‹ L'Entente, la Grèce & la Bulgarie; notes d'histoire et souvenirsChapitre 37 sur 116 · CHAPITRE XV Le Cabinet Gounaris · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV Le Cabinet Gounaris

Antifrançais sanspt)avoir le dire. — Propositions à l'Entente. — M. Guillemin. —- Le prince Geprges.

Le ministère qui, le ii mars, succéda à celui de M. Venîselos nous était, dès sa première heure, foncièrement hostile. Chargé par le roi de prendre le contrepied de la politique suivie par M. Veniselos, il était de tendances allemandes sans vouloir, je dis plus, sans pouvoir en avoir Tair ; et il ne fallait pas être dupe, comme certains l'ont été; je m'en suis aperçu à mon retour, de certains télé» gramme^, voici pourquoi.

Le correspondant particulier de ce qu'on appelle l'agence des Balkans, était à Athènes un ancien fonctionnaire àe& Affaires étrangères ; je Ta vais connu consul général à la Canée et on lui donna le titre do ministre plénipotentiaire en le mettant à la retraite. Il était rétribué un peu par l'agence, pas mal par le quai d'Orsay et très bien par lé gouvernement grec. Quand M; Veniselos était ad pouvoir^ cela allait ; il avait vécu avec lui en Crète et le défendait. Quand M. Gounaris tint les cordons de la bourse, dame,, il s'arrangea pour ne lui être pas trop désagréable, sans bien entendu forcer la note. Mais cette réserve, en vue d'apaiser ses scrupules, était de nature, par le seul fait

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de son existence, à augmenter la confiance dans des appréciations trop favorablement tendancieuses*

Le nouveau ministre dés Affaires étrangères qu'à mon arrivée à Athènes, j*avais trouvé débutant à ce poste et avec qui j'ai toujours eu des rapports personnels excellents, était M. Christaki-Zographos, ancien barbiste, parlant parfaitement le français et, depuis sa campagne pour l'Epire, l'homme le plus populaire peut-être de là Orèce après M. Veniselos. Le fait que sa popularité n'était pas parvenue à dominer l'autre, l'avait rendu profondément jaloux de M. Veniselos dont il ne m'a jamais parlé sans quelque addition offensante. D*Epire, du reste, il envoyait fréquemment des télégrammes d'injures qui m'avaient été communiqués par le ministre des Affaires étrangères.

M. Zographos a une maladie de cœur qu'il allait depuis des années, soigner en Allemagne, du côté de Munich, je crois. Il est marié là-bas à une Allemande, d'ailleurs toujours laissée par lui à Munich. Tout en manifestant pour la France des sympathies sincères sous certains rapports, il ne croyait pas à notre succès et m'a soutenu, lors de conversations sur la question du change, que le billet de banque allemjand était plus sérieusement garanti pai? de l'or que le billet de banque français dont la possibilité d'émission jusqu'à douze milliards lui faisait prononcer le mot d'assignat. Tel était le ministre le moins mauvais pour nous du cabinet Gounaris.

A côté de lui se trouvait un homme, M. Strates, ministre de la Marine, ouvertement accusé de servir sans scrupules la cause allemande. Lors des élections générales de juin igiS, le seul candidat n'appartenant pas à la liste véniseliste élu à Athènes, fut un ancien officier de marine,

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i esprit dévoyé d'ailleurs, M. T^oukalas, qui dut §on succès A la violence de ses attaques coiM^eutr^es sur M. Stratos traité publiquement par lui de faussaire, etc. Le fait est notoire, je me borne à le constater.

Cependant le ministère Gounaris ne pouvait pas, ai-je dit, avoir l'air de se prononcer contre TEntente ou, pour parler plus net, contre la France ; car, au point de vue populaire, c'est la France qui compte surtout là-bas*. Gela a des avantages et des inconvénients : pour les reproches comme pour les louanges dans les actions collectives,* nous sommes toujours au premieif' rang. C'est une considération qu'on a trop jïégligée, lorsqu'on s'est laissé aller à prendre ou à appuyer Tinitiative de certaii^es propositions de nature à contrarier la masse grecque .

