‹ L'entente cordialeChapitre 3 sur 8 · LE PRÉSIDENT · texte numérisé non relu

LE PRÉSIDENT

Honorables confrères, — Je commence par vous remercier de l;i faveur, aussi inattendue que peu

méritée, qu'il vous a plu de me faire en me nommant votre Président Agréez aussi mes remercîments pour le privilège exceptionnel que vous venez de m'accorder. C'est beaucoup d'honneur à la fois; vous me comblez, vraiment Je vais tâcher de m'en rendre le moins indigne possible. Votre confiance provoque la mienne ; vous allez en juger. La modestie m'interdit de parler du grand journal auquel j'ai l'honneur d'appartenir. Pareillement, une prudente réserve me défend de vous entretenir du rôle, excessivement remarquable, que ce journal a joué depuis qu'il a si énergiquement dénoncé Sir G. Cartier comme «traître à la patrie,))

Cependant, la reconnaissance me fait un devoir de vous annoncer, confidentiellement, que j'ai été élevé dernièrement à la dignité de Tabou.

Comme vous ne l'ignorez pas sans doute, ce nom signifie sacré, inviolable.

Les missionnaires nous apprennent que c'est une coutume, parmi les peuplades de l'Océanie, de donner ce nom à certains objets désignés par le grand chef.

Quand un objet a été déclaré Tabou, il devient inviolable, et le grand chef seul aie droit d'y toucher.

Malheur au téméraire qui ose violer cette loi, futil de la famille du grand chef lui-même !

J'ai donc été déclaré Tabou.

Pourquoi et comment? demandez-vous; c'est ce qu'il ne m'est pas permis de vous révéler, au moins

pour le présent. Cependant, honorables confrères, si la modestie et une prudente réserve m'empêchent de vous parler de moi-même autant que je le désirerais, pour vous complaire, elles ne me défendent pas de parler des autres, avec d'autant plus d'aisance qu'étant devenu Tabou, personnelle peut me toucher impunémemt, eût-il cent fois raison ; faveur plus avantageuse qu'honorable, je l'avoue.

Vous désirez savoir, me dit le Secrétaire, ce que je pense de chacun de vous ; c'est une louable curiosité? et je m'empresse de la satisfaire dans une mesure convenable.

J'estime le Courrier du Canada. Je crois qu'il est animé de bonnes intentions, et qu'ordinairement ses appréciations sont justes et profitables. Toutefois, sa rédaction laisse à désirer, el son style pourrait fttre plus châtié et plus correct

Il a trébuché au sujet d'un certain bal masqué, mais, que voulez-vous, quandoque bonus dormltat Homcrus. » D'ailleurs, il a reçu une leçon suffisante sur son erreur, et sur la persistance qu'il y a mise.

Mais, passons sur ce péché de jeunesse. Si la modestie le permettait, je l'inviterais a se former sur l'incomparable journal auquel j'ai riionneur d'appartenir. Pour cela, il lui faudrait étudier l'an, de transiger à-propos, comme aussi la science si utile du volte-face et de la dissimulation. (Test une

branche de la diplomatie indispensable à tout bon journaliste. Il y réfléchira, je l'espère.

J'admire l'austère vertu du Journal des Trois- Rivières, mais j'estime qu'il ne convient pas de l' imiter. Son inflexible sincérité l'éloigné trop de V esprit de conciliation qui convient aux idées modernes. Aussi, pour l'aimer un peu plus, il me faudrait le craindre un peu moins. A l'aide de mes principes réflexes, je me suis convaincu qu'il n'est pas expé dient de chercher à s' élever sur de telles hauteurs. La politique moderne suit l'école du positivisme et fait peu de cas de F école catholique qui introduit partout les principes religieux, même en politique. Il faut être de son temps, savoir se prêter aux circonstances, et cultiver la science de l'opportunité, en quoi ce journal pèche essentiellement

Personne ne pourra me faire avouer que j'en suis un peu jaloux, ni que j'envie la faveur exceptionnelle dont il jouit partout. Vous devez comprendre que la diplomatie me fait un devoir de l'en féliciter de la meilleure grâce possible. Je le ferai peut-être, mais avec la réserve et la sage discrétion qui conviennent au savant journal auquel j'ai l'honneur d'appartenir. On dit que la rédaction du Journal des Trots-Rivières est bien supérieure à celle de mon journal ; je ne dis ni oui, ni non ; car il me faudrait

faire certaines réserves, et j'estime qu'il est plus prudent de m'en abstenir et de m'en tenir là.

