LA PUËMIUUE AN.NÉE II
parti pour les alliés, à titre gi'acieux (i). Je in'expliqoe l'adhésion dji roi à cette démai^he par le fait qu'il était encore sous l'impression do la menace d'une nouvelle guerre avec la Turquie, — cette guerre, sans le conûit européen, aurait probablement éclaté des l'automne de 1914 — il savait l'Allemagne opposée à toutes les aspirations helléniques et avant tout disposée à soutenir la Porte; i-l avait, d'ailleurs, connu dans la première semaine d'août, on l'a appris depuis par le Livre blanc grec (q), l'existence du traité conclu, le 4, entre la Porte et l'Allemagne. Le Président fit ensuite la môme communication à mes collègues anglais et russe, et le roi d'Angleteri^ remercia personnellement le roi Constantin. Quelques jours plus tard l'Angleterre donnait à M. Yeniselos l'assurance qu'elle empêcherait la flotte tuixjue d'attaquer la
I. M. Veniselos a assez de qualités sans qu'on ail besoin, pour le louer, de le sacrer a prophète ». Or, le colonel Braquet, attaché militaire à la légation, a raconté, en avril 1917, à VOpiniorif que, pendant notre retraite à la suite de la bataille de Charleroi et avant la bataille de la Marne, le président lui montrant la ligne de la Marne, où il prédit que nous arrêterions les Allemands, ajouta : a J*enai tellement la conviction que j'irai offrir demain à votre ministre Talliance de la Grèce ».
La visite ainsi fixée au lendemain de cet cntretien,ayant eu lieu le 18 août, avant Charleroi, la conclusion est que, si le colonel Braquet a eu la bonne intention de se mettre en évidence comme auteur d'un soi-disant « télégramme historique »,il a une mauvaise mémoire et dérange les faits pour les accommoder à ses idées.
Devenu élogieux pour M. Veniselos, il n'avait pas été autrefois aussi bien disposé à son égard. Une fois, vers la fin de 1914 où j'avais, par hasard, eu lé temps de lire son rapport remis habituellement et intentionnellement à l'extrême limite du départ, je 2^ pus obtenir une légère atténuation d'insinuations injustes contre la conduite de M. Yeniselos en Epirç, qu'en parlant de riposter officiellement, si une correction n'était pas faite.
», Le Temps du m août 191 7, a' page, 3* et 4« col.
Grèce. La réponse de Paris, toatea manifestant la satisfaction du gouvernement, conseillait à la Grèce d'éviter ce qui pourrait pousser la Turquie à Sortir de la neutralité.
Le mois suivant, je me permettais de revenir sur l'offre de la Grèce en remarquant que nous aurions eu avantage à l'accepter, et je signalais Tattitude plus agressive du minisire de Turquie. Rien n'y fit.
On avait déjà négligé Téchec significatif, en août, de la conférence de Bucarest entre la Grèce et la Porte.
Une dizaine de jours après mon retour, j'avais provoqué la suppression des capitulations dans les nouveaux territoires acquis par la Grèce.
A la fin d*août 1914» j'insistai sur Tutopie, pour le moment, de réaliser le bloc balkanique. Dès lors, en effet, on songeait à enlever la Macédoine aux Serbes et Kavala aux Grecs. Sous prétexte de donner satisfaction au désir . — au besoin peut-on dire — de la Serbie et de la Grèce d'avoir une frontière commune, et soucieuse par dessus tout de plaire à la Bulgarie, la Russie imagina un découl^age aussi compliqué que saugrenu, qui aurait fait ressembler la frontière des trois pays k un morceau de puzzle. Quel qu'ait été Tinvenleur de celte solution, elle était, je suis obligé de le constater, aussi niaise que burlesque.
^ C'était le début de toute une série de difficultés que devaient, durant la guerre, susciter les idées de dirigeants russes, môme parmi ceux qui furent honnêtes.
Sous Tancien régime, soit pour la question polonaise, soit pour des réformes urgentes, soit pour le choix des gouvernants, la puissance de vieux préjugés, la force de la tradition immuable et des faiblesses encore plus condamnables l'emportèrent sur les plus saines indications
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de rutilité de tous. Au point de vue balkanique, des hommes de l'opposition d'alors, par exemple M. Milioukov, étaient des bulgarophites aussi détestablement obstinés que les gouvernants.
Sous le nouveau rég^e, les libérés du tsarisme se firent esclaves de mots tout récemment épelés, dont la plupart ignoraient la véritable signification et qu'ils interprétaient ' au gré d'impulsions fortuites, quand elles n'étaient pas suggérées par les agents boches ou bolchevistes les plus cyniquement odieux. Les nouveaux émancipés prétendirent tout diriger au dedans et courber au dehors, sousleurs balbutiements confus, ceux qui avaient sur eux davantage de savoir de quoi ils parlaient. Gomme le tsar, ses anciens sujets lurent dupes d'illusions aussi tenaces que déraisonnables, et leur inconscience constitua pour les alliés le danger le plus sérieux. Ce n'est malheureusement pas fini.
