‹ L'Entente, la Grèce & la Bulgarie; notes d'histoire et souvenirsChapitre 23 sur 116 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Ls MiNisTÈBB Veniselos

Le roi Georges, M. Veniselos et moi. — Le correspondant de la Dépêche. — M. Veniselos attaqué pour ce qu'il nous accordait,

. Il fallait que la révolation eût de puissantes racines dans la masse pour que les élections — au scrutin de liste -^ de septembre 1910 aboutissent au succès des idées de M. Veniselos. Leurs partisans ne dressèrent que des listes incomplètes de candidats comme si, tablant sur des victoires accidentelles, ils voulaient seulement se compter.

Il y avait alors, dans chaque sect^n de vote, une boite par candidat. Mimie sur le devant d'une sorte de tuyau dans lequel l'électeur introduisait la main, la boite était intérieurement divisée en deux compartiments et, conformément à celte division, peinte extérieurement d'un côté en blanc, de l'autre en noir. Chaque électeur recevait une boule de plomb par boîte, et la laissait à son gré tombersoit du côté blanc, soit du côté noir, suivant qu'il voulait voter pcTur ou contre le candidat.

Il arriva que les boules du côté blanc donnèrent une grande majorité à la plupart des candidats qui représentaient les idées nouvelles. Mais ceux-ci n'étant pas en nombre suffisant, il fallut, pour compléter le chiffre légal des élus, prendre les candidats des anciens partis qui avaient recueilli le moins de boules noires, tout en ayant

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plus de noires que de blanches, tout en étant, autrement dit, repoussés parles électeurs.

Malgré la présence de ces élus sans l'être, il y eut dans rassemblée une majorité pour reconnaître M. Veniselos. comme chef et, le 2/16 octobre, après la démission du cabinet Dragoumis, le roi le fit appeler.

Le lendemain matin, un dimanche, le ministre d'Angleterre venait de bonne heure chez moi et me disait qu'il avait été au palais donner connaissance au roi d'un article du Tanin hostile à M. Veniselos, et il lui avait exprimé sa préférence pour une combinaison Dragoumis, par crainte de la répercussion que la nomination de. M. V^aiselos pourrait avoir à Constantinople.

Voilà ce que me raconta mon collègue ; mais Tinitiative ainsi assumée par lui vis-à-vis de moi ne dewt pas en réalité venir de lui. Le roi, ajouta-t-il, allait nous demander notre sentiment à ce sujet. Le « nous » me visait surtout, le ministre d'Italie, le marquis Carlotti, plus tard, ambassadeur à Petrograd puis à Madrid, était absent; le ministre de Russie, Sverbéew, que la déclaration de guerre trouva ambassadeur à Berlin, était depuis deux jours à Athènes et n'avait pas présenté ses lettres de créance ; EUiot avait déjà exprimé sa pensée.

Si j'avais accepté de parler comme lui, il est clair que le roi qui détestait alors M. Veniselos, se serait abrité derHère nous pour rompre les pourparlers entamés la veille au soir, d'où serait sortie une situation grave à tous égards. Je répondii^ à mon collègue que je me rendrais à l'appel du roi, mais que je n'appuierais jamais de mon plein gré l'opinion par lui émise ou transmise, je le ferais seulement sur des instructions formelles de mon gouver* nement mis au courant de l'incident.

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- Yersles trois.beuresde raprèsHonidi, Elliot yint m'infnrmer quale roi avait renoncé à nous eonsixlteri et allait décidément charger M. Yeniselos de former le cabîiïet. Ceci a été connu à Paris, mais je n*en ai jamais soufflé moi à M. Veniselos qui doit encore ignorer que son accession au pouvoir a dépendu de moi. J'ai rendu ce jour-là MU grand service à la Grèce et un non moins grand peutêtre au roi et à la dynastie.

Pl«j5 tard,.ie roi Georges devait me faire de lui-même réloge de M. Veniselos : « C'est curieux, me dit-il, toutes les idées qu'il a, je les avais ». Je note tout de suite que le plus grand dissentiment entre eux, pendant la présidence de M. Veniselos, éclata au sujet de la mobilisation pour la guerre de igia-igiS contre la Turquie. Une scène très vive eut lieu en rade, sur le bateau même qui ramenait le roi, troublé sans doute par les souvenirs de 1897, par les conseils probables de l'empereur d'Autriche qu'il avait tendance à écouter, et hostile à rentrée en campagne. NéanmcHns M. Veniselos remporta ; il aurait démissionné dans le cas contraire. A cette époque, une Grecque femme d'un des principaux dignitaires de la cour, me demandait très sérieusement si elle pouvait compter que je la laisserais se réfagier à la légation, lorsque les Turcs entreraient à Athènes.

M. Veniselos au pouvoir, un homme qui avait pris les armes en Crète, premier ministre en Grèce, c'était plus fort pour la Grèce que ce que nous avons vu en France. Le diadoque, le parti de la cour, la légation d'Allemagne et celle d'Autriche projetèrent de le brimer, de le tenir à l'écart des réceptions mondaines . L'ayant appris, je donnai, le 10 novembre, dîner et réception^ en Thonneur de M. Veniselos. Cela occasionna, comme on dit auParle-

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ment, des moayements divers* On alla trouver lady " EUiot pour savoir si j*avais le droit, avant le doyen, d'inviter le premier ministre ; on fut vexé, mais on vint et on n*osa plus s'abstenir de Tinviter.

