‹ L'entr'acte idéal: histoire de la Rose+CroixChapitre 5 sur 13 · EXEGI MONUMENTUM · texte numérisé non relu

EXEGI MONUMENTUM

Nous nous empressâmes d'ajouter ce correctif à la grande tentation d'orgueil :

Non nobis^ Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam.

Nergal

La portion hostile et envieuse de la presse, s'empara avec avidité des légères discussions qui s'étaient manifestées, pour prédire notre mort et affirmer que nous ne survivrions pas à notre première victoire. Le fait est que de grandes difficultés semblaient tout d'abord s'opposer à une récidive en 1898 : la retraite de Tarchonte nous privait des principales ressources matérielles, la recherche d'un local devint un problème des plus ardus : Durand- Ruel préférant son petit train-train ordinaire de dix à quinze visiteurs par jour au véritable flot humain que nous avions déchaîné dans sa salle, Durand-Ruel,avec beaucoup de courtoisie du reste, déclina le tumultueux honneur

de donner asile à la deuxième Geste. Le Grand Maître qui n'avait que de très modestes subsides sacrifia généreusement une partie de son avoir pour le sauvetage de l'œuvre, et le commandeur de Géburah àforce de courses de marches, de démarches et de contremarches, finit par obtenir de la ville, par la gracieuse entremise de M. Quentin-Bauchart, la concession du dôme central, dernière épave de Texposition de 89, au Champ-de-Mars.

Il fallut visiter nombre de fois le préfet, le seprétaire général,les directeurs des tr^vaux,des promenades, des finances, j'ai noté dans mes archives quarante-trois expéditions. C'était fort bien, nous avions réussi. Inutile de faire observer que nos artistes accoururent 4 nous avec le plus vif empressement, presque tous les exposants de la Geste précédente nous demeurèrent fidèles, nous n'eûmes que d'in»i^ gnifiantes défections, largement compensées d'ailleurs par toute unç légion de nouveaux venus attirés au bruit de notre renompiée.

Mais devant notre zèle e% notre Toloi^té ferme d'aboUtir, d'innombrables^ diffictiltés s'élevaient encore : le local trop vaste et -maJ, éclairé se trouvait fort împropî?e 4 son éphé-

mère destination, le cahier des charges puérilement draconien nous interdisait de planter un seul clou dans la grande muraille nue, il nous fallut boiser la dite muraille sur une longueur de cent mètres ; de plus, la nécessité de ménager notre budget nous contraignit à solliciter des aides matérielles bénévoles, celles-ci du reste ne nous manquèrent point et nous découvrîmes un chœur d'ouvriers enthousiastesçun groupe d'intellectuels, qui ne dédaignèrent point de se mettre en manches de chemises pour accomplir nuit et jour des besognes de manœuvres, j'ai nommé le cénacle à jamais célèbre qui fut presque immédiatement désigné sous cette appellation pythagoricienne : Le 4S.

Au numéro 4^ du quai Bourbon dans un coin vénérable et préhistorique de l'Ile Saint- Louis, loin du bruit vain et des modernités banales, à l'ombre propice des tours de Notre-Dame, gîtaient cinq personnages sectateurs ardents de notre idée qui menaient ensemble une vie de cénobites laborieux et de vaillants ascètes, philosophant toute la journée et une partie de la nuit, presque des réguliers, d'uixe orthodoxie catholique abso*

lue et d'une austérité sans égale, faisant du riz à l'eau leur principale nourriture ; je me permettrai de mettre un peu de symbolisme dans leur désignation pour ne pas effaroucher leur grande modestie et ne pas livrer à une foule profane le secret de leur zèle : Le commandeur Maximilien, les chevaliers Marcel, Albert et Dominique, Tïlcuyer Flavien. Deux d'entr'eux occupent aujourd'hui d'importantes situations n'ayant aucun rapport avec les chaires de philosophies transcendantes qui eussent pu leur être dévolues, ce qui démontre une fois de plus cette vérité que je me suis toujours tué à proclamer :

Quand un intellectuel descend des régions sereines de Vidée au champ clos des intérêts vulgaires, ne l'appelez pas utopiste ou rêveur; il a puisé dans la contemplation de V abstrait métaphysique les souveraines formules applicables à tous les efforts de Vhumanité vivante. Saluez-le, puisqu'il vous honore, écoutez-le car il vous montre le chemin.

Deux autres membres du groupe fameux sont aujourd'hui frères prêcheurs, ce qui prouve bien que le cathohcisme du Cénacle était indiscutable et solide. Ces hommes pré-

cieuxet dévoués n'attendirent point qu'on les découvrit : ils vinrent d'eux-mêmes au Grand Maître, et leur bonne volonté sans limites fut largement et immédiatement utilisée. A l'issue des précédentes vacances j'avais déniché moi-même, au hasard d'une réparation de cycle, dans une petite forge de bourgade, en un département fort éloigné, un homme, aussi loyal que dévoué, assez ouvert pour comprendre la R •!• G et l'adopter en plein enthousiasme, et que la fréquentation Rosicrucienne a élevé et soulevé, au point d'en faire au moment actuel, un grand industriel, nouvelle confirmation de mon aphorisme de tout à l'heure, établissant que l'étude des idées générales peut conduire ailleurs qu^aux réussites purement spéculatives, et se trouve être un merveilleux instrument sur tous les plans de la vie générale. Je suis fort heureux de rendre ici au chevalier Sylvestre un hommage cordial et cérébral.

Les travaux préparatoires de la Geste de 98 furent littéralement formidables : Un immense vaisseau avait été mis à notre disposition, il fallait le remplir : Nous devions couvrir ces murs cyclopéens désespérants de longueur «t

de surface, et compter principalement dans ca but sur nos propres muscles extenseurs et fié*chisseurs. Une nouvelle complication s'ajoutait à toutes les autres : Il avait été résolu devant le peu de bravoure manifestée par les théà"^ très officiels, d'organiser de notre propre initiative, sous ce môme dôme central, la représen* tation de Babyloûe, œuvre sublime du Grand Mîutre et qui ne saurait être équitablement caractérisée qu'en la mettant au nombre des huit ou dix ouvrages dramatiques, d'Eschyle à Wagner qui excitent à jamais l'inépuisable admiration des siècles. Babylone domina toute cette geste, nous étions les fléaux de Babylone, et jamais, j'en fais la haute déclaration, plus absolu dévouement n'a été mis au service d'une plus admirable cause. Quels miracles n'accomplit-ou pas avec le zèle flanqué du désintéressement* Je me demande encore comment en trois semaines il nous a été possible de créer de toutes pièces cette énorme scène, d'agencer toute l'organisation matérielle que l'entreprise comportait,et pour donner un détail sur l'un des points les plus surprenants, de transformer en décors très convenables et qui jouèrent for t. bien leur rôle, d'énormes rou-.

leaux de toile brute qui nous furent livrés moins de vin^t jours avant le moment fixé, pour la première représentation. Ajoutez à cela l'examen à domicile, rapport et l'appendaison des tableaux, la recherche, le choix, et l'expérimentation des acteurs et actrices^ les répétitions mémorables, se pratiquant dans cette enceinte obscure et glacée, où quatre^ cents paquets de bougies furent consumés, se prolongeant jusqu'à des trois heures du matin; la surveillance incessante des brosseurs de décors, des agents et des ouvriers du Champ de Mars, le refoulement des curieux qui se précipitaient avant l'heure, la réponse aux questions incessantes écrites ou verbales qui nous étaient posées, l'étude attentive et consciencieuse des mille et un projets qui nous étaient soumis par la bonne volonté des uns et la bonne folie des autres, la nécessité d'établir un réfectoire nocturne, le va-et-vient incessant entre l'imprimerie de Clichy et le Ciiarap de Mars pour nos aifiches, nos cartes diverses et nos publications de toute sorte ; la lecture de journaux qui tantôt louaient tantôt dénigraient^, la réponse aux demandes d'entrées de faveur qui se chiffraient par milliers, les

précautions de tous les instants pour qu'un coulage formidable ne gaspillât point nos faibles et précieuse» ressources, les rapports constants avec l'administration centrale et locale, le personnel, la police, l'apaisement des conflits pouvant s'élever parmi toute cette multitude hétérogène, effarée, emballée, hurlante, réreintante nécessité de parcourir deux cents mètres, à pied bien entendu, pour aller d'un bout de la salle à l'autre bout, ce qui, retour compris, égalait presque un demi kilomètre, les ordres et instructions jetés à pleine voix à brisements de gosiers, l'inévitable confusion d'un pareil labeur dans un tel espace, la tourbe des narquois aux aguets, l'intention visible chez quelques subalternes de mettre à profit la naïveté et l'inexpérience que l'on nous supposait, la susceptibilité des comédiens et leur exactitude variable, la reconduite des dames, absolument nécessaire en pleine nuit, la continuelle nécessité des voitures et le va-et-vient dans tout Paris, môme souvent la traversée de l'enceinte, des querelles à apaiser entre gens de basses œuvres, et la nécessité inéluctable d'aboutir à tout au jour fixé et dans les conditions annoncées à son de

trompe, considérez tout cela et supputez quelle énergie surhumaine, quelle activité sans égale, quelle résistance épopéenne à la fatigue physique, à rimpatîence. audégoût à la colère, au sommeil, il nous fallut victorieusement opposer pour ne pas être noyés, submergés étouffés, roulés et bousculés entraînés désarçonnés, par Ténormité de notre entreprise, pour griser les yeux d'un public gouailleur et sceptique^ éviter la risée et maintenir ferme et haute la conquête de l'admiration.

En cet endroit de mes souvenirs, j'ai à faire une très importante observation. Si tous les détails des mémoires que je trace sont rigoureusement et minutieusement exacts, je suis sûr que les amateurs de bavardages et de potins, les chercheurs obstinés de scandales ne seront point satisfaits en me lisant. Us me reprocheront peut-être d'être incomplet, de ne pas tout dire de ne pas reproduire avec une brutalité photographique tous ces faits et événements divers.

J'avoue franchement, et je m'en honore, que je n'écris pasrf^6- CouUsses.hes gens qui écrivent des Coulisses commettent de mauvaises et honteuses actions, 11 est déloyal de con-

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sidérer une pareille chose par ses petits côtés et de discréditer une idée noble et féconde parce que les soldats de cett;c idée ne sont point exempts d'imperfection, dans leurs pensées, dans leurs paroles et jians leurs agissements.

Nous étions tous des hommes, nul d'entre nous n'étant encore parvenu à Tétat astral, nous avons pu avoir des défauts, nous en avons eu certainement, nous ne nous sommes pas constamment maintenus au-dessus de toute erreur 5 et nous avons commis des fautes. Mais nous avons tous été en ce qui concernait la RosefCroix des êtres d'intentions pures, des travailleurs de bonne volonté. Tous ont apporté leur pierre à l'édifice avec la sincère passion de le voir s'élever et grandir, d'en faire un. temple vivant et magnifique destiné à enclore la Justice, la Vérité, la Beauté, de ressusciter l'ancien Monsalvat au milieu du siècle railleur et incrédule, de construire une citadelle pour abriter et défendre tous les chevaliers de Tidéal. Celui qui cherchera dans ces lignes la curiosité graveleuse sera complètement déçu, je le lui en fais la prédiction, à moins que l'anecdote soit nécessaire au relief^

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au ressôrtissement du plan d'ensemble. L'hîstoîre des fils de Noé est éternelle. Ceux qui respectant le corps de leur père endormi placèrent un voile sur sa nudité furent bénis de Dieu et des générations humaines. Celui qui s'arma d'ironie et de dérision fut maudit par le Très-Haut, lioûiii par les siècles; et toute sa descendahce avilie et dégradée fut marquée de noir par le soleil. Que Ton ne cherche donc point en ces pages l'entrefilet venimeux ni môme la découverte complaisante d'une action blâmable et fâcheuse, je déclare laisser aux ennemis le soin de la médisance et du dénigrement.

