‹ L'enseignement primaire dans les pays civilisesChapitre 206 sur 219 · I. — Administration de l'enseignement primaire · texte numérisé non relu

I. — Administration de l'enseignement primaire

L'instruction primaire au dix-neuviéme siècle. — On a proposé divers noms pour caractériser le dix-neuvième siècle et plusieurs lui conviennent parce que son œuvre a été multiple. Celui de siècle de l'instruction populaire est un de ceux qu'il mérite.

Non qu'il ait inventé les écoles primaires. Il y en avait dans les siècles antérieurs et tous les peuples civilisés, bouddhistes ou musulmans aussi bien que chrétiens, ont enseigné aux enfants à lire et à écrire.

En Europe la Réforme a beaucoup contribué à propager l'instruction dans le peuple en vue de la religion, et dans certains pays, en Allemagne particulièrement, elle a doté ses écoles avec les biens sécularisés des couvents ; l'esprit du dix-huitième siècle a contribué à son tour, surtout par amour de l'humanité. On trouve principalement des preuves de la première influence dans les États protestants et en Scandinavie et des preuves de la seconde dans plusieurs États catholiques, quoique cette influence n'ait pas été la même en Angleterre qu'en Allemagne, en Suisse qu'en Espagne. Néanmoins, malgré les efforts des siècles passés, on peut dire que le dix-neuvième siècle est le premier qui ait systématisé et généralisé l'instruction primaire poiu* elle-même, sans avoir la préoccupation particulière du culte, et qui en ait fait véritablement une affaire d'État. Car, s'il y avait eu des lois promulguées sur la matière avant l'an 1800 — ce dont la Révolution française fournit un exemple

1. Quelques-unes des conclusions sur l'état comparé de l'instruction se trouvent déjà dans notre Rapport sur l'inttruclion primaire et secondaire à l'Exposition universelle de Vienne en i873.

bien connu — ces lois avaient eu en général peu d'effet; à cette date, quoique quelques États eussent de l'avance sur les autres, en somme la majeure partie des habitants du monde civilisé, surtout la grande majorité des femmes, ne savait pas encore lire et écrire.

Le progrès des idées démocratiques a été favorable à l'instruction primaire ; le progrès des sciences appliquées à l'industrie l'a été aussi. On a compris l'intérêt qu'il y avait à mettre tous les habitants d'un pays en état de communiquer par la lecture et la correspondance, à abaisser la barrière qui isolait du mouvement intellectuel la masse de la population et à effacer, dans une certaine mesure, l'inégalité qui jusque-là résultait pour le peuple de la privation de toute instruction.

L'accord n'a pas été unanime. La divergence des sentiments a été, il est vrai, moindre en général dans les pays protestants que dans les pays catholiques. Cependant il s'est trouvé dans tous les pays des hommes et des partis qui se sont effrayés des conséquences possibles de l'instruction primaire ; ils craignaient qu'elle n'ouvrît les esprits à la propagande d'idées nouvelles et hasardées, qu'elle ne développât l'esprit d'examen et de critique et n'affaiblît par là le respect des hiérarchies sociales, qu'elle n'inspirât aux humbles des ambitions que ceux-ci ne pourraient pas satisfaire et qu'elle ne les détournât des travaux auxquels ils étaient destinés ; dans les pays catholiques, on ajoutait qu'elle les éloignerait de la religion. Il y a encore des hommes et des partis qui pensent ainsi, et il est moins rare qu'on ne pourrait le croire de rencontrer des personnes ayant reçu elles-mêmes de l'instruclion dire, ou, si elles n'osent le dire franchement, insinuer : « Est-il bon que le peuple soit instruit ? »

Mais d'autres hommes, ceux de la Révolution française et de l'Indépendance de l'Amérique dès la fin du xvif siècle, plus confiants dans le progrès de l'humanité, étaient, au contraire, convaincus que le devoir de la société est de contribuer, autant que possible, dans la mesure où les ressources de la communauté et le respect de la liberté individuelle le permettent, à l'amélioration de la condition matérielle, intellectuelle et morale de tous ses membres, que l'instruction primaire est l'instrument premier du développement intellectuel, lequel, à son tour, exerce une influence sur l'amélioration matérielle et morale, qu'en conséquence elle constituait une dette virtuellement contractée par la société et que celle-ci devait s'en acquitter envers tout enfant, soit en favorisant l'ouverture d'é-

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coles, soit en faisant elle-même les frais de l'instruction populaire. Ceux-ci ont peu à peu fait pénétrer leur conviction dans l'esprit des nations, dans les conseils des gouvernements et ils ont triomphé. Dans presque tous les pays c'est le parti libéral qui s'est fait le champion de cette cause. « Répandez l'instruction sur la tête du peuple, vous lui devez ce baptême », disaient en France, à l'époque de la Restauration, les organisateurs de l'enseignement mutuel.

