LA SÉANCE
Le Courrier du Canada: — C'est bien sincèrement que je dis : je crois, j'espère, j'aime.
Je crois que notre illustre race a reçu une mission/ de salut social a accomplir en Amérique.
J'espère qu'elle y sera fidèle, malgré quelques dé fections.
J'aime à rendre à César ce qui est a César ; et a Dieu ce qui est â Dieu.
J'y travaille avec ardeur et confiance, selon la mesure de mes forces ; et j'ose inviter mes confrères à en faire autant, afin de concourir tous ensemble aux desseins de la Providence sur notre cher pays. — Vive le Canada !
Le Journal des Trois- Rivières : — Avant tout, je cherche et je défends la vérité toute entière. Je n'aime pas les journaux qui transigent avec l'erreur, et qui tiennent la vérité captive, ou l'adoucissent pour plaire aux partisans de l'erreur.
Je m'indigne de les entendre décorer cette défail lance du nom de prudente réserve.
Je méprise quiconque fait ainsi patte de velours avec nos ennemis, tandis qu'il dénigre sournoisement ses confrères plus francs et plus courageux.
Cette conduite déloyale est indigne de tout journal qui se pose comme défenseur des intérêts religieux et nationaux.
Quoiqu'ils en disent, ces journalistes ne sont que des catholiques- libéraux. Ils font un mal incalcu
lable en trompant nos bonnes populations, au sein desquelles ils font pénétrer ce libéralisme séducteur que le Grand Pie IX a maudit.
Ils sont la cause principale de notre déchéance de la haute position que nous occupions naguère, et de nos humiliations présentes.
Je suis déterminé à les démasquer et à les combattre, et j'espère que je ne serai pas le seul. — Vive Veuillot î
La Minerve: — Dans ma longue carrière, j'ai dû, sans doute, me tromper quelquefois, et je n'hésite pas à le reconnaître. Je ne crains pas de dire que j'ai toujours cherché à défendre la cause nationale, si intimement liée à nos intérêts religieux.
Je méprise et je déteste la démagogie, et toute politique irréligieuse.
Je déplore la politique anti-nationale de certains journaux que je m'abstiens de nommer, dans la crainte de troubler l'entente cordiale qui vient d'être proclamée. -
Toutefois, comme Doyenne de la presse française, on voudra bien me permettre quelques réflexions à ce sujet.
Personne ne déplore plus sincèrement que moi la lutte fratricide de ces dernières années, lutte qui a si notablement affaibli notre nationalité, et a fini par
mettre le pouvoir entre les mains de nos ennemis jurés.
Voici quelle en fut la cause principale.
A dater du jour où notre illustre chef, Sir George Cartier, fut si injustement dénoncé comme « traître à la patrie, » un nouveau parti se forma dans le but ostensible de le renverser, et de détruire tout le parti conservateur, qui avait pourtant rendu de si grands services à la cause nationale.
On sait que ce fut pour se venger des opinions professionnelles de Sir George, dans une cause étrangère à la politique, que le nouveau parti lui déclara une guerre à mort, de même qu'à tous ses partisans.
Or, la conséquence de cette politique insensée fut que ce parti, enfanté par la rancune et l'égoïsme, devint bientôt la dupe du parti rouge-grit.
Les chefs rouges s'empressèrent de faire la cour au chef du nouveau parti ; ils ne négligèrent aucune occasion de le flatter et de le cajoler habilement.
Ils se mirent à fréquenter assidûment le bureau central du nouveau parti, ayant l'air de venir consulter celui qui passait pour diriger le mouvement. Ils affirmaient qu'ils étaient loin d'être rouges, ou grits, ou annexionnistes ; qu'ils étaient dévoués à la cause nationale et religieuse; qu'en réalité ils étaient des conservateurs sincères, quoique dégoûtés des moyens corrupteurs employés par les chefs actuels pour se maintenir au pouvoir, en écartant les jeunes gens de talent dont on redoutait l'indépen-
dance et le désintéressement; qu'ils déploraient la fausse politique du Ministère Cartier relativement à la question Manitoba — Brunswick, de môme qu'ils étaient scandalisés des opinions de Sir George au sujet des nouvelles paroisses érigées par l'ordinaire de Montréal ; qu'enfin, ils étaient prêts à soutenir les chefs du nouveau parti pourvu qu'ils consentissent à admettre ceux des leurs qui s'engageraient à régler, conjointement avec eux, les grandes questions écartées par le Ministère actuel. Bref, ils firent tant et si bien qu'ils réussirent à lui persuader de s'alliera eux pour s'emparer du pouvoir après la chute du Ministère conservateur.