A propos d'anecdotes il en est une que je lie dois point passer sous silence, car elle ne peut qu'honorer les hommes qui s'y sont trouvés mêlés. Un Jour en ce petit coin de bureau administratif qui se glorifiait d'être appelé commanderie, et qui a vu défiler les notabilités intellectuelles et mondaines de l'Univers en tier, je reçus la visite toute officieuse d'un personnage qui devait être bien officiel si j'en juge parla rosette dont s'ornait sa boutonnièce. <Ge monsieur extrêmement eourtois de manières, et du meilleur ton, me demanda au»

COUPS d'un entretien esthétique sur les préraphaélites si d'après moi, le Grand Maître de la Rose -j- Croix accepterait une décoration ; je considérai ce fait comme des plus notables :

il démontrait en tous cas l'effet considérable que notre manifestation avait produit dans les milieux les plus ré fract aires. Je fis connaître sans aucune difficulté à mon interlocuteur la pensée du Grand Maître sur cette délicate question. Le GrandMaître n'est pas de ces intransigeants qui déclarent avec violence, avec une ferme indignation qu'ils méprisent toutes les distinctions et se placent bien au-dessus d'elles, nullement. Ceci est la pire des outrecuidances.

En la conjoncture , tout en étant reconnaissant de la pensée qu'avaient pu avoir quelques-uns, il estimait que son œuvre était encore trop en marge du monde officiel, trop en formule de combat d'avant-garde et d'entreprise de chevau-légers, pour recevoir une consécration qui suppose l'assentiment du gros public, l'approbation générale de la foule. 11 est bien indiscutable que si nous avions provoqué dès le début de grands dévouements,des encouragements précieux, des applaudissements insi-

gnes, la masse restait à notre égard dans un état de défiance malveillante, mitoyen entre Hronie etrincompréhension. Etil ne pouvait en être autrement. Et cet état n'était pas susceptible de modifications rapides. Qui ne se rappelle Wagner sîfflé,obligé pour manger un morceau de pain de vendre son chien, un quart de siècle avant son merveilleux triomphe. Qui n'a point à lamémoire Delacroix injurié et traité de dessinateur ignorant, Chavannes, totalement méconnu pendant vingt années de sa vie, Gustave Moreau ne parvenant à l'Institut que Favant-veille de sa mort. Il faut renoncer à ce que les hautes formules soient acclamées par le Vulgaire, et môme par la majorité des personnes intelligentes. Elles sont et demeurent le patrimoine d'une élite, et ce pour leur éternel honneur.

Le grand événement de la deuxième geste rosi-crucien ne, qui put aussi être appelé un événement littéraire universel, fut la réprésentation magnifiquement menée de la superbe tragédie de Babylone. L'année précédente le public avait été initié au théâtre de la R-j-G en entendant le fils des Etoiles si magistralement interprété par M*^*' Josset, et un millier de

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spectateurs s'élaîent émus à cette énoneiatioji splendide ;

, L'amour est la forme attrayante de la doubleur.

Cette fois il s'agissait d'une tragédie classique en cinq actes, en prose lyrique, sur une époque dont la littérature dramatique n'avait jamais abordé l'étude. J'ai fait allusion aux difficultés matérielles inouïes que nous avons éprouvées à improviser en vingt jours de toutes pièces, la réalisation d'un pareil spectacle : ,une merveilleuse réussite vint récompenser cet indicible effort. Six représentations réunirent environ six mille personnes, et les acclamations furent incessantes, retentissantes et unanimes. Nous fûmes vaillamment aidés par d'éminents artistes : Hathier, nouveau Mounet-SuUy, Daumerie, Raymond qui s'était déjà illustré dans la représentation d'Axel, M"^ , Mellot, M"^ Lara, prédestinées toutes deux à de si beaux succès.

Ici se présente à ma mémoire un spectacle du plus haut intérêt et que je n'aurai garde de ;passer sous silence. Un groupe d'ennemis de la Rose \ Croix, non systématiques mais, im- . jjus de préventions, était venu dans, l'inten-

tîon bien arrêtée et largement annoncée de siffler l'œuvre du Grand Maître. Mais ces ennemis se trouvèrent être des hommes sincères, fait aussi rare que précieux.

Après le premier, acte, les anabaptistes farouches ne manifestèrent en aucune façon et se maintinrent dans un obstiné silence. Ils étaient déjà désarmés et la grâce commençait à agir sur eux. Le second acte achevé, le terrible groupe se laissa aller aux battements de mains réitérés, tout ahuri de la beauté de l'œuvre. A l'issue du troisième acte les applaudissements furent des acclamations, qui devinrent débordantes et délirantes à la nouvelle baissée du rideau. Quand la représentation fut parachevée, les adversaires acharnés étaient devenus d'entousiastes partisans. Ils enjambaient tous les bancs et toutes les consignes pour cribler l'auteur de leurs félicitations, et leur exaltation esthétique prit un tel caractère d'ampleur et d'acuifé que lies personnes se trouvant a vingt pas des envahisseurs purent croire un instant qu'ils hurlaient des injures : c'était vraiment avec l'aspect extérieur de l'indignation et de la fureur, qu'ils criaient tous, les poings tendus, au grand

dramaturge légèrement médusé : c'est du génie ! vous avez du génie ! je vous dis que vous avez du génie !

Les meilleurs esprits comparèrent Babylone à Parsifal. Chose étrange ! en la circonstance, les marques bruyantes d'approbation ne vinrent pas seulement de l'élite : les simples ouvriers terrassiers qui travaillaient au Champ de Mars, sollicitaient chaque jour très dévotement l'entrée sous l'immense tente qui formait salle de spectacle, à l'endroit vraiment si grandiose où Mérodack, au désespoir^ outrage et renverse à terre les images de ses dieux. ,

Ces hommes grossiers, sans aucune culture, presque absolument illettrés étaient empoignés par l'irrésistible vigueur du drame.

Dès que le deuxième acte était commencé, ils s'accumulaient en foule à la barrière de la commanderie pour obtenir l'entrée de faveur, avec cette expression peu variée dans sa forme mais énergique et violente dans sa naïveté : M. le commandeur, M. le commandeur : Est-ce que c'est bientôt qu'on chambarde les dieux!

Et après l'acte ils s'en retournaient docilement à leur besogne, pleins de reconnaissance, tout enfiévrés d'admiration, bien résolus à

solliciter le lendemain une nouvelle entrée qui leur fut accordée invariablement. La Presse ne réfléchit point les grandes impressions du public. A part cinq à six feuilles qui subirent la contagion de l'enthousiasme universel, l'ensemble des journaux garda une froideur injuste qui ne fit au reste que souligner les magnificats des spectateurs. Les louanges de là presse sont depuis longtemps assujetties à un ensemble de conditions longues et difficiles à réaliser, à des combinaisons extrêmement complexes auxquelles ne peut songer l'homme qui possède avant tout le souci de son œuvre. Mais malgré le silence habituel de la plupart des organes de publicité, assez d'auditeurs bénévoles étaient venus et avaient été charmés pour qu'une immense réclame se trouvât faite à la sublime tragédie. Et Ton se dit encore après huit années révolues :

Étiez^vous à Babylone? Vous rappelez- vous Hatthier foulant aux pieds les idoles !

En ce temps-là survinrent à la commanderie deux visites singulières, une blonde au caractère absolument brun, et une brune de la- nature la plus blonde qui se puisse imaginer. La première, Mey, était ime jeune

écossaise, riche, libre et fantasque, voyageant pour son plaisir, extrêmement curieuse d'art et de mystère, paraissant à, toute minute vouloir glisser sur le chemin dç{ l'amour, et ayant la conversation la plu^^ étrange, la plus à bâtons rompus... Pleine, d'une vive insistance en ses interrogations, j^ ne tardai point à comprendre qu'elle prétendait à une initiation complète rosi-crucienne, et avec tous les ménagements^ dont est capable la plus minutieuse courtoisie, je fus obligé de lui faire connaître qu'une femme ne pouvait être adéquatement initiée.

Elle se vexa beaucoup de ma discrétion et s'efforça de se venger en excitant ma curiosité sur elle-même afin d'avoir le plaisir de s'enfermer dans une énigme : je n'ai jamais su son nom véritable ; elle s'affubla simplement de ce petit nom conventionnel de «Mey »

sous lequel je la désigne dans l'un des casiers innombrables de ma bibliothèque mémoriale.

Je fus tenté à plusieurs reprises de la suivre pour percer son incognito qui ne laissait pas de mintriguer? Finalement j'y renonçai par loyauté pure et simple. Du moment que j'opposais un silence impénétrable à tourte une

série s duese^estions, je jugeai indélicat de chercher à soulever le voile dont elle s'enveloppait. Les visites de cette compatriote de Walter Scott, nombreuses et longues, devaient continuer pendant trois années. Tout autre était la propriétaire des magnifiques cheveux noirs que je signalais il y a un instant et qui était aussi blonde de tempérament, de daractère et d'instincts, qu'elle était brune au point de vue capillaire. Celle-là n'olBfrit point de non possumus à mes investigations, je sué, au bout de vingt-quatre heures, son nom et son adresse et je pris bien longtemps plaisir à platoniser avec cette femme absolument charmante et douce, au regard tout chargé de caresses naïves ne pensant jamais à mal et provoquant une sympathie profonde tout à fait exempte du moindre sentiment passionnel. Je la désignerai sous le nom très peu transparent de baronne Albanère. Elle se laissait aller à des aveux tout innocents et vraiment adorables dans leur candeur :

i( Parmi ces homnies que je connais mon mari compris, personne ne vaut mon commundeur.

Lorsque mon commandeur me parle littéra*

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tare, art ^ psychologie, il me trouble fortement.

J'aime ce trouble et je désirerais quil m£ fut procuré et le plus souvent possible.

Un jour elle dit à Tune de ses cinq ailettes qui demandait un petit frère :

Mon enfant il faut s'adresser à M, de Géburah qui est un grand magicien et dont le pouvoir est illimité. Nous lui dirons de venir chez nous et il nous fera un beau petit commandeur.

Et aucune arrière-pensée ne se cachait derrière ses surprenantes naïvetés d'âme et de langage. Albanère était véritablement une honnête femme je me plais à lui rendre cet hommage anonyme,nous continuâmes à nous voir bien longtemps, cinq ou six ans peutêtre, puis^ sans motif, sans raison aucune, elle disparut de notre horizon doucement, insensiblement, d'une façon pour ainsi dire subreptice ; Elle mit à s'éclipser Tharmonieuse inflexion qui était dans tous ses gestes^ dans toutes ses paroles.

Je regrettai beaucoup cette occultation ; il est à la fois si agréable et si rare de trouver à f éellement platoniser, sans aucune préoccu" pations sensue sans nul embarras de pas-

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sion. Je ne puis passer sous silence une autre rencontre de la même catégorîe,une chanteuse à la fois artiste et philosophe attirée vers la Rose •]- Croix comme tant d'autres par le prestige de la renommée et du mystère, fort jolie, désirable même, paraissant d'une tenue parfaite et capable de causer métaphysique une heure durant, sans faire aucun impair, sans échapper aucune bévue. Je la nommerai Aexie.