Ainsi qu'il arrive souvent dans les discussions politiques ou sociales, il y avait une part de vérité dans les deux thèses opposées. En matière d'éducation populaire, comme en bien d'autres, on peut dresser un long catalogue d'antinomies. Mais il ne suffit pas d'opposer le pour et le contre ; il faut une synthèse, autrement dit, il faut se décider pour agir. Or, le dix-neuvième siècle a décidé que l'instruction, en somme, était bonne et il l'a donnée : il a eu raison. On peut ajouter qu'aujourd'hui elle est indispensable et que les peuples civilisés ne pourraient pas plus s'en passer qu'ils ne le veulent : elle est une nécessité qui s'impose et le degré d'instruction primaire des nations est considéré comme une des mesures les plus précises de leur civilisation. La question véritable désormais n'est pas de Savoir s'il convient de la donner, mais comment il faut procéder pour la bien donner.

Sans doute, l'histoire nous apprend que les frères de la Doctrine chrétienne possédaient depuis le commencement du xviif siècle une méthode d'enseignement primaire que l'abbé de la Salle avait composée sous le titre de Conduite des écoles chirtiennes ; que Pestalozzi, inspiré par Rousseau, avait fondé l'Institut de Neuhof en Suisse vers 1777 et passé le reste de sa vie à exposer ses idées sur l'éducation et à en essayer l'application ; que la Prusse était régie, nominalement au moins, par le règlement scolaire de Frédéric le Grand rendu en 1763 et que la Saxe avait confirmé à plusieurs reprises les règlements du xvi' et du xvii' siècle ; que Bell et Lancaster avaient créé en Angleterre des types divers d'enseignement mutuel dans les dernières années du xviii^ siècle. Mais, en réalité, ce n'est pas aux siècles passés, c'est, comme je viens de le dire, au xix^ siècle que les systèmes de pédagogie sont devenus la matière de nombreuses études et d'une large application et que les pouvoirs publics se sont préoccupés avec suite des maisons d'école, de la préparation des maîtres, du mobilier scolaire, des tableaux, cartes et livres, comme d'une affaire d'État importante. Le xix'' siècle a infiniment plus produit de discussions, de brochures, de livres,

d'œuvres pédagogiques que tous les siècles précédents ensemble, y compris le xvi" qui pourtant a été fécond.

Dans tous les États civilisés le gouvernement a, depuis 1801, promulgué des lois ou pris des mesures pour la propagation de l'instruction primaire. En Hollande, les premières lois de ce genre sont celles de 1801, de 1803 et de 1806. En Bavière, l'obligation scolaire date de 1802. En Prusse, l'ordonnance de 1819, rendue deux ans après la création du ministère des affaires ecclésiastiques, de l'instruction et de la médecine, qu'a occupé avec tant d'autorité Altenstein pendant vingt-trois ans, a posé les règles de l'obligation scolaire. Dans le grand-duché de Bade, une loi a organisé en 1834 l'instruction primaire. Dans la seconde moitié du siècle la plupart des États allemands ont multiplié les écoles de répétition et ont rendu la fréquentation obligatoire. La plupart des cantons suisses ont créé leur système d'écoles de 1830 à 1848. La Suède, où l'instruction était déjà répandue au xviii^ siècle, a promulgué en 1842 sa loi organique sur l'enseignement primaire et, depuis 1850, elle s'est appliquée, ainsi que la Norvège, à transformer ses écoles ambulantes en écoles fixes. Dans la Finlande, qui a été longtemps une dépendance de la Suède et où les écoles fondées à l'époque de la Réforme étaient devenues très insuffisantes, le système public d'enseignement primaire a été réorganisé par les lois de 1858 et de 1866. La Hongrie a fait depuis vingt-cinq ans de grands et fructueux efforts pour nationaliser ses écoles et les élever au niveau de celles de la race germanique.

