‹ L'Entente, la Grèce & la Bulgarie; notes d'histoire et souvenirsChapitre 4 sur 116 · CHAPITRE II Prélude de Faiblesse · texte numérisé non relu

CHAPITRE II Prélude de Faiblesse

Plainte de M. Gounaris contre moi. » Impossibilité d^assimiler la Orèce à la Belgique. — M. Delcassé croil être habile en me ■sacrifiant.

Entre ma visite à M. Zographos, et celle du comte Mercati, j'avais appris, le i5 juillet môme, par une feuille ministérielle du soir, que le président du conseil, M. Gounaris, avait résolu de trouver, en la phrase finale de mon discours complimentant les électeurs hellènes, une immixtion condamnable dans la politique intérieure, et de la dénoncer au quai d^Orsay. Ma plainte relative à Tabstention de la cour a-t-elle ou non été la cause de celle de Mr Gounaris ? Je Tignore.

En tout cas, M. Gounaris qui tolérait les manœuvres •du baron de Schenck, qui, en Macédoine, à grand renfort de compromissions, sollicitait et obtenait, en faveur de ses candidats, Tintervention turque — Texactitude de ce fait porté, à l'époque même, à la comiaissance du quai d'Orsay par notre consul de Salonique et par moi, a été •depuis officiellement proclamée par le tribunal d'appel de Salonique (i) — affecta de voir dans cette phrase : <{ nous complimentons les électeurs hellènes de la cons-

i. Le Temps, du 3o mars 1916, 4* page.

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tance de leur esprit politique », uhe atteinte à la souveraineté du gouvernement grec.

Approuvant, le iSjuilIet, cette façon de penser, M. Delcassé jugea que je n'aurais plus en Grèce tout le crédit et toute Tautorité indispensables et me pria de demander ma mise à ia disposition, cela au moment où on connaissait le résultat des élections grecques et la date prochaine de la réunion de la nouvelle Chambre, où, dès lors, on savait que les jours du gouvernement de M. Gounaris battu étaient comptés : trois semaines environ plus tard, en effet, quarante-huit heures après mon départ, M. Gt>unaris était réduit à démissionner.

Je me conformai aussitôt au désir exprimé par M. Delcassè' ; mais, cela fait, je crus de mon devoir de lui dire que mon maintien à Athènes n'aurait nullement diminué mon autorité, au coutràire, et je l'informai de la mau* vaise impression causée dans le parti veniseli^te par la satisfaction accordée à M. Gounaris. Dès le' i6 juillet, la Hestia, répondant à la presse officieuse, avait commenté favorablement la phrase incriminée.

Cette phrase constituait-elle une ingérence interdite au représentant d'une puissance garante du régime constitutionnel de la Grèce ? En conscience, je ne le crois pas.

J'avais voulu, en face d'ennemis qui, soutenus par la complicité de l'entourage du souverain, se permettaient tout, intervenaient impunément contre nos partisans» inquiétaient les timides, pesaient sur les indécis, appuyer nos amis, prouver, après leur vote, aux électeurs hellènes venant, malgré la pression ministérielle et l'argent aile* mand, de s'affirmer partisans de la politique dé l'Entente au dehors et de la régularité constitutionnelle au dedan» qu'ils n'étaient pas abandonnés. Pour eux, c'était un ré*

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confort utile. Ç'narait pu être pour d'autres un avertissement leur donnant à réfléchir.

Une action prudente sans doute; mais claire pour tous^ n'était-eile pas plus favorable à nos intérêts que TabsteDtion politique érigée en système (i) ? Et quelle action; contrainte à rester discrète, pouvait > être pi'éférable, à celle nous montrant à tous soucieuse de Tétat des choses dont nous étions garants^ attentifs à le maintenir à Tàbri de toute atteinte, soutiens des électeurs restés, en face d'un gouvernement hostile, fermes dans leurs sympathies, pour nous.

Après le refus par le roi, en mars igiS, d'approuver l^^ politique de M . yVeniselos, il n'y avait à chercher à plaire ni à lui, ni à M. Gounaris, son agent d'exécution ; il fallait les amener à une prudence telle que leur antipathie définitive pour notre cause ne sortît pas du domaine da leurs sentiments intimes.

