ce rapport, plus d'inconvénients que l'éducation séparée, et qu'elle a en Amérique des avantages qui lui sont propres.
Ce système n'est pas en faveur seulement dans les Common schools ,• il l'est aussi aujourd'hui dans des écoles normales, dans des collèges et des universités, surtout dans des universités de l'ouest qui sont de date récente. Les Friends (Quakers) possèdent neuf collèges où il est appliqué. Cornell university est un des établissements qui ont le plus contribué à le mettre en relief. L'université de Harvard a elle-même créé récemment un Women annex. La coéducation existait dans 51 collèges en 1880 ; dans 65 en 1890.
Quelle influence a eue et aura ce système? Assurément, l'importance du rôle social des femmes est plus grande en Amérique qu'en Europe, et elle augmentera; la femme aura plus d'emplois actifs dans la société ; l'avenir dira si la vie de famille y aura gagné. L'Amérique ne s'étonne pas des nouveautés, et la pensée qu'elle fait à cet égard autrement que l'Europe n'est pas pour l'en détourner.
Elle a d'ailleurs, outre son sentiment personnel, le témoignage de bons juges à l'étranger. Je n'en citerai qu'un, M. James Biyce, l'auteur de The American Commonwealth, l'ouvrage récent le plus complet qui existe sur l'état social des Américains. Il s'exprime ainsi au sujet de la coéducation dans l'enseignement supérieur : « Dans l'ouest, où elle est pratiquée, on ne trouve pas qu'elle soulève de difficultés au point de vue de la morale, et ou dit que chaque sexe contribue à améliorer l'autre, les hommes devenant plus polis, les femmes devenant plus viriles. Parfois des étudiants tombent amoureux et se marient après avoir obtenu leurs grades. Pourquoi pas ? De tels mariages sont fondés sur une connaissance des caractères plus sûre qu'on ne l'a généralement dans le monde, et il est reconnu qu'ils sont presque toujours heureux. Voilà ce qu'on pense dans l'ouest, où la fréquentation des jeunes gens et des jeunes filles est si libre, et où celles-ci sont si capables de se garder elles-mêmes, que les objections qui se présentent à l'esprit d'un Européen n'y
inquiètent personne. C'est une question de savoir si un système qui a donné de bons fruits dans la société américaine de l'ouest convient aux États de l'est.
« Les conclusions d'un étranger sur cette question sont sans valeur, ajoute-t-il ; c'est pourquoi je dois me contenter de répéter que je n'ai jamais rencontré une dame américaine sensée, connaissant le vieux monde, qui ne pensât que les mœurs du nouveau monde avaient le double résultat de procurer une existence plus agréable avant le mariage et, après, de mieux assurer la fidélité et la concorde \ »
Il y a toujours profit à étudier et à comprendre les mœurs et les institutions des autres peuples, particulièrement celles de la grande nation américaine. Il n'y a pas pour cela nécessairement opportunité à les adopter. La coéducation à tous les degrés conviendrait probablement beaucoup moins à la plupart des peuples européens qu'au peuple des États-Unis ^
Je citerai cependant un exemple et un témoignage qui prouvent que la coéducation dans l'école primaire peut avoir lieu en France sans aucun inconvénient. M. Bainier, aujourd'hui directeur de l'école municipale Arago à Paris, a été élevé dans une école primaire mixte de l'arrondissement de Montbéliard, et il a été ensuite lui-même instituteur d'une école mixte du même arrondissement. Il atteste que cette coéducation n'avait aucun inconvénient au point de vue des mœurs, qu'elle n'excitait en aucune façon les sens prématurément, et que, quoiqu'il y eût des garçons et des filles d'une quinzaine d'années, chacun ne voyait dans les autres que des camarades.
5° Écoles confessionnelles. — Les écoles confessionnelles sont désignées, aux États-Unis, sous le noQi de Denominational schools. On débat, depuis longtemps, la question de savoir, non s'il peut y avoir des écoles confessionnelles, la liberté étant entière à cet égard, mais si les écoles confessionnelles peuvent être payées sur le budget de la communauté comme des écoles publiques.