CHAPITRE JX
Notre Mission Militaibb
Bouderie du kaiser. — Il comptait que la Grèce s'adresserait k lui, — Nos agents habituels, une exception. — Comment la France remporta sur TAIlemagne.
J'ai déjà cité (page 60) le Temps du 19 juillet 1909 men- "^tionnant la possibilité d'appel d'un général allemand pour la réorganisation de l'armée grecque. En 1911, l'arrivée du kaiser à Corfou ét^nt imminente, son ministre a Athènes, le baron de AVangenheim, dont je dus depuis, à deux reprises, arrêter les invites à me rendre à Corfou pendant un séjour du kaiser, demanda qu'aucune réception ne lui Xût faite.
Un journal athénien qui nous fut toujours hostile^ le Scripy écrivait à ce propos, le 5/20 mars, que la réserve de l'empereur allemand prenait sa source dans le mécontentement par lui éprouvé lorsqu'il n'avait pas été fait appel, « comme cela était presque entendu », à des officiers allemands. M. Tlieotdky, ajoutait le Scr/p, était parti pour dorfou, autant pour 'Villégiaturer, que pour être présent pendant lé séjour du kaiser « qui tient en particulière estime cet homme d'Etat ».
Le 19 février/3 mars 1912, dans son petit supplément français (i), VAthinai soutenant alors M. Theotoky par haine de M . Veniselos écrivait sur cette même question :
a. i** page, 3* col.
AVANT LA OURRIIE Jt
« S'il est vrai que, avant la i^volation, M. Theotoky ait été pressenti à Gorfon aa sujet de Tappel d'une mission altemande, il s^est bteil gardé de faire une promesse for* melle ^. C'était avouer eu somme, tout en ergotant sur l'aveu.
On trouverait dans ma corresx>ondance d'autres preuves des projets germanophiles de M. Theotoky, de son and Georges P. Baltazzi, s'engageant, formellement cette fois, vis-à-vis de M. de Wàngenheim, de son protégé M. Victor Dousmanis, i'auteur réel d'attaques anonymes contre notre mission militaire publiées par les journaux d'opposition antiveniseliste tels que ÏAihihai.
Ma lettre n° 66 du 6 avril 1911 signalait qu'un médeciâ député appartenant à l'opposition theotokiste, le docteur Mermingas, avait dit à la Chambre, en combattant le projet de loi relatif à notre mission militaire, qu'il aurait préféré, dans les rues d'Athènes, «les fez rouges aux pantalons rouges ». Cela devait être bientôt Topinion publiquement professée par le roi qui, en igiS, durant sa maladie, fit^de M. Mermingas, sans raisons médicales, un de ses médecins consultants.
Qu*on veuille bien réfléchir à ce qu'aurait été, dans la Méditerranée, ht guerre européenne, au sort du canal de Suez, si, à la place de« pantalons rouges », il y avait eu, à Athènes, pendant lès années précédentes, des casques à pointe.
A qui doit-on de n'avoir pas eu les Allemands à Athènes ? On le doit beaucoup d'abord au colonel, devenu général, Zorbas, puisa notre attaché militaire de Tépoque et A moi, un peu aussi au ministre des Affaires étrangères M.^Kalergi, depuis ministre de Grèce à Constantinople^ et neveu par alliance de M. SkouloudiSb.
79 DEUXIEME RAATIB
Qaand j'arrivai, je trouvai à Athènes, comme attaché militaire, un officier que je ne connaissais pas, queper«^ sonne ne me recommanda, . le capitaine» plus tard, aprè» une gravé blessure au début de la guerre, général Denvi* gnes. L'Espagne où il réussit, lui coûta cher.
Certains de mes subordonnés ne se sont pas fait faute de me tirer dans les jambes pour des motils très peu loua* blés, par exemple la mesquine vengeance d'observations méritées, ou la rage inepte de royalistes et de bonapartistes cléricaux trop passionnés, vexés d*avoir à obéir à un républicain ne faisant pourtant pas œuvre de parti» Entre parenthèses, il fallait voir reffervescence de l'attaché militaire, de l'attaché navalet du secrétaire que j*avaîs alors, le jour où, en mars J9i4) après l'assassinat de Gaston Calmette, des télégrammes annoncèrent des manifestations sur les boulevards: ils attendaient, d'un instant à l'autre, la chute de la République qu'ils abhorraient tout en recherchant son argent et ses honneurs.
Denvignès, lui, dont j'ignore encore les opinions politiques, a toujours été parfait de correction, de travail et d'intelligence. Pas une seule fois en quatre ang, il n'y a eu un dissentiment entre nous. C'est plaisir de travailler avec de pareils auxiliaires qui vous facilitent la besogne^ tandis que d'autres, avec des affectations d'activité, la sabotent sournoisement. Denvignès eut le grand mérite, sans se faire mal regarder à la çour.d'être très bien avec des officiers dirigants du mouvement militaire, et ce n'était pas commode dans une capitale où le potin prospère plus que dans n'importe quelle petite ville.
Le chef du mouvement devenu ministre de la Guerre, Zorbas, était un très honnête homme, bien disposé pour la France comme tous les vrais Grecs, n'ayant pas étudié
AYANT LA GUBRRX 7)
en Allemagne comme de pins jennes oiBciers, personnel* lement porté, dès lors, à préférer les o£Bciers français aux officiers allemands et à écouter les partisans d*une mission française.
Toutefois, la chose n'était pas facile à réaliser. Des engagements plus ou moins explicites avaient été pris : certains officiers se prononçaient ouvertement pour l'Allemagne ; une campagne contre la France était déjà entreprise. Je la signalais le 12 mars, en envoyant le rapport de Den vignes auquel il était répondu, le i3 avri^ par Fautorisation de donner, sur la possibilité d'envoi d'une mission militaire, une assurance de principe en réservant la décision définitive .