J'écoutais disserter Aexie avec un plaisir véritable, mais pour être bien franc et bien véridique, bienque je n'aie jamais eu la moindre intention de lui manquer de respect^ je prêtais, au cours de ses monographies, une attention peut-être moins grande au sujet traité par elle qu'à ses jeux de physionomie, qu'aux mouvement vifs et alertes de sa bouche et de ses yeux, qu'à tout l'ensemble pimpant et agité de sa petite personne, ensemble qui contrastait assez étrangement avec la gravité des matières par elle examinées. Aexie était intelligente et bonne, entièrement incapable de mal faire.

Il n'y eut point cette année-là que des épisodes charmants, que d'agréables anecdotes. Les fournisseurs très variés auxquels

nous dûmes nous adresser ne se firent pas faute de nous traiter comme on champ d'exploitation: la presse hostile ne faillit point — en son sacerdoce — au devoir impérieux de nous déchiqueter et de travestir notre œuvre. Il n'y eut pas jusqu'au nombreux public fréquentant notre exposition qui ne se livrât parfois à dé peu aimables démonstrations. Je me rappelle ime singulière histoire. Un commandant en retraite, fastueusement décoré vint me demander^d'un ton autoritaire, l'âge de Mademoiselle Euterpe *** une des artistes les plus dévouées et les plus sympathiques à la R f C et qui a toujours mis à la disposition de nos représentations, à titre absolument gratuit, son talent si souple, si original et si puissant. J'aurais pu simplement hausser les épaules devant la question incongrue dunimrodien,mais cette incongruité même m'exaspéra et je dis à Tex-galonné que s'il eut été encore en activité de service je l'eusse signalé à son supérieur hiérarchique immédiat. Le bonhomme entra en fureur et parla de me provoquer, sans insister du reste quand il me vit tout prêta le* satisfaire. Il s'exhala en menaces et

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trouva autour de lui un groupe d'une quinzaine de personnes, Tappuyant de leur approbation, et prétendant que nous devions au public les renseignements les plus étendus sur tous les artistes par nous employés. J'entrai en une sainte colère, et je me mis à ex* puiser cette foule qui toute grognante et maugréante se retira néanmoins, M. le commandant compris, en annonçant que ma conduite inhospitalière serait signalée à qui de droit* Ce vague personnage ne m*a jamais transmis le moindre blâme, mais notre ami le vaillant musicien Bénédictus qui assistait à la scène et qui en avait vu les détails avec plus de netteté que moi-même, m'affirma souvent depuis le charme tout à fait inédit de ce spectacle : un simple civil chassant une multitude commandée par un foudre de guerre. . .

Pauvre foudre

Nous eûmes dans cet inoubliable dôme central plusieurs propositions présentant un intérêt notable : des offres de subventions sérieuses : aucun n'aboutit en raison de notre nature réfractaire à Taccaparement, devant notre refus invincible de nous laisser confisquer par quiconque. Les quelques mécènes, peu nom-

breux disons-le, qui se présentèrent auraient voulu s'emparer de notre idée et de notre organisation, et traiter en pays conquis cette chose considérable qui était Tépanouissement au soleil d'une grande conception artistique. Nous n'eûmes jamais la moindre velléité de céder. Nous ne consentîmes point à brocanter le moindre fragment du voile d'Isis. Et toutes les générosités s'évanouirent.,. Nous dûmes reconnaître que certains fantaisistes particulièrement opulents nous eussent domestiqués avec une pleine satisfaction, mais que la race pure des dévoués à ridée n'existait pas sur les plans argentifères. Beaucoup de paroles, beaucoup de gestes, de protestations admiratives et des louanges de toute espèce, mais décidément peu de louis d'or dans la noble escarcelle tendue au nom sacré de Montsalvat.

Mais si nous goûtions quelques amertumes au spectacle des rosseries humaines, quelle compensation dans la vie fiévreuse que nous imposait notre exhibition fantastique : Lever dès la première aube, empressé, rapide, sous les dernières impressions des beaux rêves qui exaltaient toujours en uu plan supérieur la rca-

lîté déjà superbe. L'ingestion presque indifférente, brusque et bousculée d'une nourriture quelconque, les bonjours de famille à la vapeur expédiés^ et la précipitation vers le grand dôme, ce panthéon de nos destinées.

Des voitures quand on le pouvait, en vérité rarement! Mais quelle marche accélérée et gymnastique, avec des allures d'assaut et de conquête, quelle ardeur dans tous nos muscles, en la décision de notre marche en avant. J'avais toujours cette impression, vrai cadeau du ciel miséricordieux, qu'une grande réalisation nous attendait et que l'ouverture des portes nous ménageait quelque surprise gigantesque. On ne sait pas jusqu'à quel point cet amour des rêves est un soutien pour la vie, comme on se prépare à l'action pratique et féconde, dans les emballements de V entracte idéal. Dès notre entrée, Tarrivée de la foule aussi bariolée de costumes que de sentiments. Des grands, des humbles, des illustres, des clarissimi, des tout petits, parfois des ambassadeurs, des ministres, des artistes, des lettrés, des savants, des nobles, des bourgeois, du populo même, toute celte théorie aussi disparate de sentiments que de plan

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social et de costume, ne s'intersectionnait qu'au point central magique de l'invincible curiosité. Le séjour à la commanderie n'offrait pas une seule minute de réflexion possible et de tranquillité^ il fallait renouvelant la diôtée de César, répondre en moyenne à cinq à six personnés à la fois et sur les matières les plus diverses : il fallait ouïr et satisfaire simultanément les artistes les curieux, les employés, les fournisseurs, les ouvriers du Champ de Mars, vivement intéressés à la Geste, les personnages officiels, les acteurs et actrices, les auteurs innombrables de propositions sansationnelles*.

les journalistes qui pullulaient, sans que l'on put au milieu du brouhaha,parmi le croisement incessant des demandes et des réponses diagnostiquer sûrement silereporter interwiew^er était un ami, un indifférent ou un ennemi. A tout iiistant il fallait interrompre une dissertation métaphysique des plus hautes pour vérifier une addition sur quelque note fantaisiste, ou corriger au vol quelque bout d'épreuve de quelque mandement destiné à l'affiche ou à la parution dans les feuilles. Ajoutez les incessantes et véhémentes sollicitations aux fins d'entrées de faveur, dont nous étions très par-

cimonieux, la discussion des titres allégués par les pétitionnaires, Taffluence prolixe des remerciments émis par ceux qui obtenaient, la rancœur parfois violente et tapageuse des repousses et évincés^ l'examen fréquent des cas douteux, des conjonctures embarrassantes, la garde de nos catalogues très chers cette annéelà et que maint visiteur s'efforçait à subtiliser, la surveillance incessante du tourniquet et sa vérification in fine, on aura une faible idée du casse-tête subi par les R-j-C, Grand Maître,commandeurs, chevalliers écuyers et servants d'œuvres. Vers le milieu du jour on s'échappait à la hâte pour prendre en quelque infect caboulo du Gros-Caillou une nourriture aussi défectueuse que hâtivement ingérée, sans songer même parfois, vu la précipitation de nos mouvements, à retirer nos insignes devant lesquels clients et garçons restaient bouche bée. Après d'exécrables déjeuners on rentrait fébrilement au dôme où une simple absence de vingt minutes avait suffi pour accumuler à la porte de la commanderie une queue hétérogène, où les vieux coudoyaient les éphèbes, où les femmes se mêlaient aux prêtres, où les ambassadeurs, les gens du faubourg St-Gqr-

main, les étrangers, les provinciaux, les employés, les soldats, les collégiens en rupture de pensionnat se confondaient et Ton peut dîrt; s'entrechoquaient, et voulaient tous posséder unebribe de renseignement quelconque, souvent inutile et même saugrenu, avant d'aller se perdre dans l'immensité de cette galerie de deux cents mètres qu'il fallait encore, quinze et vingt fois par jour, traverser et retraverser au pas de course, dans toute sa longueur éreintante. Et la police qu'il fallait faire pour l'exécution, vers les six heures du soir de la f^^meuse jussion : on ferme ! qui surprenait toujours les spectateurs de la façon la plus désagréable, et la numération de l'argent perçu, avec double et triple contreépreuve, et l'entassement des louis, des écus et des pièces blanches dans un vieux sac mal assuré qu'il ne fallait point perdre de vue.

Après l'issue, le retour pénible, presque toujours sans aucun mode de locomotion autre que le pédestre, un repas du soir au cours duquel la faim et la soif luttaient contre la fatigue envahissante, enlin la chute éperdue au bras du sommeil réparateur qui vous saisissait comme un fauve dans ses griffes^quand

quelque obligation impérieuse se rattachant à la Geste, ne vous contraignait pas à des veillées, à de nouveaux périples parmi les ombres de la nuit. Le dernier jour, après la clôture définitive de l'exposition, notre retour fut singulièrement pittoresque. Il s'opéra, exceptionnellement en voiture, et nous entassâmes dans un humble fiacre tout le bric-à-brac de nos accessoires de théâtre, toute la guenillerie de nos oriflammes polychromes, roses et noire s, noires et blanches, jaunes et bleues, qu'un mois d'usage avait décolorées et fripées, toute la ferblanterie de nos Dieux... Et un vrai sac d'encens que nous n'avions pu épuiser en dépit d'une combustion incessante qui nous imprégnait d'odeurs hiératiques, et les moules à tarte qui avaient, pendant la représentation sublime, servi de réceptacles aux « cendres des aïeux ».

Les gens qui regardaient passer ce char numéroté, encombré de toutes ces frusques s'ébahissaient et s'inquiétaient : ils ne pouvaient en aucune sorte soupçonner l'enthousiasme fervent des voyageurs entassés là avec leur matériel démoli, se transfigurant à leurs propres yeux eu chevaliers du Graal, en marcheurs

apostoliques. La deuxième Geste s'achevait aussi triomphale que la première, avec un accroissement notable de bravos et de sifllements de dilections et de haines, d'applaudissements et de contradictions.

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Avant Tentreprise de la troisième Geste, un douloureux problème se posa : celui que doivent résoudre les nombreux intellectuels que les flots du pactole n'abreuvent pas, et réduits à tirer par sa vilaine queue cet infernal personnage qui vous jette plus fréquemment à la face des crottins que des pièces d'or. Le coût de la campagne précédente, où nul boyard n'était intervenu, se soldait au détriment du Grand Maître par un déficit considérable :

l'exposition proprement dite aurait largement couvert ses dépenses, mais les frais de l'établissement d'un théâtre et de la représentation babylonienne avaient grevé au-delà de toutes les bornes le budget de l'ordre qui se réduisait

cette année-là à la cassette particulière du chef. Impossible matériellement de recommencer sur les mêmes bases : il ne vint pourtant à personne Tidée que les Gestes dussent être interrompues. Le commandeur de Géburali s'empara résolument du casque de Bélisaire et se résigna à faire la quête au nom de Tldéal, dont nous nous déclarions les féaux en dévotion toute particulière. Cette mendicité que j'estimais avec raison glorieuse me réservait bien des amertumes, bien des pertes d'iUusions sur la générosité pratique des plus emballés et des plus riclies. Je m'adressai tout d'abord à un jeune marquis, très chaud partisan de notre œuvre, garçon, dépourvu de toute charge et pouvant dépenser par an soixante bonnes mille livres de rentes. Je l'appellerai le marquis de Tournesol, Tournesol alla, dans son zèle, dans son dévouement inappréciable jusqu'à s'offrir pour la surveillance du tourniquet,mais il déclara — la mort dans l'âme ,toujours — qu'il ne pouvait même pas consacrer un louis à la manifestation d'art qu'il proclamait admirable. Je pensai qu'un certain comte que je nomme de Cerbère, par moi extraordinairement obligé , très favorisé de la fortune, à défaut d'autre

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chose, éprouverait un sentiment de gratitude et nous accorderait quelque notable obole : Le dit cerbère ne répondit à aucune missive et ne se trouva jamais chez lui. Un baron que je qualifierai de Péter — trois cent mille francs de rentes autlientiques — qui avait demandé à grands renforts de supplications trois cartes de faveur, sans doute pour ses domestiques, le baron Péter m'atlirma la main sur le ventre, à l'énoncé de ma retpiôle, qu'il avait un des meilleurs cuisiniers de la capitale, et que chaque fois qu'il nie plairait de partager sa pitance, le matin ou le soir tout le plaisir serait pour lui. Un fils de gros banquier m'objecta ses différences quotidiennes au baccarat, un propriétaire de mines se retrancha derrière les grèves incessantes dues à la faiblesse du gouvernement, un clubman artiste prétendit cyniquement que les plaisirs de toute sorte, distractions nécessaires au support de cette cr chienne de vie » absorbaient toutes ses disponibilités. Je ne me lassai pas facilement de tendre la sébile du grand art, et l'énumération de mes déconvenues constituerait une litanie fantastique d'invraisemblances et de dégoût.