Le moyen de réussir n'était pas de se révéler faible » leur endroit. C'est pourtant ce qu'on fit dès la première occasion, et on devait continuer à le faire avec une obstination aveugle.

La première occasion fut la plainte de M. Gounaris à propos de la phrase de mon discours, de Tunique phrase reproduite tout- à l'heure ; et mon rappel, «noble satis-

I. A propos de modifications désirables à cette époque dans le personnel ministériel russe, le bulletin du Tefnps du a3 janvier 1917 disait :

« Cette conviction est générale en Russie et nous sommes en mesure d'affirmer que, pour l'avoir franchement exprimée, l'ambassadeur d'Angleterre, sir Creorges Buchanan, n'a pas vu, tant . s'en faut, diminuer son autorité. Certes il serait déplacé d'intervenir indiscrètement dans les affaires intérieures d'un pays allié* Mais si l'indiscrétion est blessante, il y a une autre forme de l'offense : c'est de ne pas parler franchement à ses amis. »

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faction au gouvernement grec et 'au roi », d'après les organes de Scbenck louant nos « sentiments amicaux et déférants », fut la première faiblesse à Tégard d'un souverain en qui les yeux de la foi de mon successeur allaient découvrir « un ami méconnu do la France ».

D'autres faiblesses suivirent inlassablement. Pour les justiQer, on les présenta, les unes, comme des preuves de modération, les autres, comme des actes d'Mbileté. Il ne fallait surtout pas prêter le flanc à Faccusation d'imiter les Boches en Belgique, t^l fut Targument auquel on osa recourir pour tenter d'excuser la veulerie qui aboutit à renouveler, sur une grande échelle, le scandale de certains acquittements.

On devait, en s'évertuant à expliquer Tinconcevable parti *j)ris d'une indulgence coupable, avoir le sentiment de défendre une bien mauvaise cause, pour pousser l'audace jusqu'à agiter le spectre de la possibilité d'une confusion entre les Allemands en Belgique et les Français en Grèce.

Ceux-là étaient garants dhine neutralité par eux-mêmes violée, voilà le fait criiiiinel en dehors même des procédés sauvages qui ont accompagné et suivi cette violation.

Nous, nous sommes garants de l'indépendance et du régime constitutionnel de la Grèce. Notre tort a été non d'intervenir, mais de ne pas intervenir davantage, quand le roi substitua sa volonté à celle du peuple qu'il venait de consulter après l'avoir soumis à la pression éhontéede ses créatures (i).

I. Le quai d'Orsay avait cependant des précédents, dont cer. tains, je le reconnais, peuvent êlre critiqués comme excessifs. Parmi les autres,* il y eut notamment, dans la politique intérieure grecque, l'intervention persistante de notre ministre — ancien député non réélu, n'étant pas de la carrière, mais bon diplomate

A QUOI SBRT UN DISCOURS ai

La Belgique à été dépouillée par les Allemands. La Grèce à véca grâce à notre app'bi financier.

La Belgique était fondamentalement neutre. La Grèce était liée par traité spécial à l'un des Etats belligérants, la^rbie.

La Grèce avait spontanément, dans le premier mois.dc la guerre, offert à l'Entente son entier concours. Elle facilita par Salonique le ravitaillement de son alliée en armes et en munitions, arguant elle-même de ses conventions avec le gouvernement serbe, lorsque le ministre d' Autriche-Hongrie à Athèhes y trouvait trop à redire.

En février 1915, l'état-major grec, ne protestait pas »contre la présence, envisagée alors, d'un corp3 francoanglais en Macédoine, mais contre l'insuilisance numé-

— M. Piscatory, après la constitution de mars i844> ^t celle moins heureuse d'un de ses successeurs, M. Bouréç, de la carrière, lui, lors d'événements qui suivirent Tabdication du premier roi de Grèce, le Bavarois Othon.