On a vu tout à l'heure l'erreur commise par liinlente à regard de la Turquie ; on trouve maintenant dans la conception russe^ la première manifestation de Tidée fixe qui allait, au sujet de la Bulgarie, s'emparer des cervelles diplomatiques de TEutente; et elle traîne encore dans certaines réfractaires, par vanité incorrigible, à tout aveu d'erreur.
M. Veniselos avait eu à lutter dans son propre cabinet contre les tendances de M. Streit contraires à sa politique et agréables au roi.
Quand l'Angleterre promettait de protéger la Grèce contre la flotte turque, conseillé par M. Streit, leix>i, à une proposition très clairvoyante de l'amirauté anglaise en vue d'élaborer en commun un plan d'occupation de la presqu'île de Gallipoli, voulait, avec une impudente inconscience, répondre qu'il acceptait le concours anglais
seulement s'il était attaqué. M. Veniselos ayant parlé de démissionner, cette réponse ne fut pas envoyée.
Quand Guillaume télégraphiait à Constantin en vue de Tentraîner, on convenait de répondis par une assurance de neutralité « pour l'instant ». Trompant M. Veniselos, M. Streit réjwndait qu'en aucun cas la Grèce ne ferait la guerre aux alliés de Tempereur, si ceux-ci ne s'en prenaient pas à elle.
Leur collaboration était donc devenue impossible. Mais au moment où s'imposait la nécessite pour Tun des deux de céder la place à l'autre, M. Veniselos eut vent des espérances qu'on laissait entrevoir aux Bulgares. Aussi, un jour de septembre 1914. où le projet de remplacement de M. Streit aux Affaires étrangères était connu, EUiot lui ayant, pour être fixé sur la date, demandé à qui il devrait faire une communication prochaine, sans rapport d'ailleurs avec Kavala, M. Veniselos, craignant que ce ne fût à prapos de cette ville, répondit : S*il s'agit de Kavala, vous la ferez à M. Streit, sinon à moi.
Cela signifiait que, si une communication relative à un démembrement devait se produire, ce n'était pas M. Streit qui s'en irait, ce seraitlui.
Mon collègue prévint immédiatement sir Edward Grey de l'état d'esprit du président et, avant la mi-septembre,, j'en informai aussitôt M. Delcassé, Elliot fut chargé de dire à M. Veniselos qu'aucune communication visant des ccmir cessions territoriales ne lui serait faite. C'était bien ; mais ni mon collègue de Russie, ni moi ne fûmes chargés -*-' j'ignore pourquoi — d'une mission semblable. Je pris sor moi, cela ne pouvant produire mauvais effet, de constatei:», sur ce point comme sur les autres, l'accord des gouverne* ments français et anglais. En fait, Tattitude de la France
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eide la Russie fat conforme à celle de l'Angleterre qui sut, ici et en d'autres circonstances, agir spontanément, ce que nous n'avons jamais fait, même dans des cas urgents. M. Veniselos n'eut donc, en cette matière, aucun refus à nous opposer. Que n'a-t-où persisté dans cette voie !
Le ministre d'Allemagne en Grèce, le comte de Qu^dt, donna, dès les premiers jours, le- spectacle d'une agitation maladive : il passait sou temps à hisser son pavillon, h boire bruyamment du Champagne au cercle et à écrire aux journaux. Par une accusation de mensonge formulée contre les communiqués français, il m'amena à déclarer que je ne suivrais i^as son exemple.
Voici la note envoyée par moi, le aa août, à l'agence d'Athènes; elle parut le jour même dans sa deuxième feuille :
« La légation de France se refusant au ridicule, à l'heure présente, de la guerre à coups de plume, ne relèvera pas les démentis allemands ; ceux-ci, par leur fond outrancier,^ allant jusqu'à nier tout échec, et leur forme colérique, prouvent simplement que nos ennemis sont conséquents dans leurs procédés : ils traitent ou, plus e:!^îactement, maltraitent la vérité comme les conventions internationales, les ambassadeurs étrangers et les dames russes; nous le constatons sans nous en étonner. »
Les journaux grecs, venaient, en effet, de raconter les mauvais traitements infligés à la femme de mon collègue de Russie et à sa mère, avant leur sortie d'Allemagne.
Ma note ne fit pas mauvaise impression, au contraire p«is-je dire, en reproduisant la traduction strictement textuelle d'un entrefilet publié — j'insiste là-dessus — p^r un journal d'opposition, par le journal antiveniseliste VEmbros : .
I!l4 'fROISlàMB PARTIE
« La réponse de la légation de France à la lettre du ministre d'Allemagne d'il y a deux jours, offre roccasion d*une comparaison significative entre la psychologie et la civilisation des d^ux pays.
» Des documents officiels n'oht jamais concentré en leurs lignes, avec tant de précision, la différence de Tàme des deux nations. M. le ministre d'Allemagne réfute les informations données par ses rivaux en les qualifiant de menteuses,et surtout celles dont le but est d'influencer les Etats neutres. Mais maintenant la parole est à la politesse française discrète, veloutée, mordante et néanmoins délicate.