Ici le Président interrompit la Minerve en lui faisant observer que les cinq minutes étant écoulées, il se voyait dans la pénible nécessité de lui retirer la parole. Sur quoi, le Franc-Parleur s'engagea à ne dire que quelques mots, si l'on voulait bien accorder à la Minerve encore cinq minutes. Le Canadien ayant pris le môme engagement, * cette proposition fut acceptée par un vote unanime. Le Président, en y mettant une grâce charmante, invita la Minerve à continuer les réflexions intéressantes qu'il avait eu le regret d'interrompre. Pour moi, dit-il, j'espère que personne ne doute du plaisir que j'éprouve de cette haute marque d'estime que mes confrères viennent de lui adresser si spontanément.
En conséquence, la Minerve reprit le fil de son discours.
L'amour propre, doublé d'un rare entêtement, fit croire à celui qui se posait comme chef de ce nouveau parti qu'il allait bientôt se trouver à la tête d'une nombreuse phalange de jeunes gens recrutés un peu partout, et dont le principal mérite était de renoncer à Cartier, à ses œuvres, et à ses pompes.
A l'entendre, il ne devait plus y avoir «ni blancs, ni rouges, ni bleus en fait de politique. Il n'y aurait plus de parti conservateur, ni de parti rouge, ni aucun parti, mais seulement une puissante association nationale, composée de tous les hommes distingués des anciens partis dissous pour toujours, et refondus dans cette association incolore. Et ces hommes nouvaux, recrutés à la onzième heure, même dans les lieux jusque là suspects, sans chef avoué, sans noms politiques, sans drapeau, sans couleur, devait avoir pour principal organe le journal dont le génie inspirateur venait d'inaugurer cette étrange organisai ion politique !
Selon cet organe, cette vertueuse association avait pour but d'extirper la corruption du parti conservateur, et de régénérer le pays, en lui donnant des députés exempts de toute corruption, et dévorés du zèle patriotique le plus pur.
Il emboucha donc la trompette, et à l'aide d'une bruyante réclame politico-religieuse, il parvint à se faire une certaine célébrité tapageuse.
Au son de cette trompette, un grand nombre de bravas gens, jusque là dévoués au parti conservateur.
s'en détachèrent pour se mettre à la suite de ce guide trompé lui-même, puis trompeur à son tour, vraisemblablement sans s'en douter.
Or, qu'arriva-t-il ? à peu près ce qui arriva à Perrette, ou mieux encore au pauvre matou qui tirait les marrons du feu, sans se douter que le singe seul devait les croquer.
On dit que dans son chagrin de voir le nid, qu'il avait tant travaillé à construire, occupé par un autre, il redit sans cesse : — « Sic vos non vobis nidificatis aves,)) — ce qui, du reste, est fort innocent quoique peu consolant.
Le National en pourrait dire long sur ce sujet.
Eh bien, Honorables confrères, cette politique de rancune et d'égoïsme sera la page la plus honteuse de notre histoire, en exhibant au grand jour la basse cupidité, l'ambition insatiable, la perfide défection, et la faiblesse de Dorion, Fournier, Geoffrion, Letellier et autres confrères ejusdem farinœ, qui sont devenus les vils instruments du fanatisme grit.
Elle menace d'une entière décadence notre nationalité, jusque là écoutée et respectée dans les conseils de notre Dominion.
Pour éviter une ruine complète, il faut nous hâter de reprendre la grande et solide politique des Lafontaine, Taché, Morin, Cartier, etc. C'est une question de vie ou de mort pour notre nationalité.
Sera-t-il donc dit que nos adversaires viendront
finalement à bout de réduire les descendants des fils de France à la condition de porte-faix, de manœuvres, et de scieurs de bois, comme ils s'en sont vantés ?
Tel fut donc le dénouement de cette intrigue issue de la rancune. Je dis intrigue ; car ce ne fut pas autre chose d'un bout à l'autre, et sa fin fut le plus ridicule fiasco qui soit encore arrivé à aucun parti politique en Canada.
On dit que son principal organe vient enfin d'ouvrir les yeux, et de reconnaître qu'il a fait fausse route et s'est fait mettre dans le sac. C'est bien tard ; mais enfin, vaut mieux tard que jamais.
Je me hâte de conclure.
Je repousse le libéralisme soit-disant catholique, comme une secte dangereuse condamnée par l'Auguste Chef de l'Eglise.
J'aime l'Eglise et ses incomparables institutions qui font notre gloire et notre force.
Je tiens à conserver les belles traditions de nos pères.
Je continuerai, Dieu aidant, à défendre toutes ces grandes choses, sans lesquelles nous cesserions bientôt d'exister comme peuple. — Vive notre Nationalité !
Le Canadien : — Je ne puis qu'approuver hautement tout ce qui vient d'être dit par les honorables confrères qui m'ont précédé. Je les en félicite, et ils
peuvent compter que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour faire prévaloir ces sages et nobles idées dans la capitale de notre belle Province. — Vive Québec !