On ne pouvait pas paraître se prononcer contre la France, parce qu'on était sur le point de procéder à des élections générales, etla cause de la France avait toujours les préférences de la grande majorité de la population. Entre parenthèses, et je reviendrai sur ce sujet en parlant de la propagande, cela prouve jusqu'à l'évidence que l'accusation lancée contre moi d'avoir laissé submerger les sympathies françaises par la propagande allemande, était une calomnie, cette propagande ayant alors échoué dans sa tentative et, de mon temps, n'ayant rien submergé du tout*

Aussi, peu après sa constitution, le 22 mars, une réuçion avait lieu, sur la demande de M. Zographos dans mon cabinet, et le gouvernement grec, ayant d'abord exprimé^ ses sentiments amicaux à l'égard de l'Entente, nous chargeait, mes collègues d'Angleterre, de Russie et moi, de transmettre à nos gouvernements sa déclaration qu'il était prêta marcher avec nous, si les Bulgares entraient en action à nos côtés. Le principe accepté, on étudierait

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les eonditi(His delà participatioà parmi lesquelles n*allaient pas tarder à être mentionnées la garantie à la Grèce d& Son intégrité, àes compensations et une entente à établii»avec l'état^-major grec. La condition de Tintégrité était la plus importante, et c'était à l'époque des premières tentatives contre les Dardanelles.

Cette condition était assez habile et, personnellement,, je n'aurais rien eu à objecter à son principe. A ce moment même, on avait entamé la campagne contre M. Veniselos en l'accusant, non d'avoir voulu marcher avec nous,, mais d'avoir voulu le faire sans le moindre souci de l'intérêt grec, en sacrifiant même ce dernier, et on visait l'idée de la cession de Kavala. Si nos puissances avaient accepté la condition posée, le ministère aurait triomphé d'avoir obtenu ce que M. Veniselos n'avait même pas songé à demander. Ce pouvait être un excellent; atout pour les ' élections.

Le ministère Gounaris ne courait qife le risque de notre acceptation peu probable, à ses yeux, il est vrai, étant donnés nos projets toujours menaçants sur Kavala; puis la subtilité grecque, qui n'est pas une chimère, aurait pu, après en avoir bénéficié, trouver, si elle y avait eu avan-^ tage, le moyen d'annihiler, grâce, par exemple, à quelqu'une des autres conditions, u^e acceptation dont on ne poju'suivait que le bénéfice.

Cela lui aurait été d'autant plus facile que, le mois suivant, à la suite d'une démarché de notre part, le gouvernement grec précisait et accentuait ses prétentions . Le 14 avril, dai^s le cabinet de M . Gounaris, nous était remise ime note posant au concours de la Grèce contre la Turquie, les conditions préalables suivantes : garantie de l'intégrité territoriale pendant une certaine période, con-*

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ventîon entre les états-majors réglant leur coopération» fixation de l'étendue des concessions en Asie-Mineure» appui financier.

Ce qui m'autonse à afiirmer Fînsincérité de la plupart des membres du cabinet grec et spécialement de son chef, c'est le brait répandu, un soir, que les puissances, la France en parliculier, avaient accepté le point de vue grec, et les ministres, nous le sûmes de la meilleure source, étaient atterrés. Un conseil fut convoqué d'urgence; on décida, pour le cas où la nouvelle se confirmerait, de déclarer que M. Romanos avait outrepassé ses instructions. Une insinuation en ce sens fut lancée dans la presse du lendemain matin.

Très ennuyé de ne recevoir aucune réponse de nos gou vernemenls sur le fond de sa proposition. M. Zographos avait, au début de mai, je dirai tout à Theure comment» chargé M. Romanos à Paris et M. Gennadios à Londres de formuler de nouveau son office, sans les conditions cette fois, mais seulement sous forme de « suggestion personnelle ».

M . Romanos se conforma à ces instructions. Le ministre de Grèce à Londres y fit la même démarche que M. Romanos à Paris, la présentant toutefois comme une suggestion personnelle du ministre des Affaires étrangères; il n'avait pas voulu se soumettre à la déformation de la vérité attendue de lui.

