DE L^ORGANISATION PRATIQUE
plus funeste qu'un tel excès, si opposé d'ailleurs au largue esprit chrétien dont nos écoles supérieures doivent être animées.
L'homog*énéité dans un même esprit, Tunité d'action sous une hiérarchie forte et pondérée : telles sont les premières conditions qui assurent la vitalité et la prospérité du corps professoraL
Mais les professeurs meurent : il faut pourvoir aux vides que fait la mort. Ils peuvent, pour divers motifs d'intérêt ou d'ambition, quitter l'université ; il importe de les retenir. Recruter les meilleurs sujets et g'arder les anciens maîtres, tels sont les deux moyens qui complètent Torg^anisation du corps enseignant. Si vous ne recrutez que des sujets médiocres , vous ne tarderez pas à voir baisser le niveau de la science ; si' votis ne savez pas faire vieillir vos professeurs, vous n'aurez pas de maîtres parfaits. L'âg*e qui enlève son prix à tant de choses frag'iles en donne au contraire à la doctrine. L'apôtre militant se tient debout
DES UNIVERSITÉS CATHOLÏQUES. 177
SOUS «a lourde armure, et les années lui pèsent ; le docteur assis dans sa chaire porte sans faiblir le poids d'une vie long^ue :
rien ne lui sied mieux que des cheveux blancs et des rides puissantes, indices d'une pensée plus forte que ne troublent plus les passions^ d'une doctrine éprouvée par les ans, d'une sag'esse consommée.
On assurerait le recrutement des maîtres, en instituant des concours, La chaire vacante serait ainsi donnée non à la faveur, mais au mérite; et le mérite se traduirait devant un jury compétent formé des professeurs anciens et des doyens, sous la présidence du recteur. Les évêques n'auraient qu'à ratifier le choix, et à consacrer l'élu.
Pour s'attacher lès professeurs, et en faire les serviteurs fidèles ou plutôt les fils de VAlma Mater, qu'on les honore, qu'on leur assure une vie indépendante et aisée.
Le mot d'argent est malsonnant, ce semble, quand il s'ag^it de ces glorieux soldats qui ont vieilli dans les luttes pour la vérité
i78 DE l'oeganisation huuique
et les combats contre l'erreur. De telles fatigues ne se payent point ; «lies s'honorent.
Je le veux; mais encore faut-il compter avec les néces»tés de Ja vie: et je ne vois pas pourquoi Tesprit léger de notre temps réserve les riches honoraires à ceux qui Tamusent ou à ceux qui le corrompent, tandis qu'il est si avare, lorsqu'il faut reconnaître les services de ceux qui l'enseig-nent et le moralisent. Les premiers sont dans le luxe^ les seconds sont pauvres. Qu'on mette donc de l'équilibre, et, sans changer les rôles , qu'on épargne aux uns ce luxe malsain qui les amoindint,et aux autres cette gêne qu'ils supportent avec courage, mais qui est la marque de notre ingratitude.
Nous aimons à croire que nos universités nouvelles ne suivront pa^ les vieilles traditions que nous venons de flétrir. La charité ne lésine* pas; elle présidera aux règlements qui doivent assurer la condition et l'avenir matériel des professeurs. Sur ce point encore, nous aimons à le signaler, l'u-
Diversité catboèique de Lôuvain nous donne de beaux exemples : sswîhons les suivre.
Le dernier élément qm& comporte une université prospère, ce sont les élèves; il les ^aut nombreux et chmsis, plutôt choisis que nombreux. Le nombre et le choix des étudiants dépendront de trois causes, sur lesquelles je me permettrai d'appeler l'attention publique.
La .première, ce sont les Evêques. Il appartient à eux et à eux seuls de réunir »n auditoire sérieux autour des chaires thé©4ogiqaes. S'ils ne consentent pas à choésir dans leui^ sémin€ures un ou deux sujets d'élite qu'ils députerant à l'université, pour y recevoir un enseig^nement plus étendu, plus^ élevé et plus approfondi, il faut renoncer une fois pour toutes à la création d'une faculté de théologie.
Si brillants, si érudits, si poissants en docrineque soient les maîtres, sans le concotirs des Évêques, ils ne ralliei'ont qu'un auditoire
180 DE l'organisation pratique
de curieux, d'endormis ou d'amateurs. L'expérience a été faite, et il ne faut pas chercher d'autre cause à l'atonie, à la lang'ueur dans laquelle vég*ètent nos facultés de théologie. Il en sera de même de celles qui seront fondées dans les universités libres. Les mêmes causes engendrent les mêmes effets.