Le Journal de Québec: — Je n'ai absolument rien" compris à tout ce que je viens d'entendre. Toutes ces théories idéales ne m'intéressent aucunement ; mais, peu importe ; chacun son goût, et liberté pour tous.
Pour moi, je cultive la maxime « ôte-toi de là, que je Tri y mette, » ou comme on dit vulgairement : au plus fort, la poche. En outre, je pratique la spéculation, sans dédaigner le péculat.
Je brille dans l'histoire des variations ; je puis dire que c'est mon fort. %
Par là, « et quelques diables aussi me poussant, « je puis me vanter d'être monté très haut, voire même jusqu'au pinacle du temple Fédéral.
Que voulez-vous; il faut être de son temps, et savoir hurler avec les loups, que diable î
C'est là mon credo politique. — Vive MacKenzie et Cie. !
V Evénement : — J'adore les immortels principes de 89. et je brûle mon meilleur encens sur l'autel du
catholicisme libéral. J'aime les petits crevés, et je ne rougis pas facilement des faits et gestes des Dames du demi-monde.
Cependant, par précaution, je songe à me faire hermite, quand je serai vieux. Si, par hasard, il m' arrive de mourir jeune, ma foi, vogue la galère !
Je me soucie médiocrement de la politique, mais il serait fastidieux de prétendre que je n'aime pas les honneurs et les dignités bien payantes.
Quoique j'aie mon petit grain d'ambition, cependant^ je dois avouer, avec ma candeur ordinaire, que si je me résigne un jour à devenir Sénateur ou Gouverneur, re sera par pur dévouement pour mon pays, que j'aime comme mon prochain, J*admire énormément mon honorable confrère qui vienl de s'exprimer si gaillardement. — Vive Le libéralisme !
Le National:* — Autant, j'aime la gaudriole, autant je déteste le fanatisme et la superstition qui avilissent mes compatriotes.
Croire à l'Eglise, sérail indigne (Y un homme de mon importance, qui a figuré à Exeter Hall.
Gomme mon maître Voltaire, je désire «(écraser l'infâme. »
Aussi, salir la sacristie, exécrer la curie romaine, diffamer l'éducation cléricale, profaner le cimetière,
tel est mon plus agréable passe temps. Mon idéal, c'est Bismarck ; ma bête noire, le Pape.
Néanmoins, si je méprise le clocher, j'aime le bedeau ; mais je déteste l'Evêque qui ose le protéger et faire élever son fils ; c'est dégradant. Bref, boire et manger, blasphémer et détruire tout ce que nos pères oui aimé : telle est mon ambition. — vive mon Institut î
Le Bien Publie : — Je ne suis pas encore de cette force, mais ça viendra, peut-être. Pour produire une telle sonorité, il faut avoir tenu la corde de la grosse cloche. J'ai le regret de dire que j'ai été privé de cet avantage, et j'avoue mon infériorité. Ton! le monde n'est pas né la cloche à la main.
Cependant, je puis me féliciter d'avoir appris mon métier en haut lieu, sous un patron muni d'un diplôme exceptionnel, bien qu'il ait dépensé son latin en pure perte à m' initier aux secrets de son art. Celui qui a dit : « Chassez le naturel par la porte, il rentrera par la fenêtre, » a dit une fameuse vérité ; de là vient que j'ai appris du premier coup le credo et la maxime du Journal de Québec ; ça me va naturellement.
On me reproche d'avoir de l'aptitude pour écouter aux portes et regarder par le trou de la serrure ; fautil être fastidieux au point de me reprocher cette peccadille ! Est-ce ma faute, à moi, si j'ai l'œil vif et
lés oreilles longues ? Pendant mon apprentissage^ mon patron se montrait plus libéral, et ne m'en faisait aucun reproche. On dit aussi que j'ai un beau nom ; c'est vrai, mais c'est tout ; le reste ne vaut pas le diable,
Il y a pourtant un pieux journal qui se plaisait à me citei\4ïéquemment ; ça me faisait rire, Il chante sur un autre ton maintenant ; j'en ris encore.
Ce n'est qu'un volte-face de plus^ et ce ne sera pas le dernier»
N' importe, vive le progrès !
Le Franc-Parleur: — J'en aurais long à dire; tnaià outre que la Minerve a fort bien exprimé une grande partie de ce que je pourrais dire moi-même, je dois respecter rengagement que j*ai pris. D'ailleurs, j'ai hâte d'entendre notre illustre Président. Je me bornerai donc à dire, avec le grand poète de la belle Prance:— *-Jè crains Bietl, eher Abner, et irai poinf (l'autre crainte, » — Vive Pie IX-Roi !
Avant de m' asseoir, je propose que l'on accorde au Président le privilège de parler aussi longuement qu'il jugera à propos. (Accordé, nnno coïu)