CHAPITRE VIII La Révolution Grecque
Nouveaux services rendus à la Grèce. — Incendie du palais.
— Propos <ie M. de Wangenheim. — Arrivée de M. Yeniseios.
La révolution militaire éclata le i5/q8 août, un mois après mon arrivée. De bonne heure, je me rendis chez mon collègue d'Angleterre, sir Francis Elliot, devenu notre doyen par suite du récent départ du ministre de Russie. Je le trouvai très mécontent et prêt à faire débarquer les marins anglais de bateaux de guen^e alors au Pirée, afin, me dit-il, de protéger la Banque ionienne
— banque à c^itaux anglais.
Je venais justement de passer devant cette banque et, loin d'abonder dans son sens, je lui certifiai qu'elle ne «ourait certainement aucun danger, personne ne paraissant songer à elle. J'ajoutai que je n'avais, moi non plus, aucane sympathie pour les mouvements militaires ; n'ayant pas été boulangiste en France, je n'allais pas le devenir en Grèce ; mais, quelle que fût notre opinion personnelle, dans les conditions où l'événement se produisait, nous n'avions pas pour le moment, à mon avis, le droit d'intervenir.
Alors que, sur un simple mot d'approbation de ma part, le débarquement aurait sans doute eu lieu, il lut tout au moins ajourné ; c'était l'important, et ce fut mon
deuxième service rendu à la Grèce. Je ne sais pas, en efiet, ce qui aurait pu arriver si ce débarquement avait été opéré. La mauvaise impression produite par un débarquement de ce genre beaucoup plus restreint, dans des circonstances où il pouvait paraître plus naturel, lors de Tincendie du palais, sur lequel je reviendrai, démontra combien il était heureux qu'il n*eût pasété effectué le jour de la révolution militaire. Môme en dehors de toute collision, cela aurait pu inciter le roi à la résistance et rendre aussitôt antidynastique un mouvement resté antiprincier.
Ce qui fit la force de cette révolution militaire et lui permit de triompher, ce fut, sous une forme regrettable^ de correspondre au sentiment populaire soulevé contre la manière de gouverner des anciens partis, empirée encore par les procédés de ministres du cabinet Theotoky exploitant l'Etat au profit de leur clientèle.
Aussi les corporations d'Athènes et du Pirée décidèrentelles, pour le 14/27 septembre, une manifestation publique, à la suite de laquelle leurs délégués remettraient leurs desiderata au roi. Ces corporations englobent à peu près tout ce qui n'appartient pas aux "carrières libérales, c'est-à-dire une grande partie de la population, et constituent une puissance. Le roi, qui était alors dans sa résidence d'été de Taloï, connaissait le jour, Theure et le but de la manifesta tioa, et n'osa pas l'aire la moindre tentative pour l'empêcher ou l'ajourner.
L'avant-veille du jour delà manifestation, leQ5 septembre, j'apprenais confidentiellement, d'un des fonctionnaires de la cour, que le roi était décidé à ne pas descendre à Athènes le surlendemain. Je courus aussitôt chez notre doyen, le ministre d'Angleterre, le seul d'entre nous pouvant voir le roi sans aucune formalité, et le suppliai
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de se rendre à Tatoï pour amener le roi à revenir sur sa funeste résolution.
Il la connaissait déjà, la désapprouvait, mais m^avoua n'en avoir compris tout le danger qu'après m'avoir entendu , et accepta. Il alla voir le roi ; ce fut4ong, ce fut difficile ; néanmoins, à son retour, il me laissait sur une carte un mot au crayon m*exprimant Tespoir d'avoir réussi. Grâce à moi, et c'a peut-être été un très graud service rendu à la dynastie, les délégués des corporations, quand ils se présentèrent, trouvèrent le roi dans son palais d'Athènes.
La manifestation fut une des plus imposantes que j'ai eu l'occasion de voir. Cette masse était vraiment impressionnante et Dieu sait ce qui serait arrivé si, à cette foule dont la vue seule faisait comprendre la force irrésistible des journées de révolution, on était venu annoncer que le roi averti, mais sans la prévenir, n'était pas là pour la recevoir.