Le gouvernement grec fut bientôt rassuré ; la nouvelle qui l'avait ému, n'était pas exacte.

Quelle élait l'origine des instructions de M. Zographos déguisées en « suggestion personnelle ? »

Celui qui devint mon successeur et qui était alors^ comme je l'avais été, délégué de France à la commission

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européenne du Danube, se rendant à son poste à Galatz à la fin d'avril, passa à Athènes et s'y arrêta, sans mission aucune dç son propre aveu, pour s'y mêler activement de politique ; il exprimait l'intention d'agir de même à Sofia et à Bucarest.

Sur sa prière, je lui fis obtenir audience du roi et de M. Zographos. Apprenant que mes collègues de l'Entente se réunissaielit tous les soirs dans mon cabinet, il me demanda indiscrètement à assistera cette réunion, y assista et parla tout le temps.

Il donna à tout le monde, moi compris, Timpression qu'il était très bavard et avait envie de me succéder. Aussi je le lui dis, en ajoutant que, sous réserve de dispositions connues au quai d'Orsay, je n'y ferais aucune opposition. Tout en m'ayant interrogé sur la hauteur très élevée des pièces de la légation et s'étant informé si c'était au ministre à foui^nir les rideaux, il m'affirma que, s'il tenait, en effet, à avoir le, plus tôt possible une légation en vue, afin de pouvoir montrer sa capacité et être nommé à une grande ambassade, but de son ambition, dès le mouvement diplomatique inévitable après la conclusion de la paix, il recherchait pour le moment non la légation d'Athènes, mais celle de Bucarest.

Il ne s'en agita pas moins beaucoup à Athènes et, à un déjeuner -au Phalère auquel l'avait invité M. Zographos dont, quant à moi, je déclinai Tinvitation, voulant les laisser en téte-à-tête, il poussa le ministre des Affaires étrangères à renouveler sa démarche en s'abstenant de poser des conditions. Il alla jusqu'à lui préparer un brouillon de télégramme.

lime pria de transmettre à Paris son récit de ses faits et gestes. Comçie je le remettais au secrétaire pour le .

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-chiffrer, il me sollicita, et cela devant témoin, d'y ajouter iiaelques mots d'éloge de son attitude* La chose ayant été ^lussitôt faite par moi, je lui montrai mon texte qu'il pat-aiesail attendre. 11 le lut, me remercia et revînt à la charge au profit d'un absent, insistant pour que je voulusse bien mentionner spécialement 3on «tact»; je le fis (I).

Les instructions de M. Zographos auraient été données , par lui, d'après M, PoUtis (q) devenu ministre des Affaires étrangères et parlant devant la Chambre grecque le ii5 août 1917, « avec sincérité et conviction » (3).

Que les sympathies de M. Zographos, d^éducation française, nous fussent en partie sincèrement acquises, je l'ai moi-même indiqué tout à Fheure. Mais ses anciennes ^ym{)alhies avaient à lutter dans son esprit contre d'autres X)lus récentes pour tout ce qui touchait l'Allemagne, et contre sa haine de M. Veniselos; d'où une tendance à I user incompatible avec une sincérité complète.

Quant à la « conviction » ajoutée à la sincérité par M. Politis, elle n^existait certainement à aucun degré.

1. Je ne sais plus si c'est à lui ou à un autre Français que le roi se plaignit à cette époque de Tattitude de notre presse, encore -plus mécontent des blancs mêlés aux appréciationn qtte de celles- <si : « Qu'est-ce qae cela devait être pour qu'on Tait .supprimé après avoir laissé passer le reste*», disait-il,

2. Les sentiments qu'il eût désiré voir dominer, sont mieux restés dans la mémoire de M. Politis que ceux réellement éprouvés par ses chefs. Directeur politique au ministère royal des Affaires étrangères, francophile incontesté et incontestable, il ll^arda ses fonctions jusqu'en décembre I9i6,et dut beaucoup souffrir de la politique des cabinets Gounaris, Zaïmis, Skofdoudis, Calogeropoulos et Lambros dont il eut à exécuter les ordres. Peut-être même son courage le poussa-t-il à endurer trop longtemps •cette souffrance. .

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