Gomme l'année précédente, je rencontrai

ça et là quelques vaniteux très métalliques, qui eussent dépensé sans compter, à la condition de mettre la Rose -{- Croix dans leurs poches. Je répondis à Tun de ces philanthropes, c'est le nom que leur donne la Presse, m'appuyant sur un texte de prière ecclésiastique : Monsieur, le pain des anges n'est pas destiné aux chiens.

Il me répliqua : Rien pourrien,je suis assez riche, payez-moi en encens.

— Vous n'avez qu'a humer,lui retorquai-je, celui que nous brûlons chaque jour, et dont le parfum peut être respiré indistinctement par les malandrins et même par les caniches de ces dames.

Je dois mentionner, à Thonneur de celui que je désigne, qu un jeune comte florentin, surtout riche en enthousiasme esthétique, parfait gentleman, et remarquable intellectuel, voulut prendre à son compte une nouvelle série de représentations babylonniennes. Qu'il reçoive ici publiquement un témoignage de gratitude qu'il mérite à un titre éminent entre tous les zélateurs officiels de l'œuvre. Cependant mes recherches personnelles étaient infertiles, et il me fallait un minimum de aoo louis pour que la troisième Geste pût s'or-

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ganiser. Tout en désespérant presque devant la veulerie el la ehienneiie de ceux cpii auraient dii nous secourii.. je m'acharnais, je persistais et comme je m'y étais pris longtemps d'avance, ma campagne prit les proportions d'une immense corvée... Icicomme ailleurs la ProvidcDce veillait... en ses voies impénétrables... le mot est bien juste car en vérité le salut de la manifestation troisième, en l'an 1894 de la Rédemption, provint d'une source tout à fait inattendue...

J'ai toujours dans ma vie répandu mes bienfaits, manibusplenis, et comme je l'ai dit souvent^ je serai escorté à ma mort devant le Trône du grand juge par une armée d'obligés qui demanderont pour mci absolution et miséricorde. 11 existaitjil y a une dizaine d'années, je puis maintenant le désigner en clair puisqu'il est mort sans postérité, et que ma citation ne comporte envers lui qu'une grande et équitable louange, il existait un vieux petit gagne-deniers qui vivait de prêts plus ou moins usuraires faits aux étudiants et employés d'administation. 11 était au reste assez modéré dans son usure et ne dépassait jamais hnit pour cent. Il répondait à la dénomination

balzacienne de Fourclion. J'avais un jour rendu à Fourchon sans le connaître un petit service de quatre sous : je l'avais recommandé au ju^e de paix en un cas où une mauvaise querelle lui (Hait cherchée, et mon appui lui avait été salutaire. Je l'avais complèlement oublié parmi la foule innombrable de mes incessantes opitulations. Un matin, coinme j'allais partir en qucte, Fourchon se présente, se rappelle à mon souvenir et me tient ce langage imprévu :

— Monsieur et cher bienfaiteur, j'ai appris bien par hasard que vous étiez a la recherche d'une petite somme pour organiser votre exposition.

— Rien de j)lus vrai M. Fourchon.

— Je me sîiis même laissé à dire que vous éprouviez pas mal de difficultés.

— M. Fourchon, de rechef l'on vous a bien renseigné.

— Je vous prête la somme.

— Bah! Bah!

— Combien vous faut-il ?

— Quatre mille.

— C'est fait Les voici.

Et il tira d'un crasseux portefeuille les bil-

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lels bleus bien sales maïs bien authentiques.

— Mais M. Fourchon... vous m'embarrassez.

— Vous Monsieur vous m'avez jadis tiré d'un fortennui,je me souviens voilà tout, c'est très simple.

— Moins que vous ne pensez, M. Fourchon... mais enfin voyons. Il faut que vous me posiez des conditions très douces.

— Mes conditions sont absolument nettes et ne vous paraîtront pas trop rigoureuses.

D'abord je me refuse à tout reçu, vous êtes un gentilhomme, vous l'avez prouvé en me sortant de Veau, votre parole me sulïît.

— M. Fourchon!

— Ensuite vous garderez cet argent aussi longtemps qu'il vous plaira.

— Soit... pour vous faire plaisir.

— Enfin je me refuse à tout intérêt qui dépasserait le cinq pour cent légal.

Je tendis la main à Fourchon et j'acceptai ses conditions inattendues. J'ajoute sans plus tarder que le lendemain même de la clôture de l'exposition je pus restituer à ce gentlemanrobber son avance si obligeamment consentie.

Après l'avoir chaleureusement remercié je le

78 l'entracte idéal

priai de revenir le lendemain à la même heure et je m'amusai à lancer une quinzaine de petits bleus aux diverses adresses des personnes qui n'avaient pas accueilli ma sébile. Il en vint cinq à six. Je leur présentai Fourchon, je leur exposai sa générosité confiante et ma reconnaissance et terminai par cette parole bien en situation : Je désirais, Messieurs et chers amis, vous présenter celte curiosité extrêmement rare : un gentilhomme.

Cette petite vengeance bien innocente et bien douce ne m'a point été pardonnée.

Quoiqu'il en soit, grâce à un tel secours^ la Gommanderie put se mettre en mouvement pour la location d'une salle. 11 ne fallait plus songer ni à Durand-Ruel qui était fort cher, ni au dôme Central qui imposait par ses dimensions et son éloignement de trop excessives fatigues. Nous arrêtâmes la galerie des arlistes contemporains rue de la Paix, un local en bonne situation, mais un peu exigu:

nous en fûmes quilles pour nous montrer pkis sévères dans la réception des œuvres d'art, n'ayant plus deux cenls mètres de cymaise à couvrir comme Tannée précédente.

Le vernissage demeura dans la tradition de

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foule énorme et de non pareil encombrement ; les visiteurs dépassèrent assurément le nombre de dix mille, la circulation fut interrompue sur la voie publique de neuf à six heures du soir, et vu Fétroitesse des locaux, l'énorme majorité des curieux se trouva consignée à la porte. Du refuge de TOpéra à la colonne Vendôme les équipages s'entassaient, Tengouement ne s'était point ralenti. La presse, comme les années précédentes, nous ouvrit largement ses colonnes, et nous fûmes accablés comme toujours, de louanges et de blâmes, d'adhésions hyperboliques et de sottes insultes, de railleries amères et de bravos. Notre première exposition avait présenté les deux tendances, bien distinctes de ta tradition classique et de rimpressionisme.La deuxième avait exhibé — forcément — une masse énorme d'oeuvres de mérites fort différents : cette fois une sélection rationnelle put être opérée, les saints canons de l'art furent à peu près respectés, le tachisme et le pointillisme furent presque entièrement exclus. Les feuilles les plus hostiles, qui à aucun prix n'eussent consenti à nous adresser la moindre félicitation,se trouvèrent obligées de convenir que la Rose ^ Croix

8o l'entr'acte idéal

s'assagissait. Les critiques d*art, même malveillants, se livrèrent à des études longues et sérieuses, nous n'étions plus des envahisseurs bruyants, s'étant emparés par surprise des tréteaux de Tabarin et battant la grosse caisse pour assembler la multitude ; nous étions des conquérants, nous étant saisis, définitivement de l'attention publique, et nous maintenant avec constance et vigueur sur le terrain de nos acquisitions. On était forcé d'avouer, que sous la ferblanterie, il y avait quelque chose, et quelque chose d'intéressant et de captivant.

Je n'ai jamais pour ma part admis la sincérité des personnes qui nous reprochaient nos bannières, nos rubans, nos insignes et Teffusion de notre encens, non plus que les titres retentissants dont nous aimions à nous revêtir. Il faut connaître l'humaine nature, et la traiter selon la connaissance qu'on en possède. Une simple exposition d'art idéaliste avec un directeur, un administrateur et un secrétariat n'eut pas produit la dixième partie de reifet que nous fûmes à même de constater à chaque Geste. Si ma commanderie s'était simplement appelée : bureau, avec une af-

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fiche sur carton blanc, j'eusse manqué assurément les plus intéressantes visites attirées par un écriteaii polychrome, des bannières de couleur insolite, et ce j^rand cordon de ma charge que je portais sans cesse avec autant de sérénité que de conviction. Dans les critiques qui furent faites de nos extériorités, entrait pour une bonne portion la jalousie intense que nous avions excitée de tous les côtés. Nous gênions considérablement le petit train-train ordinaire des expositions vulgaires et des petits salons d'à côté. Nous n'étions pas un petit salon à côté, mais l'expression, la représentation, sans doute imparfaite, d'une grande idée. Nous étions appuyés sur une doctrine, on s'en rendait compte, on le sentait rien qu'à l'impression générale éprouvée en un tour de salle ; la guerre déclarée au réalisme et aux poncivités banales, s'accusait avec une irrésistible évidence, nous avions déjà par notre simple exemple djémoli bien des idoles, jeté à terre bien des faux dieux.

Nous eûmes un chagrin.

Nos grands chefs de lile s'abstinrent d'exposer, dans la crainte de commettre dans une bagarre leur réputation inébranlablement assise.

Je n'ai pas à apprécier celte attitude qui après tout est humaine et compréhensible. Le Nautonnier arrivé au port, après bien des tempêtes, n'aime pas à se livrer de nouveau aux caprices de la tourmente et à ris(pier des avaries toujours désagréables. Mais si les illustrissimes ne nous conlicrent pas leurs toiles, ils nous soutinrent énergi(piçmenl et nous témoignèrent leurs sympathies par de lïéiiucntes visites. Nous étions bien les bons lutteurs d'avant-garde, livrant pour leurs formules d'acharnés combats, recevant sans lâcher pied les horions et les blessures. Quelcpies-uns, trop pitoyablement pcut-ctre.nous trailaicul crcnlanls perdus, dignes d'clre encouragés. Cette comparaison parlait d'un bon naturel mais était exagérée. Et aujourd'hui coud)ien de maîtres ont émergé de celle Théorie si contestée et si contredite, et quel immense efret,j y reviendrai plus tard, est résulté de nos manifestations. Nous savions bien que l'approbation des plus hauts nous était acquise et cpi'ils se réjouissaient en euxmêmes de tous nos eUbrts, de toutes nos batailles, de nos formidables assauts à la forteresse de la routine, à la citadelle du terre à terre et de la médiocrité. Et nous nous con-

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solions en somme de n'avoir point la participation officielle de ceux qui « in petto » nous soutenaient de tout leur cœur. Leur abstention étant conventionnelle^ chacun s'en rendait compte, même dans le gros public.