Après la réception des délégués, la foule demanda que le roi parût au balcon du palais. Il y vint avec la reine Olga ; elle faisait peine à voir, tellement elle tremblait, redoutant un attentat. Ils furent accueillis par des acclamations auxquelles ils n'étaient plus habitués. Il n'y eut, heureusement pour moi, aucun accident fâcheux, comme aurait pu l'être le moindre coup de feu, tiré en l'air bien entendu, suivant la mauvaise habitude du pays.
Le 34 décembre 1909/6 janvier 1910, éclata l'incendie du palais royal d'Athènes. Ce n'était dû qu'à un accident ; mais mon collègue d'Angleterre fit cette fois débarquer -ses marins. Leur apparition à ^Athènes causa sur la foule grecque une impression si nettement défavorable que mon collègue ne tarda pas à les faire rentrer à bord ; des marins russes, au contraire, purent, sans soulever de pro-
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testatioiis, travailler jusqu'au bout au sauvetage du mo» bilier.
J'avais tout de suite offert notre légation pour la sauvegarde de celui-ci, ettî'est surtout à la légation de France^ vu sa proximité» queL furent, toute la nuit, transporté» une foule d'objets appartenant au roi, à la reine, à la princesse Alice, et tout le matériel de la chapelle. Cela devait exciter la verve des plaisantins, de certaine presse hebdomadaire. Sur un fait vrai qui aurait dû me valoir leur approbation, ils greffèrent de sottes inventions, elles étaient de leur cru ou de leur cri, c'est tout dire, jugeant de temps en temps fort patriotique de chercber à ridiculiser le représentant de la France et à faire rire l'étranger à ses dépens (i).
Les officiers promoteurs de la révolution étaient les maîtres ; le roi et son entourage le savaient ; le directeur du cabinet royal, M. Denis Stephanos, éprouvantle besoin de justifier les concessions du roi que je comprenais par-
1. 11 s*esl ainsi trouvé quelques milieux dénués de tout sentiment de dignité nationale pour exploiter sans vergogne la critique demauvaise foi et les curiosités malsaines . Lors d'une de ses tournées où elle spéculait sur la joie des étrangers à entendre dénigrer par des Français le, gouvernement de la République, où sa caisse profitait du mal fait à son pays^ une troupe de chansonniers se vantant d'être rosses, mais alternant [sa rosserie, autremêtit dit la plus odieuse méchanceté envers des compatriotes, avec lapins basse platitude à l'égard des autorités étrangères et une pornographie effrontée, passa à Athènes. Je profitai de ce que son administrateur eut besoin de venir à la chancellerie de la légation pour le faire prier d'apporter quelque tact dans le choix des morceaux débités. Il le promit, mais Télimination complète des saletés variéescomposant le répertoire, «tait si diflicile qu'il y eut intervention? du préfet de police. Il resta à ces artisans de la propagande à rebours, la ressource d'opérer librement dans certains salons soidisant amis de la France, mais n'en aimant en réalité que ce qu'il& en tirent*
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iaitei&ent, m'avait dit, le i& octobre 1909 : « Il faut d'abord saaver la dynastie; pour le reste, on verra plus tard».
Le ministre d' Allemagne, le baron de Wangenheim -~ il devait mourir ambassadeur à Gonstantinople -^ avait constaté cet état d'esprit et me disait au début de 19Î0: « Le roi est une quille qui a appris à chanceler, il est arrivé à la perfection et ne tombera pas ». Il ne tenait toutefois pas outre mesure à une longue prolongation du règne du roi Georges, mais à la condition que le beau-frère de son «npereur prît la place. Me parlant, en jgia, du jubilé dui*oi dont on se proposait de fêter la date Tannée suivante, il conclut : « Je pense bien qu'il cédera, après ça, sa place au diadoque ; cinquante ans de trône, c'est assez ï», et il éclata de rire.