Le présiçlent du conseil de Tépoque, M. Etienne Dragoumis, n'avait pas un vif penchant pour nous. Par contre, le ministre des Affaires étrangères, M. Kalergi, sans être plus favorable qu'il ne fallait, était une créa* ture de la révolution ; il devait sa place à M. Zorbas et était de toute manière obligé de le ménager et de l'écou* ter. Voici,nous ne devions l'apprendre que bien plus tard,, comment M. Zorbas opéra. Il décida le ministre des Affaires étrangères à faire, par la légation de Grèce à Paris et par mon intermédiaire, sans en parler ni au roi, ni au président du conseil, une demande de mission militaire.
M. Kalergicommençait jjar m'en glisser quelques mots que j'accueillis sympathiquement et qui motivèrent ma lettre du 16 mars 1910. Puis, le chargé d'affaires de Grèce à Paris en parlait au quai d'Orsay le 39 mars et,le 3i mars, i3 avril, je recevais de M. Kalergi une lettre officielle, n® 3388, me priant de demander un général, un officier d'ordonnance, un officier supérieur de chaque arme et un d'intendance. Je le fis immédiatement.
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. De ce moment Jasqu'à notre réponse,'M. Kalergi fut sur des charlKNtis.li était pressé à cause de la campagne de certains journaux contre nous, à cause de, rirrégularité du procédé qui Tinquiétait et que nous ignorions. J'avais appris BOA im^tience et sa façon peu aimable de Texprimer.
Ce fut le a8 avril que notre ministère répondit* au chargé d'affaires de Grèce et à moi. J'eus le 7 mai, qui était un samedi, la lettre m autorisant de nouveau à don« nerune assurance de principe, avec des réserves consir ^nées dans ime lettre jointe du général Brun alors minis* tre de la Guerre. Ces réserves étaient parfaitement justifiées in abstracto; mais en présence de l'état d'esprit du ministre des Affaires étrangères, je me dis qu'un retard, si je consultais Paris, x)u une réponse qui laisse* rait planer quelque incertitude sur la solution définitive, pourrait trop favoriser ses douteuses dispositions.
Aussi, dès le lundi matin 9 mai, je lui répondis officiel» lement, en recourant pour la réponse à la forme approbative, au lieu de la forme conditionnelle prescrite. Il ne pouvait plus ainsi revenir sur Toffre par lui faite, puisque les modalités projetées chez nous lui étaient présentées sous la forme d'approbation des vues du gouvernement grec: Je me suis, il est vrai, permis de dépasser un peu mes instructions ; mais il y avait nécessité et nous l'avons emporté | en enrayant du coup toutes les démarcbes rivales; tandis que M. Kalergi, après avoir donné satis* faction à M. Zorbas, n'aurait peut-être pas été fâché de faire échouer le projet sur nos réserves, en se mettant ainsi à l'abri des reproches du roi tenu audacieusement à l'écart de la démarche, par suite de la méfiance qu'inspiraient certaines personnes de son entourage.
AVANT LA^aUSaRB ^5
Le a5 novembre, lettre n"* 182^ j'insistais, avant {la réa* Ûsation des mesui^s prévnes, poar la prompte désignation des membres de la mission militaire et j'indiquais, de façon impersonnelle, les conditions ^ue ceux-ci devaient, à mon s&as^ remplir. GeUe dernière dépèche était odnfi* dentielle et aurait dû rester telle. Or, peu de temps après l'installation de la mission, un Grec me racontait que la femme d'un de nos ofGciers avait dit devant plusieurs personnes et devant lui notamment: « Oh 1 le ministre de France avait demandé d'écarter les oificiers dont les femmes étaient dans telles conditions ; eh bien, moi, c'est mon cas et mon mari a tout de même été désigné. »
Elle exagérait un peu, en ce sens que ce n'était qu'à moitié son cas; mais j'avais réellement fait la réserve indiquée par elle. Qae penser de bureaux où des indiscrétions de ce genre sont commises, sans souci des conséquences, pour le plaisir de bavarder, de paraître informé, ou de faire une niche?
Cette même dame dont le manque de tact était mal compensé par un excès-de snobisme princier, avait, pendant que son mari faisait partie de notre mission militaire à Athènes, manifesté l'envie de l'y voir comme attaché militaire, afin d'appartenir au corps diplomatique et d'aller, ce qui était, d'ailleurs, la marotte acrimonieuse de la plupart des autres dames — à toutes les réceptions» Je déconseillai en igiS, ce choix que devait recommander mon successeur en 1916. Les renseignés sur les événements de cette dernière année sont à même d'apprécier quel est celui de nous deux qui avait raison.
J'avais enfin appelé l'attention du ministère des Affaires étrangères sur la concurrence, à mon sens inadmissible, que lui faisait le ministère de la Guerre. La régulière
76 dsui^iImb partie
correspondance politique des attachés militaires établissait Texistence dans ce dernier ministère d'un bureau essentiellement politique. Je voyais là un danger. S'occuper sans cesi^e de la politique dans les divers pays, c'est être tenté de s'en mêler, d'en faire sans aucune responsa* bilité, sans accord préalable, en contradiction même avec ceux qui en ont la charge. Le danger lest surtout grand, lorsque, au lieu d'être précise, la direction de la ligne politique vacille au gré de diverses influences, lorsqu'elle est d'avance livrée aux méprises et aux déviations. Rien ne fut changé à cette situation.