L'enseignement le plus nécessaire et le plus sublime sera ainsi réduit à néant, malgré la valeur des maîtres; on ne peut enseigner dans le vide, parler à quatre murs, ou à un auditoire artificiel ; or quel est l'auditoire naturel d'un cours de théologie ? Les jeunes hommes qui se destinent au sacerdoce. Qui en dispose? Les Evêques.
Nous n'en doutons point : soucieux, les premiers, de voir réussir une œuvre qu'ils auront eux*mêmes fondée, Nos Seigneurs les Évêques tiendront à honneur de députer les meilleurs sujets de leurs séminaires, afin de former autour de maîtres distingués la phalange des esprits vigoureux qui seront bientôt, dans l'Église de France, les plus fer-
mes soutiens de la foi et ses victorieux apolog-istes.
Les fonctions du corps sacerdotal [se disting*ueront mieux et en se disting*uant deviendront plus énerg'iques. Nous aurons le prêtre pasteur et le prêtre docteur ou apôtre , Fun voilé aux travaux de la vie pratique, l'autre au labeur de letude et de la doctrine; Tun plus occupé à maintenir le croyant dans la fidélité de TEvang^ile, l'autre toujours sur les traces de l'incroyant pour le vaincre et le ramener à Dieu ; l'un qui brûle l'encens dans le temple, l'autre qui en g*arde les abords; l'un tenant les clefs qui ouvrent et qui ferment le royaume de Dieu, l'autre armé du g*laive à deux tranchants pour combattre le bon combat de la Foi.
Une seconde cause assurera le recrutement des élèves, c'est le zèle des familles chrétiennes.
Les pères qui ont en souveraine estime la
182 DE l'organisation pratique
foi de leur fils, les mères qui connaissent quels dang'ers court le cœur ardent et frag'ile dont elles devinent les moindres faiblesses, voudront confier ce qu'ils ont de plus cher à des maîtres qui, respectant toujours la relig*ion , sauront au besoin la g'iorifîer et la défendre, à des maîtres qui, en formant Tesprit, ne nég*lig*eront pas l'âme.
Ce zèle des familles discrètement entretenu par les pasteurs et les apôtres, souvent éclairé
et réchauffé par des revues et des journaux
qui seraient comme le bulletin hebdomadaire ou quotidien des intérêts et des œuvres de l'université , tel est un des moyens les plus sûrs de voir affluer à nos écoles une jeunesse qui nous fasse honneur par le nombre, les qualités 'de l'esprit et la noblesse des sentiments.
Toutefois les deux causes que nous venons d'indiquer seraient paralysées, si elles n'étaient appuyées par une troisième : la valeur des maîtres.
Avant tout, qu'on ne donne aux univer-
DES UNIVERSITÉS €ATHOUQUES. J83
sites naissantes que des professeurs éminents. Pas de médiocrités : les médiocrités seraient infailliblement la ruine de nos premiers essais.
Nous sommes, par notre situation même, en concurrence avec Tuniversité officielle et d'autres universités rivales ; si nos maîtres ne peuvent soutenir la. comparaison, on ne manquera pas de sig'naler notre infériorité; cela seul retarderait pour de long*ues années un succès qu'il est urg'ent d'obtenir dès la première heure. Là est Técueil, on saura l'éviter. Les hommes de valeur seront discernés des hommes qui masquent leur insuffisance sous le savoir-faire et l'intrig^ue; et nous croyons en la sag*esse et la haute prudence de nos évêques. Du reste, la Providence veille, et son action sera visible dans les premiers pas d'une œuvre qui intéresse à un tel poifit la raison publique et la foi, la patrie et l'Egalise, en un mot l'avenir de notre civilisation.
184 DE l'organisation pratique
Si Dieu suscite quelques hommes éminents par la doctrine (et il en suscitera), des hommes puisant dans la foi des lumières qui donneront à leur science spéciale une splendeur inconnue, des hommes empruntant aux sciences inférieures des clartés qui nous aident à mieux comprendre la vérité divine, on verra affluer vers eux le courant de la jeunesse.
Ce courant se portera de lui-même non pas où il y aura le plus de passion, mais'où il y aura le plus de lumière. L'âme de la jeunesse est droite et juste ; si la passion Fabuse, ce n'est qu'un instant; et à la vin g*tième année, on reconnaît et on applaudit plus volontiers la supériorité d'un maître qu'à un âg»e plus mûr où le calcul a fait place à la spontanéité.
Ayons donc des maîtres de valeur : tout est là. Laissons, je ne dis pas à nos rivaux, mais aux adversaires aveug^les de notre Foi, la passion, la violence, la haine; con-
tentons-nous de la vérité, de la lumière, et ce qui ne g*âte rien, d'une âme chaude qui sache plaider pour le vrai d'une voix éioquente; notre triomphe estàj^e prix.