CHAPITRE III
Les causes de l'Association
La cause profonde est la nécessité.
Nous verrons plus loin comment l’état du marché réclamait une action.
Les industriels ne pouvaient « laisser faire » sans se condamner eux-mêmes à la ruine.
Quelques hommes ont su organiser un mouvement corporatif.
Les exemples étrangers, dans une certaine mesure, ont fa-
! cilité cet éveil.
Section I. — ETAT DU MARCHÉ AVANT 1931
Il est nécessaire de connaître d’abord la situation du marché antérieurement aux accords.
Jusqu'au début du x1x° siècle, il n’existait pas d'autre sucre au monde que le sucre de cannes. Son origine exotique le rendait coûteux en Europe, et ce n’était guère qu’un produit de luxe. Cependant, le besoin de sucre se développait progressivement. Lorsque le blocus continental eut supprimé le ravitaillement colonial, on chercha un produit susceptible de remplacer la canne.
En 1787, à la suite des travaux d’Achard, une sucrerie de betteraves avait été fondée en Allemagne. Déjà Margraf, cinquante ans auparavant environ, avait découvert le sucre de betteraves, mais l’exploitation industrielle ne put être réalisée qu'après les recherches d’Achard. Chaudement encouragé par Napoléon, Mathieu de Dombasle introduisit cette industrie en France.
Après une période difficile, à la suite de la fin des guerres napoléoniennes et du blocus, le sucre de betteraves put lutter contre le sucre de cannes (1). \
En 1850, la production mondiale totale était de 2.500.000 tonnes, dont 500.000 de sucre de betteraves.
En 1913, la production totale atteint 18.923.000 tonnes, dont 10.015.000 tonnes de sucre de cannes et 8.908.000 de sucre de betteraves. Le développement de la production était donc considérable, mais la consommation s'était développée parallèlement.
La guerre amena une diminution sensible de la production du sucre de betterave. En effet, les pays producteurs étaient presque tous belligérants et beaucoup de sucreries avaient été détruites. En même temps, la production du sucre de cannes s'était accrue pour satisfaire les besoins de la consommation.
En 1920, la production du sucre de betteraves était tombée à 3.300.000 tonnes, pendant que la production du sucre de cannes s'élevait à 12.000.000 de tonnes. Il faut retenir ces chiffres qui sont à l’origine de la crise sucrière mondiale.
En effet, pendant la même période, le prix du sucre avait haussé de façon extraordinaire : avant la guerre, le sucre cubain valait à New-York 3,5 cents la livre ; en 1920 il valait 23 cents. Ceci provoqua la surproduction.
Les pays de cannes continuèrent à intensifier leur production, tandis que, comme il était naturel, les pays producteurs de sucre de betteraves réorganisaient leur industrie et cherchaient à revenir à leur niveau d’avant-guerre.
En 1924-25, la production de suere de betteraves atteignit presque ce niveau avec 8.133.009 tonnes, tandis que le sucre
(1) Notons ici une 6trange proposition faite en 1848 d’interdire en France la production du sucre de betteraves.
de cannes atteignait 14.239.000 tonnes, au total : 22.372.000 tonnes.
En 1927, le chiffre global dépassait 25.000.000 de tonnes, le sucre de betteraves ayant retrouvé son niveau d’avant-guerre. Et l’ascension continuait.
En 1929-30, la production est de 27.314.000 tonnes. En même temps, comme il aurait fallu s’y attendre, les cours s’effondrent. A New-York, le sucre cubain ne cote plus que 1,99 cent. Divers pays commencent déjà à limiter leur production, mais l'année 1930-31, sous l'influence des conditions atmosphériques, est exceptionnelle pour les producteurs de sucre de betteraves. Leur production atteint 11.600.000 tonnes ; la production totale (betteraves et cannes) est de 28.500.000 tonnes.
Le sucre cubain à New-York cote 1,47 cent. C’est la ruine de l’industrie et de la culture.
Bien que, ainsi qu’il sera expliqué plus loin, il n’y ait plus de marché mondial pour les sucres, il faut retenir ces chiffres. Ils expliqueront pourquoi la solution proposée d’exporter les sucres excédentaires n’a pu être retenue comme remède exclusif ; ils démontreront la nécessité du contingentement et comment cette mesure, loin d’être pénalement répréhensible, a été économiquement sage.
Mais, envisageons la situation en France. Nous constatons aussi une baisse continue malgré des droits de douane de 140 francs les 100 kilos.
Octobre 1926 (stabilisation de fait).......... 353 frs (1) Moyenne: 192621027022... MAR EC 289 »
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(1) Nous indiquons ici les cours du sucre n° 3 au comptant à la Bourse de
Paris.
Nous arrivons ainsi en 1930-1931, où le déséquilibre dû à la récolte exceptionnelle de l’année entraîne les cours suivants : 215 francs en septembre 1930, 200 en octobre, 196 en novembre, 188 en décembre, 185 en janvier 1931, où les cours atteignent parfois 178 ou même 176 francs.
A ce prix, à cette époque, les producteurs ne couvraient plus leurs frais de production et l’on pouvait légitimement craindre une chute littéralement catastrophique des cours ; l'excédent considérable de la production nationale sur la consommation nationale, ôtait leur efficacité aux droits de douane pour enrayer cette baisse.
Comment remédier à cette situation qui ruinait une branche importante de l’industrie et de l’agriculture nationales ?
Section II. —— INITIATIVE ET CLAIRVOYANCE
Il convient de souligner l’action déterminante de quelques hommes. Il serait difficile de dire la part qui revient à chacun et nous devons nous contenter de citer notamment M. Gilbert, aujourd'hui président de l'Association Syndicale; M. Barbare, président du Comité Central des Fabricants de sucre, aujourd'hui décédé, et M. Eugène Herscher, son successeur ; M. Dubreuil, vice-président de l'Association Syndicale; M. Sohier, administrateur du Comité Central des Fabricants de sucre.