En France, la première loi qui ait réellement organisé l'enseignement primaire est celle de 1833, due au gouvernement de Louis- Philippe et particulièrement à M. Guizot. C'est en 1833 aussi, à la suite de la réforme électorale qui ouvrait plus largement les portes du Parlement à la bourgeoisie, que le gouvernement anglais a voté la première subvention pour construction d'écoles primaires ; c'est en 1839 qu'il a institué le Committee of the Privy Council on éducation ,• il n'a voté la première loi organique de l'enseignement primaire que beaucoup plus tard, en 1870. L'Italie, dont quelques États possédaient des lois scolaires dès la première moitié du xix^ siècle, a adopté, lorsqu'elle a été unie, la loi piémontaise de 1859. La loi espagnole date de 1857.

Aux États-Unis, ce n'est qu'après la proclamation de l'indépendance qu'a commencé à se former dans les États du nord un système scolaire sur le modèle de la Nouvelle-Angleterre \ c'est en 1839

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qu'Horace Mann est devenu secrétaire du Bureau d'éducation du Massachusetts et que les premières écoles normales ont été fondées ; c'est en 1867 qu'a été créé le Bureau national d'éducation à Washington. Au Canada, la loi fondamentale de l'instruction primaire dans la province de Québec date de 1841, le système scolaire de la province d'Ontario est dû au surintendant Egerton Ryerson qui est entré en fonctions en 1844; la première loi scolaire du New Brunswick est de 1833. C'est dans la seconde partie du xix^ siècle que presque toutes les Républiques hispano-américaines, prenant pour modèle, en partie au moins, les États-Unis, ont entrepris d'organiser leur enseignement primaire. Il en est de même dans les colonies et dans les pays placés sous l'autorité d'États européens, comme l'Algérie, le Cap, l'Inde, l'Australasie britannique, les Antilles. En Afrique, le gouvernement égyptien a ouvert des écoles musulmanes. En Asie, le Japon, entrant résolument dans le concert de la civilisation européenne, a créé tout son système d'instruction depuis 1860.

Le développement de l'instruction primaire, qui a été la conséquence de ces lois, a changé l'équilibre moral du monde. Avec la science qui a transformé les procédés de l'industrie et accru énormément la puissance de l'homme sur la nature, avec la vapeur qui, en rapprochant les distances sur terre et par mer, a donné de nouvelles facilités au commerce et de nouvelles habitudes aux populations, avec les changements politiques qui ont assuré à la démocratie, soit la prépondérance, soit au moins une place considérable dans le gouvernement de la plupart des États civilisés, l'instruction primaire est assurément un des faits les plus considérables du xix^ siècle et un des plus féconds en conséquences heureuses. L'augmentation prodigieuse depuis cinquante ans des livres, revues, journaux publiés chaque année, des lettres et imprimés transportés par la poste fournissent un indice numérique du progrès accompli, mais est loin d'en fournir la véritable mesure \

1. Une statistique (dont je ne garantis pas la parfaite exactitude) évaluait en 1894 à 60 000 le nombre des journaux et revues publiés dans le monde civilisé : à savoir 20 000 aux États-Unis et Canada; 8 000 en Grande-Bretagne et Irlande; 6 000 en Allemagne ; 4 300 en France ; 2 ooo au Japon ; i 900 en Italie ; i 200 en Hongrie ; 1 000 en Asie (Japon excepté) ; 850 en Espagne ; 800 en Russie ; 800 en Australasie ; 600 en Grèce ; 450 en Suisse ; 300 en Hollande ; 300 en Belgique ; 1 000 dans d'autres pays. La moitié environ de ces publications se font en langue anglaise. Le Petit Journal est la publication dont le tirage est le plus considérable (iiooooo exemplaires). On estime à 3 milliards i/2 le nombre des exemplaires de journaux et revues publiés dans l'Amérique du Nord.

La statistique internationale des postes pour l'année 1887 ou années antérieures

Sans doute rexpérience n'a pas justifié toutes les espérances que l'enthousiasme de l'apostolat avait fait d'abord concevoir aux plus ardents promoteurs de l'instruction populaire : l'ouverture de l'école n'a pas fait fermer et ne fera pas fermer la prison. C'est que la criminalité a des causes nombreuses, individuelles et sociales, qu'on ne supprime pas en apprenant aux enfants à lire et à écrire^ . Toutefois c'est parmi les illettrés que l'on compte encore proportionnellement le plus de crimes contre les personnes et de vols dans les pays civilisés : ce qui est logique.