Je sais apprécier la longue expérience et la sagesse de la Minerve, et je confesse que je suis tout ébahi de son humble aveu. Avouer que l'on s'est trompé, est une belle chose. C'est singulier, j n mai s cela ne m'estarrivé î Dois-je en conclure que je ne me trompe jamais, ou faut-il admettre que la Minerve est plus généreuse que moi? Eh bien! quand j'aurai des torts, ce qui n'est guère probable, je ferai un effort pour l'imiter.

J'ai écouté avec le plus vif intérêt tout ce que la Minerv:j a dit dans sa petite revue rétrospective, et je plains le pauvre journal doit elle a si bien décrit le triste rôle. Mais, comme elle n'a pas jugé convenable de le faire connaître, je me donnerai bien de garde de chercher à pénétrer ce secret

Chose singulière î jusqu'à cette heure, je n'avais pas môme soupçonné l'existence du ridicule parti qu'elle vient de tancer si vertement. Je la félicite de sa pénétration, comme aussi de sa discrète modération ; et je m'estime heureux de saisir cette occasion pour reconnaître que In Minerve a rendu et rend encore les pins éminents services à la cause nationale et religieuse.

Je snis que l'on m'a accusé d'avoir cherché à la

supplanter, ou du moins à affaiblir sa grande influence.

J'ai cru prudent de passer sous silence cette accusation. Etait-ce une calomnie, ou une médisance, ou une simple erreur ? Chacun pourra en penser ce qu'il voudra, peu m'importe. J'ai pourtant dit et fait dire assez souvent que je ne me môle pas de politique. Je me contente de défendre les principes, sans m' abaisser aux vaines disputes des divers partis.

Je prie mes honorables confrères d'en prendre note, et la Minerve plus spécialement. Qu'elle veuille bien croire que je fais les vœux les plus sincères pour qu'une constante prospérité couronne ses efforts patriotiques

Je serai toujours pour elle un ami aussi franc et dévoué que par le passé ; elle peut y compter.

Le Canadien me plait. Ses oscillations libérales ont leur bon côté ; c'est un peu mon genre. Peut-être est-il un peu trop faible en diplomatie, et un peu trop fort en feuilletons. Mais, il me parait susceptible de se former, surtout s'il peut se résigner à me lire assidûment. Je l'invite à y penser.

Je tolère le Journal de Québec, depuis qu'il s'est déclaré contre le gouvernement corrompu ie Sir George.

On F accuse d'ambition et d'inconstance, peut-être, en effet, est- il répréhensible sous ce rapport. Mais, comme il connait son monde, et qu'il a bec et ongles, je crois prudent d'inviter quelqu' autre moins discret que moi, à lui faire les remontrances convenables. Prudence donc.

J'excuse F inexpérience et la fougue du jeune Bien- Public. Je ne sais pourquoi, mais j'éprouve pour lui une tendresse de père. Après tout, il faut bien que jeunesse se passe. — Patience donc.

Je ne puis m' empêcher de rire, sous cape, des pasquinades extravagantes de F Evénement. Certaines raisons diplomatiques m'ont porté à le ménager, peut-être un peu trop : mais je sais ce qu'il désire et que l'on s'occupe de le satisfaire. Enfin, je tiens à ce qu'il ne se moque pas de ma nouvelle dignité ; car, dans le nouveau-monde comme dans l'ancien, on redoute la critique et l'on s'efforce de l'étouffer quand on nesaitpas s'en défendre. — Tolérance, donc.

Quant au National, où je compte plusieurs amis dévoués, une prudente réserve me force à fermer les yeux sur ses agissements. Au reste, j'ai quelque droit à sa reconnaissance, et j'y compte. — Espérance, donc.

Enfin, me voici arrivé à ce petit journal le Franc- Parleur.

(Ici Le président est pris soudainement d'un violen excès de toux. On lui fait boire un verre d'eau sucré, et peu à peu il se remet.)

Pardon, honorables confrères, dit-il ; c'est, sans doute, un courant d'air qui a provoqué cet excès de toux ; mais me voilà remis, et je poursuis.

Le devoir de ma charge, et une stricte impartialité m' obligent à confesser que je n'aime point ce journal.