Ces hommes considérèrent que, d’une part, la production nationale tendait à devenir trop considérable par rapport aux possibilités d'absorption du marché national, que, &’autre part, le prix de revient du sucre en France était très élevé par rapport au prix de vente du marché mondial.
Or, il fallait sauvegarder cette industrie, moyen d'existence
de nombreux ouvriers industriels et agricoles et de nombreux fermiers et propriétaires terriens.
Ils conclurent qu’il fallait accorder la production aux possibilités de la consommation intérieure et relever les droits de douane de façon à permettre à la production nationale d’écouler ses produits à un juste prix sans être concurrencée par un véritable « dumping » étranger.
Ils ont alors pensé que pour atteindre le premier objectif, et faciliter l’atteinte du second, il fallait de toute nécessité que les producteurs s'unissent pour associer leurs efforts et consentir collectivement les sacrifices qui s’imposeraient.
Leur action personnelle est à la base de l'établissement de la discipline librement consentie par les intéressés.
Section III. — LES PRINCIPALES ORGANISATIONS SUCRIÈRES ÉTRANGÈRES
Du reste, les autres producteurs européens avaient montré la voie. Il existait en effet, en Europe, sur douze pays grands producteurs de sucre de betteraves, dix cartels nationaux. Seules la France et la Hollande n'avaient pas d’organisation imposant à ses membres une discipline commune.
$ I. — Le Cartel tchécoslovaque
Ce cartel fut fondé en 1926 et ne s’appliquait qu’à la distribution du sucre à l’intérieur du pays ; l'exportation des sucres raffinés et bruts et le mouvement des sucres bruts manufacturés pour l’exportation demeurant entièrement libres. L’administration du cartel était confiée à un comité de fabricants et de raffineurs tchécoslovaques. Toutes les fabriques et toutes les raffineries, sauf une, y ont adhéré,
Le cartel fixe à chaque raffinerie le pourcentage mensuel de sa production qui doit être vendu sur le marché intérieur et fixe en même temps le prix d’un sucre étalon (cristallisé).
De leur côté, les fabricants de sucre brut doivent fournir aux raffineurs les quantités de sucre qui leur sont nécessaires, le prix du sucre brut est fixé en fonction du prix du cristallisé.
$ II. — Le cartei allemand
Il a été également constitué en 1926. Toutes les fabriques de sucre allemandes y ont adhéré.
Un certain pourcentage, fixé par la direction de l’Association d’après la situation du marché, doit être exporté.
Les ventes à l’exportation sont faites directement par les fabriques. En outre, l'importation peut être contrôlée, le tout dans le but de maintenir les cours intérieurs (1).
$ III. — Le Cartel belge d'exportation
En 1928, les sucreries belges avaient conclu une convention imposant à chaque sucrerie l'obligation d’exporter 5 % de sa production, pour la campagne 1928-1929. Cette quantité fut par la suite, et pour la même campagne, augmentée de 30 %. Au cas où la sucrerie ne remplissait pas ses obligations, elle devait payer au Syndicat une indemnité de 30 francs (belges) par sac. Ainsi, la quantité mise sur le marché intérieur se trouvant réduite, les cours pouvaient rester normaux.
(1) Notons ici que la nouvelle organisation politique de l'Allemagne a modifié profondément l'organisation .sucrière et agricole (notamment décret du 18 mai 1934), mais soul le cartel primitif de 1926 peut nous intéresser pour l'exemple qu'il a pu donner.
$ IV. — Le Cartel polonais
Ce dernier présentait une particularité : certaines fonctions qui ailleurs avaient été confiées aux associations privées, étaient remplies par l'Etat. C’est, en effet, celui-ci qui fixait le contingent que chaque sucrerie pouvait livrer sur le marché intérieur et qui imposait l'obligation d'exporter le surplus. C'était aussi l'Etat qui déterminait les quantités à stocker. Ces obligations étant obligations d'Etat, s’imposaient non seulement aux fabriques qui avaient adhéré au cartel, mais aussi aux autres. Il faut noter, en effet, que quinze fabriques polonaises étaient restées en dehors de l’organisation qui ne groupait que 86% de la production.
L'intervention étatique se manifestait également sur un point curieux : l'Etat accordait aux fabriques qui travaillaient dans des conditions moins favorables que d’autres un privilège, consistant en l'octroi d’un contingent supplémentaire de vente indigène, et ce afin de maintenir, d’une part, un prix uniforme du produit et, d’autre part, toutes les fabriques.
Le cartel polonais présentait aussi une autre particularité : les fabriques n’y adhéraient pas directement. Elles étaient réunies en deux groupements régionaux englobant chacun les fabriques adhérentes de leur ressort respectif, et le cartel proprement dit était constitué par la réunion de ces deux groupements.
Le cartel avait créé un bureau de vente unique qui se présentait sous la forme d’une banque, la « Bank Cukrownickwa ».
Il y avait donc un organisme unique pour la vente de la récolte à l’intérieur et à l’extérieur et pour le crédit nécessaire aux adhérents.
32 L'ENTENTE INTER-SYNDICALE $ V. — Les Cartels dans les autres Pays d'Europe
Il existait également des cartels très développés en Hongrie, en Italie, en Roumanie, en Yougoslavie et en Bulgarie. Ils comprenaient des offices de vente et dirigeaient le marché des sucres de betteraves dans une proportion plus ou moins grande.
En Autriche, il n’existait pas à proprement parler de cartel, mais un consortium de vendeurs vendait la plus grande partie de la production.
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