Grâce audév(»uement et à la générosité du jeune comte Florentin dont je parlais tout à l'heure, nous pûmes organiser à la demande d'une centaine de lettrés du plus haut vol une nouvelle série des représentations dramatiques dans la formule Rosi-Grncienne. Ce fut le chef d'œuvre déjà exhibé l'année précédente, dans l'immensité du dôme central que nous exposâmes de nouveau à l'admiration universelle, Babilou.

Impossible de songer cette foi« à improviser un théâtre. Rendons à chacun ce qui lui est dû. Grâce à l'intervention active d'un de nos amis de haute intelligence et de grand talent dont je livre le nom à la gratitude des intellectuels, grâce à Fernand Hue, le directeur de l'Ambigu, M. Grisier mit son théâtre à notre disposition dans les conditions les plus bénignes et les plus avantageuses. Quatre salles entièrement bondées de toutes les notabilités littéraires de Paris acclamèrent de nouveau

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Mérodack Baladan, rarchimap^e Nakounta, sa lillc Samsina, et même la brute nemrodique, le farouche Sennakirib. Malg^ré tous les obstacles accumulés par la colère des rivaux, malgré l'état de santé d'Hathier, le principal interprète, qui eut la vaillance de jouer tout malade qu'il était, en dépit de toutes sortes d'anicroches, les unes provenant du hasard, les autres de la méchanceté liumaine,la gloire du chef d'œuvre éclata de nouveau, il se trouva être l'événement parisien de la saison.

]VI.Grisier témoigna sa satisfaction d'une façon extrêmement précieuse : il accorda dans ses propres magasins, un asile perpétuel aux encombrants décors de la pièce^ etce n'a point été sa faute si un incendie survenu quelque^ années plus tard a anéanti ces vestiges derniers d'une grande victoire intellectuelle remportée en pleia Paris par un groupe anti-officiel qui avait soulevé autour de lui, au point de vue quantitatif du moins, bien plus de haines que d'admirations. Mais si Ton raisonne qualitativement, il est certain et indubitable que l'œuvre obtint la pleine et enthousiaste adhésion de tous les dramaturges loyaux, de tous les cultivés sincères. Bruxelles voulut

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avoir Babilou : toute la troupe improvisée se transporta en cotte l)t'lle capitale (lui a la coutume d'offrir une si )argc hospitalité à toutes les manifestations du grand art. Triomphant de difïlcultcs matérielles inouïes, la R -j- C put aboutir au jour Hxé, et la Belgique intellectuelle ne ménagea point ses acclamations à la tragédie Chaldéenne. Un groupe Rosicrucien se forma aussitôt sous rimj)alsion du peintre Jean l5el ville, un des héros de la troisième (Teste, l'auteur si admiré de la Tête d'Orphée, Nous voulions pousser jusqu'au bout nos triomphes et représenter encore la trilogie deProméthée, génialement restituée par le Grand Maître de l'Ordre, mais ce fut le temps qui nous manqua, et cet ouvrage de première beauté, unanimement refusé par les théâtres oificiels n'a pas encore vu les feux de la rampe.

Le commandeur de Géburah tint à suivre de loin les traces de son chef de fde et parvint à organiser dans une petite salle de Montmartre la représentation de son drame moderne Excelsior; scène qui se déroulait dans un milieu tout contemporain mais selon la formule Rosi-crucienne. Une jeune patri-

cienne est follement aimée par un poète aussi noble qu'elle mais indigent. Elle lui rend pleinement son amour. Mais sa morgue de easte lui fait refuser le mariage avec d'imeompréhensibles eolères, d'inoubliables duretés. Elle épouse, dans son grand monde bèbéte et fulile, un porteur quelconque de huit rellets, et à la suile de cette concession aux mœurs de son faubourg, voudrait bien poursuivre ses llirts de naguère avec le malheureux Chatterton que son cruel orgueil a désespéré. Mais (^.hatterton est pour le moins aussi fier que la duchesse de Largeay et il refuse comme maîtresse celle qui n'a pas voulu être sa femme. La duchesse se venge comme la pire des rosses de son sexe, et trouve moyen de faire condamner sa victime comme coupable de vol, du délit le plus vil. Puis elle est envaliie par le remords et au dénouement vient se jeter aux pieds du poète aUreusement déshonoré. Elle est devenue veuve et offre le mariage refusé si brutalement autrefois.

Le poète j^ardonne pleinement mais refuse le sacrifice de la duchesse. 11 demeurera Tépoux mystique de la femme régénérée. Ce drame où se révéla une comédienne de grand talent,

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M""® de Bellac, fut accueilli avec la plus extrême faveur, trois fois à la petite salle Dupré, une fois dans cette triste B' ** — dont il faut se garer avec tant de soin, conseil pratique — enfin au grand théâtre du Havre. J'ajoute que ni le Français ni l'Odcon n en ont voulu, bien que d'après; les hommes compétents un important succès fut assuré à cette œuvre. L'Odéon jugea que la duchesse se vengeait d'une façon trop effroyable et craignit de mécontenter le sexe — drcMe de prétexte.

— Le lecteur de la (lomédie, mon ami Edouard Cadol, me lit cette réponse bien topique :

« Vous méritez, sans conteste, la lecture et la représentation, mais vous échouerez devant le Comité, infailliblement, en raison de la trop grande sincérité^ de la trop haute loyauté de votre œuvre qui chagrinerait, à iren pas douter, la petitesse et la mesquinerie atroces de notre public habituel». Cadol me conseilla d'aller à un théâtre des Boulevards où il me pronostiquait une réception certaine et quatre-vingts représentations. Ma pièce dormit cinq mois durant dans les cartons dudit théâtre et je la retirai en faisant claquer les portes

avant que le directeur en eut pris connaissance. Mon exocTation de l'attente^ ma haine farouche pour les factions d'antichambre, m'ont empêché et m'empêcheront, sans doute, à jamais d'ctre un auteur dramatique, bien que je fusse absolument prédestiné à cette spécialité lucrative. J'ai fait avec Excelsior un roman qui a en. le sort moyen des romans d'aujourd'hui : le drame lui-même sommeille dans mes tiroirs et il y a peu d'apparence ([u'une diane glorieuse vienne jamais exécuter pour lui la fanfare du Réveil.

La troisième geste vit surgir une admirable femme vraiment créée pour être l'Egérie de la Rose -j- ('roix, l'Egérie absobiment platonique. Je l'indiquerai sous les simples initiales : M"*^^ de S. S. impénétrables par la foule, entièrement claire pour les initiés. ]Vr^^ de S. S. est peut-être la femme la plus parfaite au quadruple point de vue, physique, moral, intellectuel et artistique, qui ait jamais passé dans le champ de ma vision. Sa splendeur de blonde ardente aux grands yeux noirs, dut être incomparable, et cette beauté était adjuvée par une intelligence supérieure, des fa-

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cultes musicales prodigieuses, et par dessus tout une tenue impeccable jointe à une importante fortune : tout l'ensemble de ces dons réunis dans son berceau par la théorie des bonnes fées devait lui assurer un destin admirable de gloire et de bonheur. Nulle futilité, nul amour des fanfrefuches, mais une haute entente de l'élégance et de la Véture qui la faisait toujours distinguer entre toutes dans les milieux les plus difficiles, les plus disposés à la critique et à la sévérité. Nulle frivolité de caractère, mais toutefois un grand amour du monde où longtemps elle brilla comme une perle rare, comme un diamant d'une pureté unique et d'un invincible éclat. Et M"^ de S. S. n'a pas eu de destinée. Au moment où elle eut été en situation de tout conquérir, ses parents devinrent infirmes, et elle se consacra au soin de ces vieillards avec un dévouement muet et persévérant, ne se plaignant jamais, n'exprimant pas un regret, ne manifestant pas une rancœur^ et montrant que, parmi toutes ses hautes qualités, les principales se trouvaient être la piété filiale et la grandeur d'àme.

Il existe quelques personnes qui à l'instar

de M''" de S. S. s'envelissent dans robscurité et renoncent ainsi vaillamment à toutes les attirances de la vie. Mais leur renoncement est farouche, elles ne sortent plus du tombeau volontaire où elles se sont enfermées, et ignorent volontairement tout ce qui se passe dans le monde ambiant qu'elles haïssent pour l'avoir abandonné î Tel n'a jamais été le cas de l'Ei^^érie dont je célèbre les louanges. Quand son labeur familial, ce que j'appellerai sa besogne auguste, lui laissait quelque répit, elle accourait à Paris et se retrempait avec grande joie aux milieux artistiques et littéraires qui étaient ses naturels éléments. La jouissance qu'elle éprouvait en ces fugues légères transparaissait aux linéaments de son visage, sans en troubler la sérénité. Mais ces petits intermèdes de bonheur, toujours extrêmement brefs parailleurs,étaientà la merci d'une lettre familiale mcme non pressante mais témoignant un désir de retour. Dès lors, et sans nécessité aucune, elle abandonnait son entra'c te idéalspour se replonger dans l'austère existence du devoir obscur. Sur une simple missive de ce genre, nullement urgente, W^"" de S. S. manqua sans hésiter la première de Lohengrin, elle, enra-

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gée Wagnérienne ! Quand on songe à l'ardeur générale des Wagnériens, et que parmi ces enflammés elle était des plus ferventes, on se rendra compte du mérite surhumain dont elle fit preuve en celte conjoncture. Et sans humeur^ sans ostentation, elle alla s'enfermer dans un train de nuit à l'heure même où l'œuvre du maestro sublime s'environnait d'un vaste ouragan d'acclamations.

Les affaires matérielles de la troisième Geste furent donc assez prospères pour qu'à rissue de l'exposition il me fût possible de rendre au gentihomme Fourchon l'argent qu'il avait eu la magnanimité roturière de me prêter. 11 ne voulut aucune rémunération, et j'eus toutes les peines du monde à lui faire accepter l'intérêt légal de cinq pour cent. Il refusa même le six pour cent commercial.

Cette Geste avait pu ôlre conduite avec une économie relative considérable, surtout grâce au dévouement infatigable du quai Bourbon, qui s'était complètement mobilisé, et avait rendu à l'ordre les plus importants et les plus signalés services. Gomme Tannée précédente ces intellectuels n'avaient pas reculé devant la qualité des besognes, persuadés qu'ils

étaient, que tout effort même d'ordre infime, est absolument noble quand il s'effectue au service d'une grande idée.

Et Tappendaison des toiles, le transport et la plantation des décors, les courses de toute sorte, à pied ou sur les impériales d'omnibus, en ce mois de mars pluvieux ou grésilleux, les corrections d'épreuves diurnes et nocturnes, la surveillance à l'imprimerie de Clichy, l'inépuisable complaisance pour donner au public explications et renseii^nements, tout cela avec bien d'autres choses fat accompli par ces hommes de pensée, simplement, sans ostentation^ sans espoir d'aucune rénuméralion de quelque sorte qu'elle fut, sans satisfaction autre que celle d'avoir été pendant quelques semaines, les Concierges de VIdéal.