Sans doute, en second lieu, le progrès du bien-être matériel n'est pas indissolublement lié et n'est pas nécessairement proportionnel au progrès de l'instruction. Cependant l'instruction a contribué à élever le salaire en général, en rendant l'ouvrier plus capable d'exécuter certains travaux et de discuter ses intérêts.

Sans doute, en troisième lieu, le peuple peut se nourrir, et se nourrit trop souvent de mauvaises lectures : on citerait en France, particulièrement, plus d'un journal et d'un roman à l'appui de cette objection. La corruption par la presse est un mal qu'il est profondément regrettable de voir s'étendre dans certains pays, mais qui n'est pas un mal universel et qu'il ne faut pas croire entièrement sans palliatif ou sans réactif sous le régime de la liberté ; s'il en était autrement, il faudrait désespérer de la liberté même. Qui faut-il le plus en accuser : le journal qui cherche à vivre d'obscénités ou de sophismes, ou le peuple qui le fait vivre en l'achetant? Tous deux sont à la fois cause et effet.

de 1882 à 1887 porte le nombre total des lettres et cartes postales à 7 milliards, dont 4 091 millions pour l'Europe, i 35i pour l'Amérique, le reste pour les trois autres parties du monde. Les pays qui occupent les premiers rangs par l'importance relative de leur correspondance sont : la Grande-Bretagne et l'Irlande (46 lettres par habitant par an), la Nouvelle-Galles du Sud (4i lettres), Victoria (33), la Nouvelle-Zélande (31 ), les États-Unis (31), la Suisse (29), le Queensland (25), le Canada (22), l'Empire allemand (22), les Pays-Bas (i9), le Danemark (19), l'Australie méridionale (19), la France (16), l'Autriche (J6), l'Australie occidentale (16), la Tasmanie (i3), les îles Hawaï (13), le Luxembourg (i2), la Suéde (9), la Hongrie (9), la Norvège (8), l'Italie (7), l'Uruguay (7), l'Espagne (6), le Chili (6), le Portugal (5), la République argentine (4), la Russie d'Europe et d'Asie (1 1/2), etc.

En rapprochant cette liste des tableaux statistiques, qui indiquent à peu près le développement relatif de l'instruction primaire, on voit que l'ordre d'importance a beaucoup de ressemblance (Voir Uebersichten der Weltwirtschaft, par F. von Juraschek).

1. Nous avons traité cette question dans le second volume de La Population française (t. H, p. 464), ch, I. (Le vice et le crime,) du livre III, « On a eu tort de dire que l'instruction chassait le crime... » M. Bodio conclut, comme nous, qu'il est impossible de calculer un rapport numérique entre la criminalité et l'instruction primaire. {Islruzione e delinquenza, letteraall'onorevole Bonghi, 1895). Voir sur ce sujet les travaux de M. Joly,

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Sans doute, enfin, des révolutions dans Tordre moral, aussi considérables que celles dont notre siècle est témoin, ne s'opèrent pas sans troubler des intérêts, sans déclasser des personnes, sans faire germer dans certains esprits des instincts d'ambition injustifiée et même de perversité, et dans la masse du peuple des appétits qui dépassent les moyens de satisfaction et une certaine impatience de la subordination. Le moraliste ne doit-il pas se demander tout d'abord si certains politiques qui dénoncent avec insistance le mal ne jugent pas la foule ingouvernable parce qu'elle se laisse moins gouverner aujourd'hui par eux et chercher si la direction qu'ils voulaient imprimer était toujours conforme aux intérêts de cette foule ? On a répété, particulièrement en France, que, lorsque tout le monde aurait de l'instruction, personne ne voudrait plus exercer les professions humbles et pénibles, comme celles de domestique ou de terrassier. Assurément la diffusion de l'instruction a modifié et modifiera encore l'équilibre ancien des couches sociales et des relations individuelles et influera sur les salaires et sur la condition des personnes. Il y a des métiers dans lesquels l'offre du travail diminuera et il y en a d'autres dans lesquels elle surabondera -, mais, comme, après tout, la totalité ou presque la totalité des humains doit vivre en travaillant, il faudra bien que chacun finisse par accepter et même rechercher quelque occupation qui le fasse vivre. L'instruction primaire n'est pas la cause unique des changements qui se produisent aujourd'hui dans les relations sociales : ainsi, aux États-Unis, où l'esprit démocratique est encore plus développé que l'instruction, on se plaint de ne pas trouver toujours à la maison des serviteurs assez dociles et à l'atelier des ouvriers assez stables ; cependant en Saxe et en Wurttemberg, où l'instruction est universelle, ni les domestiques ni les ouvriers n'ont manqué jusqu'ici.