Ilne se gênait, d'ailleurs, devant personne, pour critiquer le roi ; il usait de termes très vifs^, au cercle par exemple^ devant les Grecs, dont aucun n'osa jamais rele. ver ses inconvenances. Ils se bornaient à les répéter ou faire répéter au roi qui affecta toujours de les ignorer.^ Dans ma lettre n» 173 du 18 novembre 1910, je signalais déjà l'attitude du ministre d'Allemagne à l'égard du roi et l'intimité du diadoque avec lui.
C'est l'un des deux, je ne sais plus lequel, mais je tiens le lait de M. de Wangenheim, qui compara la conduite du roi, acceptant les mesures prises contre i&on fils, à celle de la gu^aon berçant son rejeton avec tendresse jusqu'au moment où, pour échapper au contact d'une plaque trop chaude sur laquelle on l'avait placée, elle n'hésita pas à le I)oser sur la plaque et à monter. dessus.
Puisque j'ai parlé de M. de Wangenheim, voici de ses phrases textuelles dans une conversation que nous eûmesle i5 juin 1910 :
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<( Le roi est léger, superficiel, peu sérieux ; au liea de se tenir en contact avec son gouvernement, il dit des bêtises, » — a II y a des puissances qui ne laisseraient pas TAngleterre intervenir contre la Turquie en cas de guerre. » Il comptait,, ajouta-t-il, Voir bientôt ministre Theotok y, « un homme capable celui-là ».
Le même soir, il affirmait à un collègue qui me le raconta aussitôt, que les rapports entre la France et FAllemagne s'arrangeaient depuis quelques semaines et que, du reste, un Français, il le nomma, lui avait déjà manifesté, lors de son dernier voyage à Paris, le désir de « secouer le joug de TEntente cordiale ».
Si les officiers qui avaient fait la révolution étaient !es maîtres, ils ne savaient guère faire emploi utile de leur puissance. Ils avaient à leur tète un homme médiocre, mais très honnête, le colonel Zorbas. Finalement, ne sachant plus comment sortir de cette aventure, ils eurent une idée excellente ; ils décidèrent d'appeler à Athènes, pour prendre conseil de lui, M. Venisélos connu par son action en Crète.
J'écris le nom de « Venisélos » comme il l'écrit luimême lorsqu'il emploie nos caractères, c'est-à-dire avec un s dans le corps du mot, au lieu du z dont se servent tous les journaux. Si nous nous cpnformions à l'habitude française de laisser généralement aux noms des divers personnages étrangers leur orthographe originelle, nous devrions écrire « Benizelos ». Mais, en la circonstance, rhabitude grecque de transcrire ces noms d'après leur prononciation, et non d'après leur orthographe, a été suivie par la substitution, au B initial de. celle-ci, du F qui indique la façon de le prononcer. Ce même motif et la manière d'écrire du principal intéressé amènent à n'être
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pas plus méticuleux pour le zêta que pour le bêta.
M. Venîselos vint à Athènes en février 1910.
Il me fit alors demander par l'ancien président du conseil M. Rhallys, qui devait devenir son ennemi mortel, si J'accepterais de le recevoir. Je répondis affirmativement, malgré tout le personnel de la légation me déconseillant avec persistanc/5 de recevoir un homme que le roi détestait, qui avait été un insurgé en Crète contre le prince Georges, d'où la haine extravagante et inapaisée de celui-ci.
Je causai plus d'une heure avec M. Veniselos et, de ce jour-là, — une lettre officielle de celte époque rendant compte de notre conversation est là pour l'établir — j'éprouvai pour lui tendance à la sympathie et à l'admiration. J'avais trouvé un homme paraissant tenir compte des réalités et adapter sa volonté à celles-ci, sans perdre son but de vue. C'était le premier Grec che? qui il m'était donné de découvrir ces qualités. Je ne me suis pas trompé et je n'ai, par suite, pas trompé le ministère sur cethomme d'Etat, comme ce fut le cas d'autres pour M. Theotoky. L'oubli trop indulgent des informations erronées des gens de la carrière fut compensé, il est vrai, par celui très rigoureux de mes exactes prévisions.