Ibid., p
l'enseignement secondaire actuel 5
devenir un homme de goût, un « honnête homme »? Accourez; j'ai de quoi vous contenter. Préférez-vous, en prévision de la lutte pour la vie et pour la fortune, vous munir d'un bagage de connaissances positives et utiles? J'ai votre affaire. Comme le sage de la Fontaine, l'Enseignement secondaire peut crier, suivant les gens : « Vive le Roi ! Vive la Ligue ! »
Si cependant ces deux types d'enseignement étaient demeurés entièrement distincts, chacun conformant ses programmes et ses méthodes à son but propre, le mal eût été moins grand et la confusion qui règne aujourd'hui dans la question de l'Enseignement secondaire ne se serait pas produite. Mais entre l'Enseignement classique et l'Enseignement moderne s'est élevée — il fallait s'y attendre — une émulation ou plutôt une rivalité pour le succès et la popularité, dans laquelle chacun, comme il arrive, voulant dépasser son voisin, lui a emprunté ses moyens de réussir et a, du même coup, perdu sa propre originalité. L'Enseignement secondaire classique, au lieu de rester purement et simplement classique, a cherché à dissimuler son grec et son latin, antique défroque, sous l'ajustement à la mode; il s'est habillé de langues vivantes, de sciences physiques et naturelles, de notions d'hygiène, etc. L'Enseignement moderne, de son côté, a voulu prendre les nobles allures de son aîné : il s'est proclamé le défenseur de la « culture générale » ; il a réclamé un baccalauréat; il a voulu, lui aussi, préparer ses élèves aux professions libérales, et former des polytechniciens, des avocats, des professeurs. En sorte que nous avons maintenant un Enseignement secondaire classique à tendances utilitaires, et un Enseignement secondaire
moderne à prétentions désintéressées. Qui démêlera cet embrouillement ?
Le malheur est qu'à vouloir contenter tout le monde, on risque fort de ne contenter personne. Et c'est ce qui arrive aujourd'hui à l'Enseignement secondaire. Chacun lui reproche de n'être pas proprement et spécialement ce qu'il voudrait qu'il fût. Ni les utilitaires ni les partisans d'une culture générale et désintéressée ne se déclarent satisfaits. Et les uns et les autres ont raison, puisqu'il n'est en effet ni utilitaire ni désintéressé. Les familles perdent confiance. On n'a pas craint de dire que l'Enseignement secondaire classique ne se soutient plus que grâce au « snobisme* ». Quant à l'Enseignement secondaire moderne, qui n'a pas fait ses preuves, on se défie de lui. En somme, le public va disant que l'Enseignement secondaire n'est plus, ou n'est pas encore, « au courant ». Quant à ceux qui le voient de près et le peuvent juger avec compétence, ils déplorent que, trop docile aux influences contradictoires et passagères de la mode, trop soucieux de se faire tout à tous, il ait perdu ce qui faisait son originalité et sa vigueur : une forte et volontaire unité.
Il ferait un dénombrement comparable à celui de Y Iliade celui qui voudrait énumérer tous les reproches adressés depuis vingt ans à notre Enseignement secondaire. Nous reculons devant un aussi long et fastidieux
i. Cf. Ch.-V. Langlois, La Question de l'Enseignement secondaire {Revue de Paris du 1" janvier 1900, p. 148).
l'enseignement secondaire actuel 7
travail, qui, aussi bien, serait inutile à Tobjet que nous nous proposons.
Nous n'entendons en effet parler que de renseignement proprement dit et n'avons en conséquence point à nous préoccuper des défauts que Ton peut relever dans le régime administratif des lycées, dans la discipline, etc. Et même, nous voulons restreindre notre observation à TEnseignement classique. Ce serait nous faire la partie trop belle que d'y englober l'Enseignement moderne, dont personne aujourd'hui en France ne pourrait dire avec quelque précision ce qu'il est, ce qu'il veut, de quelle idée il s'inspire.
§ 1. — Ce qui frappe d'abord lorsqu'on parcourt les programmes de TEnseignement classique, c'est leur air suranné. En vérité, est-ce bien là la nourriture qui convient à des enfants d'aujourd'hui? Grec, latin, histoire ancienne, grecque, romaine, etc., on croirait lire le plan d'études des collèges du xvn® siècle. Nous voyons bien qu'il y est fait une place à la géologie, aux sciences physiques et naturelles, à l'hygiène, etc. Mais les^préoccupations «modernes », celles qui hantent notre société, nous voulons dire les problèmes économiques, politiques, sociaux, philosophiques, religieux, qui travaillent cette fin de siècle, nous n'en apercevons pas trace. On semble s'être appliqué à les exclure. Malgré les « replâtrages » et les « maquillages * », les programmes de l'Enseignement classique conservent un air antique. « Les vicissitudes près de quatre fois séculaires que le système a traversées n'ont pas complètement oblitéré
1. C'est ainsi que M. J. Lemaitre appelle les modifications apportées aux programmes, France de demain du 15 juin 1898.
le dessein de ses fondateurs, les hommes de la Renaissance, de la Réforme et de la contre-Réforme*. »
Surannés, ces programmes sont encore surchargés*. Ils nous apparaissent comme une véritable compilation encyclopédique, et on a pu dire d'eux avec raison qu'ils étaient les « professions de foi électorales de TEnseignement secondaire' ». Les professions de foi promettent beaucoup, mais ne sauraient tenir leurs promesses. Et en vérité, il serait à plaindre le jeune homme qui aurait entassé dans sa tête la somme énorme de connaissances qu'énumèrent les programmes. Histoire, géographie, lettres anciennes et modernes, philosophie, mathématiques, physique, chimie, géologie, botanique, hygiène, tout y est. On nous objecte que les élèves se gardent de retenir tout ce qu'on leur enseigne. Il est vrai. Mais alors, à quoi bon ces programmes?
Autre défaut — plus grave celui-là — les programmes sont incohérents. Ils ne présentent pas une forte unité intérieure; en eux ne circule pas la sève vigoureuse d'une pensée organisatrice. Qu'a-t-on prétendu par cet amas de notions diverses, les unes purement pratiques, les autres uniquement esthétiques? Pourquoi, en face de ces « connaissances utiles », notions d'hygiène, préparation du gaz d'éclairage ou de la benzine, cette science désintéressée et « inutile » au premier chef, la cosmographie? Et, côte à côte avec Platon et Virgile, que viennent faire les « notions de police sanitaire des