Assurément il n'est pas indifférent au philosophe, non plus qu'au politique, que, durant la période de transition de l'ignorance à la connaissance, il se manifeste dans la masse du peuple des bouillonnements d'idées confuses et des soulèvements de désirs inassouvis et que, dans le choix qu'elle fait de ses chefs, elle se laisse souvent séduire par l'utopie, que les bases fondamentales de la société soient attaquées et, par suite, le progrès social menacé. Mais ce n'est pas uniquement parce que l'instruction primaireexiste, c'est aussi parce que l'industrie tout entière et les conditions de la production de la richesse ont été transformées que des

difficultés de ce genre ont surgi. Il faut juger de telles révolutions non pas exclusivement par leurs aspérités et par les détails qui choquent, mais surtout par l'ensemble de leurs résultats. Or, on voit que les inconvénients qui peuvent dériver de l'enseignement primaire n'occupent qu'une place relativement très restreinte, lorsque, envisageant l'ensemble, on mesure la grandeur de l'œuvre ; on proclame alors sans hésitation que l'instruction primaire a été une manière de rédemption de l'humanité et on sent qu'il n'y a pas d'exagération à employer cette expression.

Si le savant aspire toujours à s'instruire davantage en vue de perfectionner son être, pourquoi, indépendamment de toute considération pratique, refuserait-on à la masse des hommes la possibilité de connaître quelque chose? D'autre part, pour la pratique de la vie, à combien de titres n'est-il pas profitable à cette masse, composée de membres de la société qui sont des travailleurs et des citoyens, de participer aux idées de son pays et de son temps ? On parle beaucoup aujourd'hui de solidarité sociale. L'instruction primaire libéralement distribuée par la communauté et à ses frais n'est-elle pas une des manifestations les plus éclatantes et les plus légitimes de cette solidarité ?

Au moment où le xix* siècle finissant va rendre ses comptes à l'histoire, il ne peut pas se vanter que l'instruction primaire qu'il a organisée ait résolu toutes les questions sociales : elle n'est pas une panacée. Il peut même avouer qu'elle a contribué à soulever certaines difficultés nouvelles. Une des plus graves est celle de la religion ; car il est évident qu'en somme et malgré les exceptions que l'on peut invoquer, l'instruction primaire a tendu à affaiblir plutôt qu'à fortifier le sentiment religieux des populations, de quelque culte qu'il s'agisse, parce qu'elle suscite le doute avec l'esprit d'examen, et on se demande avec inquiétude si l'école peut remplacer l'église pour enraciner solidement dans les âmes les principes de morale indispensables à la vie sociale. Chargée de façonner l'intelligence des masses, l'école, en donnant l'instruction élémentaire, a incontestablement aussi la mission de contribuer à l'éducation de l'homme et du citoyen ; la question est de savoir si elle est suffisamment organisée pour cette seconde partie de sa mission et s'il est facile d'obtenir des maîtres les qualités et des élèves la docilité et le respect nécessaires pour atteindre ce double but.

Il ne faut pas désespérer de l'avenir et surtout il ne faut pas lui tourner le dos parce que le présent, comme toutes les époques

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de l'histoire, met sous nos yeux un mélange de mal et de bien. Au milieu du xx^ siècle on s'étonnera probablement que le xix^ ait pu hésiter sur la question de rinstruction primaire; mais on lui saura gré de l'avoir résolue et la démocratie qui monte, et que l'école aura aidée à monter, lui sera reconnaissante.

Administration générale et inspection des écoles publiques et privées. — Dans tous les États civilisés, l'instruction primaire, qui était donnée autrefois par l'Église ou par quelques particuliers, est devenue véritablement une affaire d'État. C'était en quelque sorte une œuvre de charité ; c'est maintenant une fonction publique et, comme je viens de le dire, une des plus importantes. Les peuples la réclament ; les gouvernements l'ont organisée ; les administrations qui la distribuent ou la régissent ont pris avec le temps plus de corps et de développement; c'est ainsi que, dans la plupart des pays, elles sont devenues des ministères.