Maintenant l'organisation était bien établie, l'institution bien enracinée, le Dieu Samas avait prêté son éclat el son expansion à nos débuts, le dieu Nergal sa combativité lors de Texpédition véritablement ti'ansatlantique du dôme central, le dieu Mérodack son esprit de rectorat et de gubernation par édifier nos fondations techniques et rationnelles, nous allions avoir recours au dieu Nebo, le patron de la haute politique, pour défendre et exalter notre œuvre, non plus par la force désormais inutile, mais par la persuasion, dont tout gouvernement, si solide qu'il soit, doit faire son arme habituelle et préférée. Nous travaillâmes cette-année là dans le but d'attirer à nous

g/f l'eNTR ACTE IDÉAL

dos individualités notables auxquelles nous renonçâmes d'avance à demander un concours matériel, notre vieux malandrin de Fourchon sullisant à tout, mais qui nous prêtèrent leur crédit et leur considération, et firent un contrepoids extrêment précieux au dénigrement systématique d'une certaine presse lielleuse et decertains groupes littéraires et artistiques, qui eussent voulu nous dévorer tout cru, après nous avoir pour le moins écartelés. L'ensemble des journaux avait salué la 3^^ Geste de toutes les louanges, sans arrière-pensée, mais les quelques folliculaires auxquels je fais allusion s'étaient pcriidement emparés de quelques œuvres^^eut-clre un peu inférieures, peut-être un peu sytématiques^ pour nous abreuver d'injures et de quolibets. Au fond ces gens-là nous portaient une haine philosophique ;ils sentaient bien que la propagation éclatante de nos doctrines au moyen des arts plastiques nous donnait une publicité immense, et portait aux théories matérialistes le coup le plus redoutable qu'elles eussent reçu depuis longtemps. Ces Zoïles tout imprégnés de la mauvaise foi la plus insigne^ passaient sous silence les ouvrages indiscutables qu'ils n'au-

raient pu attaquer sans se faire honnir, puis perlidement,avec unerosserie parfaite, s'emparaient d'un tableau un peu étrange, d'une statue un peu douteuse, pour se livrer à des éjaeuiations d'outrages où l'on sentait bien la eolère des vaincus rongeant le pied triomphal qui les maintenait couchés à lerre. Après les critiques sur nos grands cordons et les pourpoints du (irand Maître 5 sur nos proclamations et nos cassoUeltesd'encenSsSur notre élendard triple dont on ne cherchait pas à sonder le lumineux symbole, on inventa de toutes pièces des contes bleus ou plutôt noirs, qui ne pouvaient élre écoutés que par des gens à exécration préconçue. Nous avions la coutume essentiellement catholicpie d'entendre une basse messe à Notre-Dame avant l'ouverture de nos expositions. Ne fut-il pas raconté dans des feuilles à la réputation très sérieuse^ qu'au moment de l'élévation^ tous les Rose -j- Croix avaient tiré leurs poignards, et qu après le saint Sacrifice le Grand Maître était monté sur l'autel.

On nous confondait sans doute avec la famille de rillustre comédien Frederick Lemaitre. Frederick dans un moment de colère

avait un soir maudit ses enfants. Le lendemain dès l'aube il les arracha au sommeil et leur dit simplement : suivez-moi. Les jeunes gens purent croire à un nouveau sacrifice d'Abraham. II les conduit àNotie-Dame, entre dès l'ouverture des portes, fait agenouiller ses lits au nez des sacristains médusés sur les marches du sanctuaire, et s'adressant à Dieu de sa voix la plus théâtrale il s'écrie :

Mon Dieu, dans un moment de folie j'ai maudit ces pauvres enfants... mon Dieu n'écoutez pas cette imprécalion d'un père qui déraisonnait... bien au contraire bénissez-les... bénisscz-lcs...

Je comprends ([ue cet emballement paternel eût prêté à sourire, mais ce qui est plus difficile à s'imaginer est qu'un groupe d'une dizaine d'hommes allant entendre sanstruit ni fracas une messe de six heures ait pu exciter les sarcasmes en question.

11 fut atfirmé également que nous prenions une part très assidue aux sacrilèges et aux blasphèmes de la messe noire, et une célèbre publication qui durant plusieurs années jouit d'une grande faveur auprès du clergé, le Diable au xix.^ siècle imprima tout au long que si

je m'approchais des sacrements c'était dans un bat de pollution et de profanation. Quelques desservants de mon pays lurent avidement ce factum plus ridicule encore qu'infâme, et voilà pourquoi le clergé qui devrait me porter aux nues n'est pas très éloigné de me réputer digne de l'enfer.

Quoiqu'il en put être de toutes ces attaques et de toutes ces petites rages, le vernissage de la quatrième exposition d'art idéaliste ne le céda en rien à ses frères aînés, au point de vue du concours immense des curieux de toute espèce. De huit heures et demie du matin à six heures du soir, pour ma part et portion, il me fut impossible de bouger de ma commanderie,qui,en cette salle exiguë, se bornait à c tre une embrasure des plus étroites^ tout à fait comparable à l'armoire d'Hernani où l'empereur Charles-Quint est si mal à l'aise , Un genre de visiteurs tout particulièrement intéressant se montra : Les marchands de tableaux. Ils constataient que le mouvement Rosi-j-crucien avait porté et que de tous côtés l'œuvre d'art symbolique était appréciée et demandée. Cette consécration par le monde des affaires était potable et vraiment symptô-

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matiqiie.Dès le deuxième jour se présentèrent en eiîel plusieurs amateurs mettant à leurs oirres des prix eonsidérahles. L'évolution ra* lionnelle el prévue s'aeeomi)lissait. L'Eeole de Manel se trouvait bel el bien battue en brèelie el menaeée de dépossession. Les critiques impartiaux devaient eonvenir que l'entrée dans cette salle minuscule donnait une impression toute particulière, à la fois vague et profonde, portant au rêve ci à la méditation, n'ayant aucun point de commun avec reffet produit parles cinquante salons officieux qui se disputaient déjà ratlention publique, et même par ces graves salons olficielsoù trônaient les pontifes de la vente contemporaine.

La première grande dame (|ui nous honora de très fréquentes venues, et je dois le dire de toute sa bienveillance, de toute son admiration, sans compter d'exquises gracieusetés, fut la baronne dé ^Y... d'origine hollandaise et réprésentant avec une entièrvî dignité ce petit peuple honnête el loyal. La baronne mariée en Bavière était hautement apparentée, et en relations avec toutes les cours de l'Europe. Sa bonté était vraiment parfaite son amabilité non pareille; son intelligence d'une grande

subtilité, son exquise délicatesse lui permettaient de se rendre un compte exact de la portée et de la signiflcation de notre effort. Elle vint à onze reprises différentes passer deux et trois heures à Tcxamen minutieux et compétent des œuvres exposées, nous amenant chaque fois des jçroupes d'amies appartenant à son highlife étranger, toutes très compréhensives, avec des dispositions et des intentions bien nettement et bien exclusivement sympathiques. Quand im détail étonnait la baronne, elle nous questionnait franchement sans gcne aucune et acceptait sincèrement nos réponses. Elle professait à notre égard une affection intellectuelle des plus vives, des plus démonstratives sans janjais fraucliir les bornes (|ue lui imposaient sa haute éducatum et son tact merveilleux. Nous eûmes la très grande joie, dont le ciel à défaut du clergé doit nous tenir compte, d'amener celte àme si sincère, si distinguée, si pleine d'élévation, à la religion catholique dont le prestige depuis longtemps la sollicitait.

Et à roccasiou de ce grand événement elle voulut nous recevoir à sa magniii(iue villa d'Argenteuil. Je n'ai pas gardé souvenir d'un

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accueil à la fois aussi vraiment cordial et somptueux. D'abord pour nous honorer la baronne, s'était environnée de tous les hôtes de distinction qu'elle avait pu réunir, d'un véritable parterre de princes, appartenant surtout à la Colonie étrangère. Lucullus lui-même semblait avoir présidé au repas qui nous fut offert ; en nulle autre occasion de ma vie je n'ai pris part à un festin semblable, sauf à la table même de notre Ampbylrionne qui à compter de ce jour nous envoya invitations sur invitations. Après le dîner tout le jardin fut illuminé, rien ne fut né- 2:ligé pour donner à cette fote l'éclat le plus extraordinaire. Nous étions comme bien on pense l'objet de la curiosité intense de tous les conviés au banquet de ce jour, des femmes en particulier — une théorie de femmes délicieuses, — nous pressaient de questions et buvaient comme des oracles toutes les réponses qui émanaient soit du (irand Maître soit de ses subordonnés hiérarchiques. Nous jetâmes là de nobles semences relii^ieuses, philosophiques esthéticpies et même sociales. Et les idées Rosi-crucieimes semblaient attirer puissamment tout cet auditoire exotique, entièrement

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ravi, enchanté, conquis, qui eut été capable, au moment même, de pousser l'admiration jusqu'aux conséquences pratiques, jusqu'à des offrandes considérables. Nous nous abstînmes totalement : Fourchon pour le moment nous suffisait et notre désintéressement ne fut pas la moindre surprise de tous ces opulents convives qui ne demandaient qu'à nous couvrir d'or.

Le Grand ^laître développa dans son beau langage celte pensée que l'Ordre ne demandait jamais rien au-delà de ses besoins du moment, eî ne pouvait même rien accepter audelà du pain quotidien. La Baronne voulut mettre le comble à ses gracieusetés en nous présentant à quehjues jours de là, à une très charmante et très aimable princesse, l'infante Eulalie qui nous lit l'accueil le plus empressé et le plus llatteur. Notre audience dura une heure entière et je n'oublierai pas une thèse soutenue par le Grand Maître à l'Altesse qui témoignait de son goût pour le cyclisme : Une princesse ne peut se permettre une semblable distraction, car tous ses actes même les moindres doivent pouvoir être inscrits au Grand-Livre de l'histoire. L'infante écouta

les très éloquents dt^veloppemenls de cette thèse avec une bienveillance extrême, elle défendit, non sans finesse, non sans énergie, son amusement de prédilection, et finit toutefois par se rendre, du moins en paroles, aux raisons supérieures qui lui furent exposées. A dater de cette époque Son Altesse daigna honorer de ses fréquentes visites le Salon de la RosefCroix.

A cette Geste se rattachent de très intéressantes et importantes conquêtes dans le monde des sciences occultes, attiré comme bien on pense dans notre mouvement d'art et dans tout l'ensemble de nos manifestations intellectuelles. Nous reçûmes le colonel de Rochas, le plus probe, et le plus scientifiquement exact de tous les expérimentateurs de la haute science et aussi le plus modeste et le plus digne.

Rochas a fait des expériences dignes de rivaliser avec celles de William Crookes, mais Tanglomanie dont la mode continue à sévir a empêché que ses travaux eussent tout le retentissement qu'ils méritaient. Je suis heureux de leur rendre justice en ces pages : sans dénigrer le moins du monde le savant anglais qui a faitde merveilleuses découvertes, j'insistepour

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que le savant français obtienne la part de renommée qui lui csl si légitimement due. Nous fîmes aussi la rencontre dans les 8alons de la baronne du célèbre physionomiste Ledos, que l'ensemble de ses études rattache. étroitement à 1 ésolérisme. Ledos lit sur le visage humain comme dans un livre ouvert et imprimé en gros caractères, sa perspicacité déconcertante vous indique au bout de quelques minutes d'un examen très attentif votre caractère votre tempérament, vos penchants, vos passions, vos qualités même les moins apparentes, vos défauts même les plus cachés, et enfin le sens général de votre destinée, déduit tant de ses observations que de la Science astrologique, dont il démontre géométriquement la réalité et la puissance. Du reste ce n'est pas nous qui avons besoin d être convaincus sur ce point. Ledos vous expose votre passé dans son ensemble avec la précision d'un camarade qui aurait vécu à vos cotés : il pronostique les probabilités futures avec une sagacité surprenante, que l'avenir — j'en ai été souvent le témoin, contirme et justifie. Il y a dans ces vaticinations des paroles concernant d'inçroyablps détails, qui pour être lus sur une

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physionomie demandent une science étonnante jointe à une prodigieuse intuition.

Ledos me dit un jour : Méfiez-vous des armes à feu vous n'êtes pas fait pour vous entendre.