On devait, du reste, revenir plus tard à la tradition, même dans ses abus, et on verra (quatrième partie) que les interventions ne manquèrent pas depuis mon départ. Voici comment Tune d'elles, celle de M. Bénazet (page aSa), fut, après le changement de règne, appréciée à Athènes ; € Le public ne cache pas sa surprise de voir que le gouvernement de la République- française se soit laissé entraîner à des négociations qui dépassaient étrangement les limites tracées même à un souverain inconstitutionnel » [Le Temps^ du aS avril 1918, 2* page, a* col.}*

En tout cas, sous prétexte d'intervention inadmissible,- a. été frappé en moi un adversaire déterminé — j'avais eu occasion de le prouver — de ces interventions d'ordre intérieur, de ces interventions abusives trop habitiielies autrefois et tout récemment encore à la diplomatie des grands pays à l'égard des petits.

Je l'avais prouvé en refusant plusieurs fois à divers personnages riches et influents d'agir sur le gouvernement hellénique pour qpL^ii imposât à des juges de se prononcer en un certain sens, ou la reprise pure et simple du travail à des ouvriers grévistes.

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Tique, a son avis, de ce corps. Sous le ministère GounaHs» ^'est le gouyemement grec qui prit Vinitiaiive de nous X)r6posçr, avec ou sans le concours des ti:oupes bulgares» sa collaboration pour l'opération contre Gonstantinople. Quand nos soldats ont été dirigés sur Salonique a la demande du gouvernement grec de l'époque, c'était pour îiller défendre les alliés des Grecs et combattre ceux que le roi Constantin avait voulu, avec quelque emphase, exclure du monde civilisé (voir la note de la page 262) .

A sa horite, il y eut lieu de redouter dçs faits de traliison de la part des soldats et des ionctionnalres qui lui étaient dévoués ; des précautions s'imposèrent.

La moitié du royaumç se souleva contre son autoi'tté. violatrice de la constîtalion et des traités; et on continua trop longtemps à la reconnaître, lorsqu'on avait le devoir ^e la renier. •

Des meurtres furent commis en Grèce comme en Belt:»ique. Seulement, en Belgique, ce sont les Belges qui lournirent les victimes ; en Grèce, c'est le roi qui organisa l'assassinat des alliés et fournit les sicaires. Un dessin de Forain Ta représenté saluant leurs drapeaux en guise de x< réparation ».

— « Il s'en tire à bon compte », fait dire l'artiste à un ^uarin français. Il s'en tira encore à bien meilleur compte |)uisque, dans leur rage de modération, les alliés n'exigèrent même pas sa présence à cette cérémonie,

Il ne s'agissait cependant pas d'un simple outrage compatible, malgré tout, avec quelque induigence.il s'agissait <le venger la mort d'une soixantaine de ces hommes que la France envoyait sans hésitation se battre, mais ûe <lonnait pas pour les voir périr sans défense dans un ^uet-apens combiné par un soi-disant neutre hypocrite et

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impuni. Elle était trop chère la générosité dont le sang de nos marins faisait les frais«

Ici^on invoqua la modération, comme si, dégiiisée sous des apparences de modération où, on va le voir, sous des intentions d'habileté, la faiblesse n'est pas toujours la faiblesse avec ses conséquences fâcheuses.

Lorsque la plainte de M. Gounaris lui parvint, M. Delcassé dut penser: Quelle chance^! Je vais pouvoir, en lui accordant satisiaction, me concilier ses bonnes grâces et obtenir son adhésion à nos projets de revision du traité de Bucarest. Je ferai même coup double ; car je me débarrasserai ainsi d'un agent qui persiste à ne croire ni à la formation possible du bloc balkanique, ni aux bonnes dispositions de la Bulgarie.

Aux yei^x de M. Delcassé* la satisfaction octroyée à M. Gonnaris lui livrait l'occasion de prendre barre sur les gouvernants grecs pour l'heureuse issue de ses combinaisons. Il se hâta donc de profiter de la circoDstance. Or, loin de se concilier leurs sympathies, il ne fit, en me sacrifiant, qu'accroître leurs prétentions.

Mais si le désir du ministre de faire uAe fois de plus preuve d'habileté fut, pour parler comme Candide et son maître^ la raison suffisante de mon rappel, il y eut d'autres, mobiles mis en jeu dans son entourage ; il y eut, au point de vue général, la . malveillance opiniâtre d'agents de la carrière contre ceux.qui n'en sont pas, et, au point de vue particulier, les visées de certains agents.

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