En France, la création d'un ministère de ce genre date de 1824, année où le comte Frayssinous, évêque d'Hermopolis, grand maître de l'Université depuis 1822, est devenu ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instniction publique. Après la Révolution de 1830, il y a eu définitivement un ministère de l'instruction publique, auquel a été souvent rattaché le service des cultes. La création d'un inspecteur par département en 1835 et celle d'un inspecteur primaire par arrondissement en 1850 ont beaucoup contribué à l'amélioration du service. Le ministre administre l'instruction publique et exerce sa surveillance sur l'instruction privée en faisant exécuter les lois et les règlements. Il dispose pour cet effet, d'une part, des bureaux de l'administration centrale, des conseils et commissions institués par lui ou élus et des inspecteurs généraux qui font des tournées dans les départements, d'autre part, des inspecteurs d'académie qu'il nomme et qui sont en résidence auprès du préfet dans chaque chef-lieu de département et des inspecteurs primaires dont la circonscription correspond le plus souvent à l'arrondissement.

Dans chaque département il y a un conseil départemental présidé Ijar le préfet ou par l'inspecteur d'académie qui en est le vice-président et composé de douze membres élus ou désignés par leurs fonctions.

Dans chaque commune il y a une commission scolaire que préside le maire et qui doit veiller à la fréquentation.

Les écoles primaires publiques que toutes les communes sont obligées d'avoir, sont placées sous l'autorité immédiate des inspec-

teurs primaires. Les communes fournissent et entretiennent les locaux; l'État paie les traitements.

Le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande n'a pas de ministère de l'instruction publique. Mais, depuis 1839, il existe en Angleterre un comité de l'éducation qui a pris depuis 1870 le titre di Education department et qui est chargé de l'exécution des lois sur l'enseignement élémentaire. Des inspecteurs nommés par la Reine sont attachés à ce département ; les écoles qui se soumettent à leur inspection reçoivent en conséquence des subventions de l'État proportionnellement au nombre des examens que passent avec succès les élèves de ces écoles ou au nombre des élèves fréquentant. Chaque bourg et paroisse forme, seul ou réuni à d'autres paroisses, un district scolaire administré par un School board électif qui a pour pouvoir de lever des taxes, de créer des écoles, de faire des règlements et de rendre l'instruction obligatoire ; là où il n'y a pas de School board il y a au moins mi comité désigné sous le nom de School attendance committee. Les écoles des School boards ne sont pas confessionnelles et sont toutes soumises à l'inspection. Les écoles « volontaires », qui ont pour la plupart le caractère confessionnel, ne sont pas sous l'autorité des boards et ne sont soumises à l'inspection que lorsqu'elles y consentent ; aujourd'hui elles s'y sont toutes soumises à peu d'exceptions près et l'inspection s'étend sur presque tout l'enseignement primaire dans un pays où les mœurs et les institutions ont répugné pendant longtemps à l'ingérence administrative.

En Ecosse, l'administration des écoles, placée sous la direction du School educational department, ressemble beaucoup à l'administration anglaise.

En Irlande, les subventions du gouvernement, données par le Board of éducation, n'étaient d'abord qu'une petite fraction du budget des écoles ; aujourd'hui elles y figurent dans la proportion des 7/9 ; peu à peu l'État a pris presque toute la place.

Aux Pays-Bas, l'instruction publique est une des attributions du ministre de l'intérieur qui exerce sa surveillance par des inspecteurs provinciaux ayant chacun plusieurs provinces sous leur autorité, par des inspecteurs de district «t des surveillants ou inspecteurs d'arrondissement (au nombre de deux ou plus par district). Les communes doivent pourvoir à l'entretien d'écoles publiques, soit payantes, soit gratuites.

En Belgique, l'instruction publique a eu un ministère spécial :

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mais aujourd'hui elle dépend du ministère de l'intérieur et de l'instruction publique, auprès duquel siège un conseil de perfectionnement de l'enseignement primaire. Des inspecteurs principaux et cantonaux sont chargés de surveiller les écoles communales et les écoles subsidiées ; ils n'ont aucune autorité sur les écoles privées. Des comités scolaires surveillent aussi. Chaque commune, à moins d'une dispense spéciale, est tenue d'avoir et d'entretenir à ses frais une école primaire que surveille le conseil communal ; la province et l'État accordent des subventions non seulement aux écoles communales, mais à des écoles privées lorsqu'elles acceptent l'inspection. Les autorités ecclésiastiques ont droit d'inspecter les écoles au point de vue de la morale et de la religion.