J*ai même travaillé, par moi-même et par mes amis, à le faire disparaître, et pour causes. Je dois avouer, cependant, que je n'ai pas osé le combattre ouvertement et à armes égales ; c'eut été contraire à la prudence et à la diplomatie, mais j'ai eu recours

à Je m'arrête à temps; dans ma naïve

candeur, j'allais révéler mon jeu diplomatique. Peu importe les moyens employés ; il suffit que vous sachiez que je n'ai rien négligé pour vous rendre ce service ; car c'est uniquement dans l'intérêt général de la presse que j'ai travaillé, quoique sans succès, veuillez le croire. J'avoue que j'éprouve pour ce journal une antipathie insurmontable. Sa franchise impitoyable m'agace les nerfs ; parfois elle devient redoutable.

N'a-t-il pas osé mais je m'arrête encore;

l'indignation ne saurait me faire sortir de ma pru-

dente réserve. Bref, c'est un rustre du moyen âge, et qui ne paraît pas se douter que le monde a marché.

On dit qu'il ne manque pas de bonnes qualités, et que souvent elles jettent un vif éclat; peut-être ; mais ne pouvant ni les éclipser ni les mépriser, j'ai pris le parti de les ignorer.

Au reste, comme ce petit journal ne traite que des questions de haute volée ; comme de plus, il n'a pas l'ambition de défaire les Ministères, et qu'il ne se vante pas de pouvoir en faire à la douzaine, je n'ai pas à m'en occuper, et je ne m'en occupe pas, comme vous voyez, c'est bien assez de s'en préoccuper. — Donc, je l'ignore. Veuillez en faire autant, et ne pas me causer le déplaisir de le citer, comme quelques journaux ont osé faire, quoiqu'ils n'ignorent pas mes sentiments.

En terminant, honorables confrères, souffrez; que je vous donne un conseil. En vérité, je ne sais ce qui me porte à vous parler si ouvertement. J'avoue qu'une force secrète, irrésistible, me presse de le faire. C'est ainsi que jadis Balaam prophétisait malgré lui. Donc, il y a trois choses que vous devez éviter soigneusement :

1° Se faire craindre ; — on devient audacieux, injuste, obstiné.

2° Se faire haïr ; — on devient soupçonneux, craintif, rancuneux.

3° Se faire mépriser; — on devient servile, vindicatif, ridicule.

J'ai passé par ces différents états, et je sais ce qu'il en coûte.

Le premier n'a guère existé que dans mon imagination ; si peu qu'il ait duré, cependant, ce fut mon plus beau temps.

Le second m'a rudement secoué ; j'ai même failli être emporté. J'ai vu le jour où j'étais à deux doigts de ma ruine totale, et j'en serais mort, en effet, n'était un protecteur puissant qui vint fréquemment à mon secours. Ce fut assurément très généreux de sa part, car il eut beaucoup à en souffrir lui-même, et il en souffre encore. S'est-il trompé sur mon compte, ou bien éprouve-t-il une secrète sympathie pour mon genre ? c'est ce que j'ignore.

Quoiqu'il en soit, c'est lui qui me soutient* quoiqu'il sache combien je suis impopulaire. Le jour où cette protection me fera défaut, je pourrai soupirer cette lamentation : —

Au banquet de la vie, infortuné convive,

J'apparus un jour, et je meurs,

Je meurs ! et sur ma tombe où lentement j'arrive,

Nul ne viendra verser des pleurs.

Enfin, le troisième s' est répandu sur moi graduellement, et a fini par m' envahir de toutes parts; comme l'huile à brûler qui tombe sur un vêtement précieux et imprime une tache qu'il est impossible de jamais faire disparaître entièrement.

Je sais aujourd'hui, ce qu'il eut fallu faire pour échapper à ces dangereux écueils, contre lesquels

ma pauvre barque sYst si souvent heurtée qu'elle fait eau de toute part, et qu'elle ne peut se maintenir à flot qu'en faisant jouer ses pompes jour et nuit.

Que n'ai-je écouté les représentations de mes amis ! mais, hélas ! je n'écoutais que ma présomption et mon obstination. Puissiez- vous profiter de mon exemple, et travailler à vous faire respecter, aimer, et estimer î c'est à quoi je n'ai jamais pu réussir, par ma faute. Croyez-moi, cela est beaucoup plus honorable et plus agréable que de se faire déclarer Tabou, — mais c'est assez parler de moi ; cependant je me sens pressé de

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