‹ L'enseignement secondaire et la démocratieChapitre 72 sur 94 · Instructions, p. 72, note · texte numérisé non relu

Instructions, p. 72, note

Une doctrine de la vie? Mais c'est précisément ce que les adversaires de renseignement libéral prétendent qu'il est incapable de donner aux jeunes gens. En fait, nous disent-ils, votre Enseignement classique, tel qu'il existe, s'interdit d'enseigner aucune doctrine. Il se proclame neutre, c'est-à-dire indifférent aux doctrines, se refusant à en adopter aucune. En droit, l'enseignement libéral ne peut pas enseigner de doctrine morale; car enseigner une doctrine, quelle qu'elle soit, c'est entreprendre sur la liberté de l'enfant. L'enseignement libéral ne peut professer une morale qu'en se reniant lui-même.

On reconnaît ici, tournée contre l'enseignement, la même objection que nous avons entendu adresser à l'éducation libérale. Nous essaierons d'en montrer la faiblesse. Mais il nous faut d'abord avouer que l'Université n'a pas peu contribué à propager cette fausse conception du libéralisme. N'a-t-elle pas, des principes de la doctrine libérale, conclu à la neutralité stricte entre les confessions — ce qui est bien, les choses de la religion n'étant point du ressort de la raison, — mais aussi entre les idées morales, politiques et sociales, — ce qui n'est plus soutenable? Prudente à l'excès, et peutêtre aussi avec la secrète pensée que sa prudence lui gagnerait des sympathies, elle s'est interdit toute affirmation doctrinale. Le dogme de la neutralité a remplacé le dogme de l'orthodoxie cousinienne. Les « questions irritantes », c'est-à-dire précisément celles que doit connaître et sur lesquelles doit prendre parti tout homme qui pense, ont été bannies des programmes. Mais comme ces grandes questions morales, politiques et sociales sont, quoiqu'on fasse, l'aboutissement inévitable de tout enseignement, et que, même exclues des

programmes, elles surgissent à tout propos, à Toccasion parfois des exercices les plus humbles, on a recommandé aux professeurs d'avoir le courage de les fuir. On a exigé d'eux, sous prétexte d'apaisement, l'infidélité la plus grave à la doctrine libérale. Ils ont obéi. Et c'est ainsi que l'Enseignement secondaire a été appauvri, vidé de tout ce qui eût fait de lui un enseignement libéral. Il n'a plus « d'âme ». Nul « Dieu intérieur^ » ne l'anime. Et môme ses partisans les plus zélés sont obligés d'avouer qu'il manque actuellement d'une doctrine morale assez forte et vivante pour le rendre luimême vivant et fort.

Toutefois n'allons pas rendre responsable de cette indigence de notre Enseignement secondaire la doctrine libérale elle-même. Mais, faisant abstraction de toute considération d'opportunité, d'habileté ou d'intérêt, demandons-nous ce que réclamerait, sur cette délicate question de la neutralité, une pédagogie libérale fidèle à elle-même. Elle nous ordonne de former des hommes libres. Or, nous n'y pouvons réussir qu'en étant nous-mêmes des hommes libres. Seul un esprit libre, réalisant sous une forme concrète et vivante l'idéal qu'il propose, peut élever d'autres esprits par et pour la liberté.

Il nous semble nécessaire d'insister sur ce point. Dans une société conçue d'après l'idée libérale, l'État, n'ayant d'autre fonction que d'aider toutes les activités libres à se produire, à se déployer, et de veiller qu'aucune d'elles n'en gêne ni n'en asservisse aucune autre, l'État donc n'a le droit de professer aucune doctrine particulière, ni

li I/eXpression est de Mi de Muni

d'en combattre aucune, sauf celles qui prêchent l'asservissement des corps ou des âmes. Il ne lui est permis de peser en rien sur les consciences, tant qu'elles n'oppriment pas d'autres consciences, — pas plus sur celles de ses fonctionnaires que sur celles des autres citoyens. Â plus forte raison, ceux de ces fonctionnaires à qui sont confiés l'esprit et l'âme de la jeunesse ont-ils droit au respect absolu de leur liberté. Ils y ont droit à un double titre, d'abord en tant que citoyens, ensuite en tant qu'éducateurs des consciences. Que l'État oblige les maîtres à enseigner, contre leur conviction intime, une doctrine officielle, ou qu'il leur interdise d'enseigner certaines autres doctrines, qu'il déclare subversives ou rétrogrades, mais que les maîtres, en leur âme et conscience, jugent justes et saines, dans les deux cas l'État viole leur liberté ; dans les deux cas il leur ôte le pouvoir de remplir leur mission éducatrice. Chaque maître, dans le choix des doctrines qu'il professe, ne doit avoir d'autre guide que sa conscience. Chacun est libre d'enseigner ce qu'il croit devoir enseigner. La liberté de l'enseignement, tel est le premier article de l'enseignement libéral.