La Prusse possède un ministère des affaires ecclésiastiques, de la religion et de la médecine. Les inspecteurs sont nommés par l'État et relèvent uniquement de lui, qu'ils soient laïques ou ecclésiastiques. Le gouverneur dans chaque province administre avec le concours d'un conseil des écoles (Kônigliches provincial Schulkollegium). Les inspecteurs généraux sont nommés par le ministre. Les inspecteurs de cercle et les inspecteurs locaux dans chaque commune sont nommés par le gouverneur de la province {Regierung)^ avec approbation du ministre quand ils reçoivent un traitement de l'État. Les communes sont tenues d'entretenir des écoles ; un comité scolaire {Schulvov stand) administre l'école et présente les instituteurs à nommer.

La Saxe possède un ministère de l'instruction publique et des cultes qui prépare les projets de loi et de règlement, donne des subventions aux écoles et les fait inspecter par ses inspecteurs régionaux. Les inspecteurs président les conférences des instituteurs et se réunissent tous les ans au ministère en comité pour examiner, avec le concours d'un certain nombre d'instituteurs et d'ecclésiastiques, les questions relatives à l'enseignement.

En Bavière, le ministre de l'intérieur, pour les cultes et les affaires scolaires administre, avec l'aide d'un juriste référendaire, qui est nommé dans chaque province par le président du gouvernement provincial \ dans chaque district est un inspecteur qui est le plus souvent le doyen du district \ dans chaque commune est une commission scolaire que préside le curé ou le pasteur.

La Suisse ne possède pas de ministère de l'instruction publique, paixe que chaque canton, étant indépendant à cet égard, a son organisation particulière.

Le ministère de l'instruction publique en Autriche date de 1848 ; supprimé en 1860, il a été rétabli en 1867 sous le titre de ministère des cultes et de l'instruction. La loi de l'Empire fixe les règles générales ; les lois provinciales règlent les détails, particulièrement en ce qui concerne l'inspection, les traitements et la fréquentation. 11 y a des inspecteurs provinciaux et des inspecteurs de district nommés par le ministre. Chaque commune est tenue d'entretenir une école.

La Hongrie a aussi définitivement, depuis 1867, un ministère de l'instruction publique. L'inspection est exercée par les inspecteurs royaux que nomme le ministre et par des comités scolaires qui nomment dans chaque localité les instituteurs avec la participation du conseil scolaire du district.

En Espagne, l'instruction publique, administrée par un directeur général et un conseil d'instruction publique, est une dépendance du ministère du Fomento. Des inspecteurs généraux et des inspecteurs provinciaux sm'veillent *, un recteur est à la tête de chacun des dix districts universitaires. Dans chaque province est une Junte de l'instruction publique ; d'elle relèvent les commissions municipales (Juntas de primera ensenanza)^ qui ont une part dans l'inspection et l'administration des écoles. Toutes les communes sont tenues d'entretenir des écoles. Le clergé insjjecte au point de vue de l'enseignement religieux et a sa place dans tous les conseils.

En Portugal, l'enseignement public est placé sous l'autorité du ministre de l'intérieur assisté d'un conseil supérieur de l'instruction. Jusqu'en 1892, les pouvoirs locaux ont été chargés, sous le contrôle de l'État, de l'exécution des lois sur l'enseignement, et particulièrement de l'établissement des taxes ; depuis 1892, l'administration des écoles appartient directement à l'État.

En Italie, il y a un ministère de l'instruction publique. Le ministre est assisté d'un conseil de l'instruction publique. Dans chaque province est un provéditeur royal assisté d'un conseil scolaire provincial ; dans chaque aiTondissement, un inspectem* est placé sous les ordres du provéditeur et du préfet. Dans chaque canton, un délégué scolaire, relevant de l'inspecteur, surveille les écoles. Toutes les communes sont tenues d'entretenir au moins une école.

En Russie, il y a un ministère de l'instruction publique qui administre d'une manière générale les affaires de l'instruction et spécialement les écoles primaires populaires ; il est assisté d'un conseil

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consultatif et d'un comité scientifique. La Russie est divisée en onze grands arrondissements scolaires, à la tête desquels est un curateur nommé par le ministre et dont chacun comprend plusieurs provinces. Dans l'enseignement primaire, le curateur a surtout Tadministration des écoles urbaines. Dans chaque province est un directeur des écoles populaires, assisté d'inspecteurs qui inspectent les écoles privées comme les écoles publiques ^ dans les provinces où le conseil provincial dit zemslvo est organisé, ces conseils ont une part dans l'administration des écoles. 11 y a aussi des conseils scolaires de province et de district qui sont présidés par le maréchal de la noblesse et sont composés de deux fonctionnaires désignés par l'administration et deux membres élus par l'assemblée provinciale. Les écoles de paroisse sont administrées par le Saint- Synode.