Or j'ai eu loute ma vie une antipathie 3iaturelle pour ces ustensiles barbares. Je n'ai jamais aimé la chasse ni possédé un fusil, et je me souviens qu'en ma petite enfance, pour trois ou quatre fois que je m'amusai à tirer des coups de pistolets non chargés munis de simples capsules, de petits éclats se produisirent régulièrement, il me jaillit aux bras et aux jambes de petits fragments de cuivre qui y sont demeurés. J'ai l'intime persuasion que si j'assistais à une chasse un accident se produirait à mon détriment, mon éininent physiognomoniste m'a vivement engagé à persister dans mon éloignement pour le Nerarodisme et tout ce qui s'y rapporte ; et par ailleurs je le remercie publiquement. ici de m'avoir, à l'époque la plus pénible de ma vie, montré d'un geste sûr, l'horizon prochain de la revanche et du succès, si longuement attendus.

Ce fut à la même époque que notre salon

fut visité par le plus éminent de tous les prê- . très que j'aie connus,la plus haute intelligence sacerdotale qui m'ait exposé et démontré les magnificences de la Foi. Je parle d'un homme que j'ai bien souvent cité dans mes livres et à qiii je porte une amilié spirituelle mêlée de vénération... il s'agit de celui que nous appelons le père Alta, qui est officiellement un humble desservant de paroisse lointaine, et réellement une des plus hautes lumières du clergé contemporain. Aucun rationaliste sincère ne peut rejeter les arguments philosophiques ou théologiques du père Alta,il agrandit immensément Tliorizon religieux que l'enseignement général tend à abaisseret à rétrécir, et il ne procède point par inventions ou théories personnelles, il recourt à la tradition si généralement ignorée et qu'il connaît comme pas un : son admirable exégèse s'appuie sur tous les textes, sur tous les monuments, sur tous les vestiges sérieux du passé dont il vous révèle le génie et la lumière. J'afïirme que le Père Alta est le seul capable de monter dans la chaire de Notre- Dame, qui depuis quelque temps, hélas, est tenue avec une fâcheuse médiocrité. Le Père

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Alta à Notre-Dame ! Ce seraient les conversions par centaines, dans les plus hauts sommets du monde intellectuel encore réfractaire à la vérité catholique. J'exprime là bien entendu un vœu stérile, le Saint Ordinaire de Paris a trop l'habitude de confondre la routine et la vérité. Une seule fois, en sa carrière déjà longue, le père Alta a possédé une situation à moitié digne de lui, il n'a pu la conserver, abandonné qu'il a été par ceux, qui auraient dû le soutenir invinciblement. Il a été sacrifié par ses protecteurs et chefs naturels à la basse rancune de bigottes imbéciles, concevant la religion comme pourraient le faire les esquimaux, les patagons, les lapons, peut-être les phoques. La grande ennemie du Père Alta est une femme qui prie />ottr (/«e les damnés souffrent davantage ! Horreur ! infamie ! Et ces Erynnies osent se dire chrétiennes, lisent parfois saint Paul le grand apcMre de charité ! Ah! que j'anathématise ici de toutes mes vigueurs indignées ce troupeau de béguines plus méchantes encore que stupides, et qui transforment l'Eglise de Dieu, TÉgHsc divine et lumineuse, en un abject et fétide ergastule, où jamais ne voudra entrer un être doué de

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raison, de bon sens, de noblesse d'âme. Jésus- Christ dans sa miséricorde est venu sauver toutes les créatures humaines, même les dévotes, môme les affectées du cretinisme le plus transcendantal. Mais par dieu! Que ces brebis galeuses restent enfermées dans leurs ténèbres, et n'aient pas de prosélytisme, et ne fassent point rejaillir le fiel infernal de leurs haines sur les vrais apôtres de l'Évangile, sur les quelques phares éclatants qui nous servent de guides parmi tous les brouillards, et ne séparent jamais de la foi la charité et l'espérance.

J'eus à cette époque la très grande satisfaction intellectuelle d'un colloque entre ce P. Alla et mon très célèbre et sympathique ami le docteur Max Nordau partisan des doctrines positives. Chacun sait que Nordau est un des hommes les plus distingués de ce temps,non seulementcomme savant technique mais comme philosophe et comme écrivain.

J'ajoute que sa bonne foi est éclatante et que chez cette nature si éminemment remarquable et riche de tous les dons, le plus noble cœur s'allie à l'intelligence la plus vive, à laperspi- ^ acité la plus profonde La discussion entre

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Alta et Nordau se prolongea pendant trois heures, bien entendu avec une courtoisie irréprochable, et à la fin de cet entretien fameux, depuis bien souvent renouvelé, l'apôtre de résotérisme catholique et le protagoniste du positivisme en étaient arrivés à ne plus être séparés que par l'épaisseur d'un lil de soie. JY^spère fermement que cette légère divergence s'eflacera quelque jour et que nous compterons Nordau parmi les nôtres, ce sera pour nous un grand plaisir et un grand honneur. Très peu de jours après j'eus encore la bonne fortune d'assister à une joute oratoire et philosophique du même genre entre le même Nordau et le Grand Maître de la Rosef Croix soutenant les mêmes doctrines que le père Alta, mais dépassant les frontières de la question religieuse et philosophique pour aborder l'examen général de toute les questions intellectuelles. Ce combat singulier fut admirable, indicible. Aucune analyse valable n'en peut être donnée. 11 se prolongea de sept heures du soir à une heure du matin. Nordau avec sa logique serrée, son érudition universelle, et son incomparable sagacité tendait à acculer son illustre interlocuteur dans une impasse et

arrivait tout près du résultat. Mais, à ce moment, le théupge catholique et occultiste avait une envolée sublime, tant dans le feu de l'idée exprimée que par la forme dont il la revêtait, et se dégageait superbement, par un trait, une formule, une sentence revêtant l'aspect transcendant qu'ont la plupart du temps ses énonciations. La conversation s'engagea comme par hasard sur les avantages et les inconvénients du café et s'éleva par degrés jusqu'aux plus hautes spéculations métaphysiques. Entre temps, les adversaires cessèrent leur divergence sur une région du terrain es. thétique,et communièrent dans l'admiration sans réserve des grands génies qui s'appellent Beethoven et Wagner. Bien que ses principes soient presque en toute matière différents des nôtres, nous avons toujours considéré Nordau comme un Rose-J-Croix honoraire, à cause de la grande amitié qull nous a toujours témoignée, des études remarquables^ impartiales et très sympathiques par lui consacrées à Texamen de nos manifestations; enfin en raison de la constante assiduité avec laquelle il a suivi tous nos efforts, encouragé toutes nos Gestes, exposé dans les grandes

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feuilles étrangères tous nos résultats obtenus. Que cet intellectuel aussi cordial que cérébral, fait énormément rare, reçoive en ces lignes Texpression de ma plus Adèle, de ma plus invariable amitié.

Vers la fin de la saison d'été de cet an de grâce mil-huit-cent-quatre-vingt-quinze, une des plus grandes dames de Faristocratie parisienne voulut s'offrir dans ses salons immenses la représentation de Babilou. L'anteur était déjà parti chercher sur quelque plage inconnue un repos bien gagné après tous ses labeurs : je dus organiser moi-même avec le concours de tous nos zélateurs Rosicruciens la préparation et l'exécution de ce spectacle : le souvenir m'en est resté bien curieux, bien singulier, bien fertile en enseignements.Gette entreprise offrait des difficultés inouïes de toute espèce ; la haute Patricienne à laquelle je m'empresse de rendre hommage pour son intention esthétique, ne voulait, malgré son immense fortune, consacrer qu'une somme extrêmement restreinte à l'exécution du chef-d'œuvre chaldéen. On rencontre souvent de ces bizarreries et de ces contradictions chez les personnes les

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mieux titrées et les plus opulentes. L^amoup du faste se mêle toujours à d'inconcevables mesquineries, à d'incroyables réticences de bourse, Les cachets de nos comédiens furent réduits à, des chiffres invraisemblables d'exignïté, et il fallut tout leur dévouement à notre idée et à l'œuvre du Grand Maître pour qu'ils consentissent à jouer dans ces conditions insolites. Du reste l'originalité la plus étrange régnait dans ce palais splendide : je fus admis un certain jour à l'honneur de déjeuner et je mangeai les plus excellentes choses sans qu'une goutte de liquide quelconque me fût offerte, pas même de l'eau : il n'y avait sur la table ni verre, ni bouteille, ni carafe. Je fus, il est vrai^ informé qu'aux environs de quatre heures, si je n'étais point encore parti, on m'offrirait une tasse de thé. Je pense que ces honorables personnes suivaient un traitement contre la polysarcie. Par suite des petites manies de son Altesse la maîtresse de maison, le rideau ne put se lever qu'à dix heures du soir... par exemple devant le plus beau parterre d'épaules aristocratiques et de nobles gorges qui se puisse imaginer. Vraiment l'aspect était d'une

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suggestion intense de cet océan de chairs tout illuminées de pierreries, et qui se mouvait et ondulait sous Téclat des lustres avec la grâce d'un roulis léger quand une douce brise caresse les flots. Le premier acte fut écouté religieusement et très applaudi... Ces personnes ont de bonnes intentions esthétiques et parfois de vagues échappées vers la compréhension de rintellectuelle beauté. L'admirable deuxième acte le plus saisissant, le plus sublime, commença à être troublé par les conversations et chuchotements ; la grande scène du renversement des dieux qui emballait jusqu'aux ouvriers du Champ de Mars ne souleva dans ce milieu archiselecte que des applaudissements discrets. Le troisième acte si pathétique s'acheva dans le bruit des causeries et des chaises remuées, et il fallut que Laguerre et Baude de Maurceley imposassent silence presque violemment à toute cette gentry faubourienne incapable d'une attention soutenue, d'une impression persistante,quand Tarchimage adresse à Sennakirib cette imprécation si merveilleuse d'énergique beauté :

« O conquérants 1 Race de guerriers, honte de la nature, déshonneur de l'histoire, vous

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n'entrerez jamais dans la vie éternelle. Entre le ciel et vous, barrière infranchissable, se dressera énorme et empesté, le charnier de vos gloires!;^» Je pris sur moi Taccomplissement d'un douloureux sacrifice : la suppression du dernier acte, ce chef-d'œuvre de poésie métaphysique qui eût été assurément profané par Tinatlention de l'auditoire. Du reste il était trois heures du matin au moment où le rideau se baissa sur le triple gémissement émouvant et grandiose : « Terre de Ghaldée ! Terre de Babiiou ! Terre de la Patrie ». Une jeune femme qui songeait au réveillon, n'osa-t-elie pas murmurer à deux pas de moi : « Soupe de Ghaldée.»

Il faut rendre cette justice à la grande dame qu'un souper remarquable fut servi, et tout spécialement à l'usage des Rose-j-Croix et des interprètes de Babylone. Cette fois les liquides ne manquèrent point et furent aussi abondants qu'exquis. L'aurore se levait quand nous regagnâmes nos demeures, heureux quand même de la manifestation, mais peu satisfaits de la légèreté de ces mondains qui s'étaient rendus là par genre, par chic, par snobisme, qui, sans être absolument

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clos aux sensations tragiques, n'avaient pas vibré comme il convient, n'avaient pas salué d'un suffisant hommage ce dialogue sublime tel qu'ils n'en avaient jamais entendu, qu'ils n'en entendront plus jamais : Nevermorb.