» Ils traitent, dit la réponse aux Allemands, ou plutôt ils maltraitent la vérité de la même façon que les traités internationaux, les ambassadeurs]][étrangers et les dames russes.
» Quelle différence de langage, de ton et de dispositions psychiques. Nous devons le reconnaître : M. De ville, indépendamment des batailles franco-allemandes, a eu hier une victoire pacifique en faveur de sa patrie. » »
Si j'avais écouté le secrétaire de la légation et son ami l'attaché militaire Je n'aurais pas envoyé ma note et n'aurais rien répondix à M. de Quadt ; cela leur aurait permis tout au moins plus tard de me reprocher mon silence.
Après notre victoire de la Marne, j'avais cru i une guerre de mouvement qui se terminerait assez vite ; mon excuse est que je n'étais ni militaire, ni renseigné sur i'extrême insuffisance de tout ce qui nous aurait facilité un effort immédiatement décisif. Je me mis, sous l'empire de mon erreur, à jeter sur le papier quelques idées relatives à la solution de certains problèmes diplomatiques et à la con* clusion de la paix. Dès la fin de septembre, j'envoyai
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mes noteâ à un minisire ; il m'en accusait réception le la octobre.
On ne m'en voudra pas de publier ici ce que je disais, en septembre 1914» àe la Bulgarie et de la Turquie.
« La Bulgarie est une puissance avide, insatiable ; on ne la gagne pas avec des offres mêmes brillantes, on ne fait qu'exciter son appétit, et toujours elle s'appuiera sur les promesses obtenues pour demander davantage. La politique russe a pour la Bulgarie un faible mal récompensé ; elle aspire à la contenter et, à la poursuite de cette chimère, elle s'obstine à vouloir amputer les territoires voisins sans souci des conséquences.. .
» Le tort à mon sens, a été non de vouloir donner une compensation à la Bulgarie si son attitude la mérite, mais de lui faire entrevoir trop à la légère certaines compensations déterminées quil serait périlleux de lui accorder. C'est du côté de la ïhrace, d'Andrinople, qu'elle doit être, le cas échéant, récompensée. Je suis si peu opposé à l'agrandissement de la Bulgarie, pourvu qu'elle sache résister à ses accès de mauvaise foi, que je lui accorderais très volontiers, jusqu'à la ligne de Tchataldja, tout ce que le sultan possède encore en Europe. Entre ime Roumanie, une Serbie et une Grèce devenues chacune plus puissante qu'elle, elle serait désormais annihilée et contrainte à rester tranquille.
» Quant à la Turquie, on a voulu à tout prix l'empêcher d'entrer en ligne tîontre nous, et en cela on avait raison : les complications étaient assez nombreuses pour qu'on se préoccupât de ne pas les augmenter. Mais a-t-on pris le bon moyen pour atteindre ce but? Je suis convaincu que non.
» Quoi qu'il en soit, le but désiré ne paraît pas avoir été atteint; les ménagements n'auront, semLle-t-il, rien empê-
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<;hé, mais ils auront facilité les préparatifs otlonians ; et la leçon à infliger à la Turquie qui a obtenu ainsi le temps de^ se préparer, coûtera plus cher qu'elle n'aurait coûté tout de suite. En revanche, elle pourrait et devrait être plus sérieuse qu'elle ne l'aurait d'abord été. La Turquie doit disparaître d'Europe. » -
N'ai-je pas le droit de dire que, pour la Turquie, j'ai vu juste et dénoncé à temps Terreur commise ? Pour la BuU garie et pour la Grèce, on le verra plus loin, il devait en être de même sans plus de succès.
A propos de la résurrection heureusement promise par la proclamation*du grand-duc Nicolas, d'une Pologne intégrale (i), j'avais, dans une de mes lettres de ce même mois de septembre, insisté pour que cet exemple fût suivi en faveur de la constitution, essentielle selon moi, d'un Etat tchèque iîidépendant. Cela ne devait être fait qu'à la fin de juin 1918.
Car détacher l'Autriche de l'Allemagne a été une illusion trop caressée. A la Chambre des communes, M . Whyte ajant parlé « de folles tentatives pour traiter séparément avec un des ennemis», l'Autriche en l'espèce, M. Baliour répondit : « Il semble poser le principe qu'il ne faut jamais tenter aucun effort pour détacher un ennemi d'une coalition contre laquelle on est en guerre. Je refuse absolument d'accepter pareille doctrine. S'il était possible de briser la coalition, personne ne s'en réjouirait plus que moi » (a).
1. En 1792-93, a écrit .Michelet au début du chapitre X du livre 9 de son Histoire de la Réçolntion française^ l'assurance d'une prolecUon de sa liberté par qui devait contribuer à la détruire « provoqua dans ce malheureux pays une confédération de traîtres et <l*bonime crédules qui plaeent, dans la générosité de Fennemi, l'espoir de l'indépendance nationale ». Nous avons revu ce navrant spectacle.
a . Le Temps du 16 février 1918, alpage, a* col.