Y songez-vous, vont s'écrier les jaloux défenseurs de la neutralité? Notre Enseignement secondaire peut à peine lutter contre la concurrence de l'enseignement libre. Déjà les familles se défient de l'Université. La population des lycées et des collèges diminue*. Que sera-ce si vous soustrayez les maîtres à la surveillance de l'État, si vous les abandonnez à leur propre inspiration, si

i. Pour les chiffres exacts, cf. Ribot, ^ Réforme de VEmeignemen^ secondairey eh. xi.

VOUS autorisez renseignement, dans nos classes, de toutes les doctrines morales, philosophiques, sociales? Vous allez dépeupler les lycées, ruiner TUniversité.

Certes, on ne peut nier que la concurrence des établissements privés ne pèse d'un poids très lourd sur renseignement des lycées et ne Toblige à des ménagements et à de la prudence*. C'est un fait que — pour des raisons dont toutes d'ailleurs ne sont pas également respectables — une bonne part des familles fait à l'Université un grief de ne pas se départir de sa neutralité en faveur de certaines croyances auxquelles, sans y être toujours vraiment attachées, elles accordent un grand prix.

Croit-on cependant arriver, par le moyen d'une neutralité qui énerve l'enseignement, à endormir les défiances ombrageuses des familles? Une telle tactique ne semble pas avoir ramené beaucoup d'élèves à nos lycées. L'expérience môme la condamne,

La vérité, c'est qu'aucune « neutralité », aucun ménagement ne saurait avoir raison du parti-pris de ceux qui confient leurs fils aux établissements privés. Les uns ne voient dans cette neutralité qu'un piège grossier et soutiennent qu'en fait elle n'est pas et ne peut pas être observée*. Les autres, plus hostiles encore, refuseraient une neutralité môme absolue, et n'admettent qu'un enseignement catholique, tel qu'il existait sous le second Empire. Tous sont, en dépit des avances faites, irréductibles.

i. Voir toutes les précautions que Marion recommande, sur ce point, aux professeurs des lycées. U Éducation dans V Université ^ p. 113 et suiv.

3i Cf. M. de Mun, Correspondant du 10 décembre 1899.

Quant aux pères de famille qui envoient leurs enfants dans nos lycées, pense-t-on que si renseignement universitaire se faisait gloire d'être vraiment libéral — au lieu de s'en cacher — ils ne nous demeureraient pas fidèles?

Peut-être même faut-il aller plus loin et se demander si, au point de vue de la seule habileté, la franche adhésion au libéralisme ne serait pas pour TUniversité la tactique la plus avantageuse. L'enseignement « neutre » que Ton donne dans les lycées encourage et facilite la « contrefaçon ». Il n'est point difficile d'enseigner les « matières » du baccalauréat, quand on les a vidées de tout ce qui en fait l'intérêt et la vie. Et l'on sait que les établissements religieux et même les « institutions préparatoires aux baccalauréats » l'ont pu faire avec une aisance surprenante. Il n'en serait plus de même si l'enseignement des lycées était franchement libéral, si, comme le demapde M. Boutmy, « renonçant aux petites recettes », il prenait les choses par le grand côté, si, loin de bannir les grands problèmes réputés dangereux, il se proposait d'y initier les jeunes gens. Un tel enseignement, les établissements religieux ne pourraient pas le donner; car, s'ils le donnaient, ils ne seraient plus des établissements religieux. « La vraie manière de décourager l'enseignement libre et de le vaincre, dit très bien M. Boutmy, c'est de faire ce qu'il ne pourrait pas faire sans se métamorphoser complètement*. »

Est-ce à dire que nous voulions faire de l'enseignement une arme de propagande? Nullement. Nous ne pensons pas que la tactique qui consiste à défier l'adver-

Page 1