Aussi je crois pouvoir affirmer que j'ai eu dès le début et que je conservai la confiance de M. Veniselos*.

Nous obtenions de lui de se conformer à la volonté des puissances pour la question Cretoise, et cet homme de grand courage me disait, le 9 décembre 191 1 : « Peu m*im« porte d'être traité de traître, de tomber du pouvoir; mais quelle situation tragique que la mienne : avoir blanchi au service de la cause Cretoise et être mis dans Tobligation de sévir contre ses défenseurs actuels !» Le ai décembre, il mç répétait ; « Peut-être devrai-je quitter le pouvoir, peu importe; j'aurai agi dans Tintérêt général^ j'aurai fait œuvre utile ».

11 s'est trouvé des journaux français pour accueillir des correspondances attaquant M . Veniselos à cet égard. Les feuilles d'opposition du 19 hovembre/2 décembre 191 1 reproduisaient une récente correspondance d*Athènes publiée par la Dépêche de Toulouse. Parlant du discours où le président|du conseil avait montré le danger pour la Crète et la Grèce de l'attitude des Cretois, le correspondant rééditait ce qu'il avait déjà écrit, que « M. Veniselos avait failli, non à ses promesses, puisqu'il s'était toujours arrangé pour ne rieù promettre de bien défini, mais a\ix espérances que le peuple grec avait placées en lui. Sa politique Cretoise constitue une défaite de la politique nationale hellène. M. Veniselos a non seulement pris des engagements catégoriques vis-à-vis du chargé d'afiaires de Turquie Ghalib bey , mais des assurances formelles ont aussi été données par lui à M. De ville et aux ministres d'Angle-

Gojogle

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tei*re et de Russie. M. Veniselos a humilié la Grèce ».

Or, l'auteur de ces ligues était, peu de temps après, démasqué comme ignoble espion à la solde de la Turquie; il dut s'enfuir pour éviter une arrestation. Il avait été signalé par moi à M. Albert Sarraut, mon ancien collègue de la Chambre, alors sous-secrétaii*e d'Etat à la Guerre,* qui ne m'avait pas répondu. 11 le fut ensuite par le général Eydoux à son fils, avocat de la Dépêche à Toulouse, sans aucun résultat. On se demande à quoi pensent certaines directions de journaux lorsqu'elles s'obstinent à ouvrir leurs colonnes à de pareilles gens. Je ' pourrais citer un autre correspondant qui était un très vulgaire filou; il avait été à Athènes emprisonné comme tel, sans que cet accident parût nuire au placement de sa copie dont on peut aisément imaginer les appréciations désintéressées.

J'eus, d'ailleurs, à cette époque, la satisfaction d'être écouté par mon ministre qui eut la sagesse de s'opposer à la réoccupation de l'île préconisée par des Anglais et par M. Bertrand, notre consul général à la Canée. C'eût été un remède pire que le mal, abstraction laite de certaines conséquences dont la plus grave aurait été la chute de M. Veniselos. Ses adversaires le voyaient bien. S'ils l'attaquaient tant.sur son attitude vis-à-vis des Cretois, c'est qu'elle ne leur fournissait pas l'occasion de se débarrasser de lui.

Après les attaques contre M. Veniselos- se soumettant, « dans l'intérêt général », suivant son mot, aux conseils de nos gouvernements, voici les attaques au sujet de commandes accordées à l'industrie française.

IjQ Néon Asty àvL 19 janvier/ 1" février 1911 écrivait: « Elle est étrAnge,si elle est vraie,la décision que M. Veni- / 6

^elos aurait prise, comme ministre de la Guerre, d'accélérer les fournitures de gàerre en les donnant toute à Tindustrie française. Assurément il nous manque encore beaucoup de choses et il faut nous pourvoir rapidement des matériels de guerre qui nous sont nécessaiçes. Néanmoins <;es fournitures doivent être faites avec inflexion et uniquement dans Tinlérêt de l'armée et de la nation. Tout autre mobile est inadmissible. M. Veniselos n'envisageant pas, dit-on, le véritable intérêt de l'armée, cherche à combiner les fournitures militaires avec les soi-disant obligations de la nation grecque envers la France, en oubliant, parait il, les déclarations décourageantes de M. Pichon à la Chambre française ».

Ayant constaté qi;e la France avait déjà eu pour plus de vingt-deux millions de commandes, le rédacteur continuait :

« Quelle justification pourrait apporter M.' Veniselos, puisqu'il est avéré que les munitions d'artillerie confec- ^tionnées par l'industrie française sont inférieures, ^u point de vue de la perfection, de la fabrication et de la .conservation, tandis qu'elles sont, en même temj^s, plus chères que celles des établissements allemands et autrichiens?

» Qu'il jette un coup d'œil sur le rapport de la majorité delà commission qui a procédé aux essais de canons ; il y trouvera que les munitions françaises sont inféripures à celles des autres établissements qui ont pris part aux essais 4:îomparatifs. Qu'il prenne en considération que, à la Chambre française même,' il y a eu une longue discussion au sujet de la mauvaise qualité de la poudre française qui est sujette à une décomposition rapide et à des explo- :sions...

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