En Roumanie, il y a un ministère de l'instruction publique et des cultes et un conseil supérieur de l'instruction ; dans chaque département est un réviseur. Il y a un inspecteur général de l'enseignement supérieur et de l'enseignement secondaire, aidé de deux inspecteurs et d'un inspecteur de l'enseignement primaire et normal primaire et de trois inspecteurs de circonscription.

En Suède, en Norvège et en Danemark, le ministère des cultes et de l'instruction publique dirige l'enseignement. Dans ces trois États, il y a des inspecteurs, une administration départementale, et toute commune est obligée d'entretenir au moins une école.

Une administration analogue existe en Finlande où le chef de la section des cultes et de l'instruction au Sénat dirige l'enseignement.

Le Japon possède un ministère de l'instruction publique qui a sous ses ordres des inspecteurs. Les gouverneurs de province administrent l'enseignement et ont sous leur autorité un inspecteur des écoles dans chaque comté et des inspecteurs locaux ; dans chaque ville un comité scolaire élu veille à l'établissement et à l'entretien des écoles. Toute commune est tenue d'entretenir un nombre d'écoles suffisant.

Dans les colonies britanniques de l'Australasie, l'action du gouvernement est devenue plus directe avec les années, parce que la démocratie a une tendance à fortifier les pouvoirs de l'administration centrale, en vue d'obtenir plus sûrement de prompts résultats. La Nouvelle-Galles a placé l'instruction sous l'autorité d'mi ministre ; Victoria, la Tasinanie, la Nouvelle-Zélande, en ont fait au-

tant. L'Australie occidentale, moins peuplée, s'était contentée d'un bureau de l'éducation, jusqu'en 1893, année où un ministère de l'instruction publique (Education department) a été créé. Il y a des inspecteurs et des bureaux locaux (School boards). Depuis 1890, la colonie de Victoria, pays très démocratique où la tendance à la concentration des pouvoirs sociaux entre les mains de l'État est très accentuée, a remis toute l'autorité aux mains du ministre ; elle a supprimé les subventions aux écoles, fait des écoles publiques la propriété de l'État et substitué aux School boards des Boards of ad~ vice dont l'autorité est plus restreinte.

Dans les colonies britanniques du nord de l'Amérique, les provinces de Québec, d'Ontario, du Manitoba, de la Colombie ont un ministère de l'instruction publique ; celles de la Nouvelle-Ecosse et du New Brunswick ont un surintendant de l'éducation. Dans la province de Québec, le département de l'instruction publique est dirigé par le surintendant de l'instruction publique; celui-ci est assisté d'un conseil de l'instruction publique partagé en deux comités, l'un catholique et l'autre protestant ; chaque municipalité doit entretenir à ses frais des écoles et divise, quand il y a lieu, son territoire en arrondissements scolaires ; dans toute municipalité ayant une minorité catholique ou protestante, il peut être établi une école spéciale dite « école dissidente » , qui a droit aussi à sa part de l'impôt comme l'école publique. Dans la province d'Ontario, le ministre de l'éducation est assisté d'un conseil d'éducation -, dans chaque comté, il y a un conseil du comté qui nomme un ou deux inspecteurs ; dans les villes (Townships)^ chaque district scolaire a un Board of trustées qui impose les taxes et nomme les instituteurs, mais qui ne peut choisir ceux-ci que parmi les personnes brevetées. Les législateurs de l'Ontario ont adopté des mesures de prudence pour empêcher la politique d'envahir l'école ; ainsi les School trustées ne peuvent pas être pris parmi les membres du conseil municipal et la nomination des inspecteurs n'est pas livrée à l'élection populaire ; les catholiques peuvent organiser des comités pour administrer les écoles dissidentes et ont le droit de lever des taxes, comme les protestants.

Les États-Unis n'ont pas d'administration centrale de l'instruction. Le Bureau d'éducation, qui est une institution nationale ayant son siège à Washington, publie des statistiques, des études pédagogiques, et donne par là des renseignements et des conseils précieux, mais il n'administre pas. La législature de chaque État fait

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