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Le chapitre où il est traité de la cinquième Geste doit être mis sous Tinvocation de la bonne déesse. Un grand événement venait de se réaliser dans de magiques circonstances :

Le mariage du Grand Maître. On fit autour de cette union un bruit énorme, une publicité colossale, autant certes que pour notre fameuse exposition de Tan de grâce ga chez Durand-Ruel. Trois mille articles de journaux furent signalés par Y Argus de la Presse. La cérémonie de l'église Saint-Thomas d'Aquin fut inoubliable. Trois étages de spectateurs se superposaient dans le temple regorgeant de foule ! Il y eut un très beau discours du vénérable curé de la paroisse qui eut la courtoi-

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sie et le courage de donner au Grand Maître son titre Rosi-crucien,ce que les dévots,paraîtilne lui ont jamais pardonné. C'était par une magnifique journée d'hiver, sous un de ces soleils, splendides à l'heure méridienne, et disparaissant si vite dans les brumes rouges d'un crépuscule glacé. Un plein contentement épanouissait tous nos visages. Nous avions la persuasion d'une apothéose, d'un parachèvement. Et d'une assomption glorieuse de l'ordre, entraîné par son Maître dans le repos de la domination conquise et les honneurs du triomphe. Une recrudescence de curiosité se produisit autour de l'exposition et le nombre des œuvres offertes et acceptées s'augmenta dans des proportions tellement considérables que la petite galerie de la rue de la Paix ne suffit plus à contenir les toiles et les statues symboliques qui affluèrent pour obtenir la consécration Rose-}-Crucienne. Nous louâmes, avenue de l'Opéra, une grande salle éclairée du matin au soir par la lumière électrique, et l'effet de cette clarté de féerie et de rêve sur les ouvrages exposés se trouva extrêmement favorable et très saisissant. Nous n'eûmes pas besoin, cette année-là, de recourir aux bons

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offices du gentilhomme Fourchon, le propriétaire de la salle, émerveillé de notre bruyante renommée, trop heureux de nous ravir à son confrère de la rue de la Paix, se chargea spontanément de tous les frais principaux et accès» soires, moyennant Fabandon d'une partie d** la recette. Pour la première fois, la haute expression d'art par nous représentée revêtait à l'avance une valeur vénale et appréciable en gros sous. C'était assurément un résultat considérable et dont nous avions tout lieu de nous féliciter. La presse hostile, n'étant point de cet avis, tournait en facile dérision ces chevaliers de l'idéal, qui tendaient leur sébille et vendaient à beaux deniers comptants des tranches de beauté abstraite, des boisseaux de canons esthétiques. Ceci fut écrit avec bien d'autres choses encore. Notre sérénité n'enfut point altérée. Nous possédions en somme malgré tout, assez de sens pratique pour préférer l'aisance au dénuement. Je ne sais vraiment pourquoi il est presque passé en adage qu'un idéaliste doit marcher pieds nus, qu'un poète doit mourir de faim. Trop souvent il en arrive de la sorte, et cependant d'illustres exemples en sens contraire ont maintes fois existé. Vic-

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tor Hugo, pour ne citer que celui-là, un grand t>armi les grands, divorça de bonne heure avec la misère, ce qui ne fit aucun obstacle à ses magnifiques compositions. Je sais bien qu'on s'en est vengé en le traitant d'avaricieux, je m'élève contre cette injurieuse assertion. Bien que dans son ensemble le caractère de Lamartine fut plus sympathique et plus haut que celui de son rival, sur le point spécial qui nous occupe, tout Rosi-j-crucien que je sois, je déclare, j'affirme préférer Hugo mettant de côté deux ou trois millions, au chantre de Jocelyn dissipant cinq millions dans un faste inutile, cinq millions qui ne provenaient pas uniquement de son escarcelle. Il faut renoncer à l'admiration exclusive de l'esthète aux longs cheveux, aux joues caves, à l'estomac creux et aux pâleurs phtisiques. Gilbert n'eut rien perdu à ne pas être un aussi iûfortimé convive et à prendre place en un banquet plus confortablement servi. Jamais la R-j-G n'a eu l'idée de spéculer et de devenir une affaire, elle a eu l'ambition tout à fait légitime de se suffire à elle-même puisque ses riches partisans ne se souciaient pas de la subventionner. Et elle devint une bonne ménagère sans croire

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pour cela encourir d'autres reproches que ceux des détracteurs qui eussent voulu la voir au bureau de bienfaisance.

La présence du Grand Maître fit défaut à Touverture de la Geste, il se trouvait à Rome auprès des chefs d'œuvre, ad sua limina^ et nous envoya de la ville éternelle un superbe mandement. Mais l'ordre était si bien hiérarchisé que l'absence duchef n'entrava point la manifestation esthétique et qu'il ne cessa en aucun temps d'exercer sa puissante action.

La foule se précipita comme aux précédents vernissages, huit mille cartes rouges — c'était la couleur du premier jour — furent encore dénombrées et nous vîmes défiler avec tout l'armoriai et le Tout-Paris artistique, la haute finance et même la basoche. Les marchands de tableaux, comme l'année précédente, accoururent dès les premiers moments, et je dois faire allusion à l'un d'eux, colossalement riche, qui demanda un jour l'autorisation de visiter en étant exempté de la rétribution de un franc perçue au tourniquet. Il fut imité dans sa parcimonie par un argentier des plus opulents appartenant à la banque cosmopolite et qui déclara ne vouloir entrer que gra-

tuîtement. Il ne s'agit pas de Rotschild. Le nom se termine par la première note de la gamme ordinaire. Je me crus obligé de faire au monsieur un mauvais compliment revêtu de la forme la plus courtoise,îl saisit le sens de Tapologue et me répondit,sincèrement je crois, cette phrase monumentale : Vous ne sauriez croire, monsieur^ Vennui matériel, étranger à toute question de dépense^ Vennui qu'il y a à mettre la main au gousset. On imprima de la sorte aux muscles du bras un mouvement contre nature qui est aussi disgracieux pour les autres que pénible pour soi-même. Naturellement je ne pus que m'incliner tout en songeant qu'un pauvre ne penserait point à protester contre Tanti-esthétisme du mouvement et affirmerait que ce geste est beau. Le même grand seigneur exotique déclara vouloir pour dix louis une toile qui fut vendue, 3oo louis le soir même : il possédait, il est vrai, de magnifiques cigares à six francs la pièce qu'il fumait voluptueusement sans jamais en offrir à personne. J'ai exprimé plus haut que j'écrivais une histoire et des souvenirs, non des coulisses^ et une anecdote de ce genre pourrait auprès de certaines gens

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passer pour- un potin coulissier.Ce serait une erreur complète. De tels récits sont l'occasion de hautes déclarations à portée philosophique et sociale. L'avarice qu'il ne faut pas confondre avec une sage économie, Tavarice chez tous antipathique, est véritablement odieuse chez les riches. Et je ne me lasse jamais de la stigmatiser et de la flétrir. Et dut-on m'accuser d'anarchisme, ce qu'on a fait du reste quelquefois, je ne puis m'empêcher de souhaiter quelques grammes de panclastite dans certains coffres-forts, aux environs de certaines bourses. Après la scène de M***, qui aimait si peu à ramener vers son corps, à la hauteur du ventre, son index et son pouce, j'écrivis dans un journal du soir inspiré pour ce fait, une chronique d'une virulence extraordinaire, tellement qu'on eut la velléité de me poursuivre en vertu de la nouvelle loi sur les associations de malfaiteurs. J'ai manqué cette auréole avec plusieurs autres.

Mais je me suis offert la satisfaction d'envoyer l'article au personnage en ut mineur, qui a, dû en trouver la lecture plus désagréable encore que l'effort nécessaire pour insinuer ses doigts dans la pochette du porte-monnaie.

Une nouvelle et importante recrue fut faite en ces jours-là pour Tordre du Temple et du Graal. Il s'agit d'un officier colonial désabusé revenant de TExtrême-Orient, avec une documentation fort précise très peu favorable aux Européens, qui exportent en ces contrées .lointaines le flambeau de la civilisation trop souvent accouplé aux torches incendiaires. Nous avons en Rose-Croix des sentiments particuliers sur Tarmée. Autant nous aimons et exaltons les héros tels que les Croisés, et tous les acteurs des grandes épopées françaises, autant nous exécrons les soudards et les pandores. L'habilude de traiter TOricntal comme une bête nuisible est philosophiquement monstrueuse et engendre les plus déplorables résultats. L'Oriental nous est inférieur pour la religion c'est incontestable, mais en philosophie, en psychologie, en morale même il est parfois capable de lutter avec nous. Les Kings Chinois sont des monuments de sagesse et de grande intuition métaphysique. J'admets parfaitement la pénétration occidentale mais plutôt par la science et la persuasion que par le fer et par le feu. Je sais bien qu'il est plus difficile de donner une bonne raison qu'un

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bon coup de baïonnette, cependant c'est à la prédominance de la raison sur la baïonnette que doit se mesurer la grandeur d'un peuple. La force n'est acceptable que mise au service du droit. L'épée n'est noble que si elle se brandit au nom de l'Idée pour le service des principes de l'établissement des lois éternelles. Le soldat que nous aimons s'appelle Lohengrin, nous préférons les cygnes aux chevaux des cuirassiers et la caserne qui possède nos dévotions exclusives aie nom sacré de Montsalvat.

L'officier désabusé nous fournit de très précieux renseignements sur l'intellectualité en Extrême-Orient et nous eûmes le contentement de vérifier la probabilité du premier centre d'expansion cérébrale chaldéen, et de reconnaître cette haute affirmation du Grand Maître:

L'Egypte et la Chaldée voilà toute l'histoire, les trigrammes de Fohisont sortis de nos temples, Dieu a créé le monde, Babilou l'a civilisé,

La Rose t Croix comme un centre lumineux appelait à elle tous les initiés du monde. Nous communiquions pour la première fois à cette époque, par voie épistolaire, avec tin célèbre

thérapeute du sud-est de la France que je ne désigne pas plus explicitement pour ne pas choquer son excessive modestie Cet homme, profond catholique, occultiste de premier ordre, accomplit des véritables, prodiges sans parler de sa prescience et de sa divination. Il n'est pas étonnant qu'il ait été souvent poursuivi, comme exerçant illégalement la médecine.

Mais un jour, M. le Procureur de la Républiqui à plusieurs reprises l'avait fait condamner, M. le Procureur a son enfant pris de la dipthérie. Les médecins désespèrent. Un reste de foi, excité par Tamour paternel se réveille au fond de Tâme du fonctionnaire : il accourt vers le saint qu'il a tant persécuté et le conjure de guérir son fils. L'apôtre lui répond : Je ne guéris point moi-même, je prie Dieu qui daigne souvent m'écouter : Votre fils reviendra à la santé si vous faites acte public de catholicisme, si trois matins de suite, à la cathédrale, vous recevez en état de grâce la sainte communion. Le magistrat s'empressa d'obéir et son enfant fut sauvé. L'exactitude du fait a été certifiée par le bénéficiaire même du prodige.

Je dois moi-même, hélas, rendre témoi-

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gnage à la clairvoyance surnaturelle de cet homme de Dieu. A un instant où le malheur semblait s'acharner sur moi avec une inconcevable persévérance, je consultai le thaumaturge par lettre signée seulement d'initiales sans qu'il eût le moindre moyen de connaître ma personnalité. Il me répondit que je n'étais qu'au début des épreuves qui me guettaient et que le passé n'était rien aj^près d'un très prochain avenir. Les réalisations qui suivirent à bref délai cette vaticination désolante la justifièrent de point en point avec la plus cruelle précision. Depuis j'ai eu du même voyant des prédictions meilleures qui se sont également accomplies.

J'eus le grand honneur et le grand bonheur pendant cette même année de connaître et d'approcher le vrai patriarche de l'occultisme catholique, et je puis dire de l'occultisme universel, car le véritable occultisme, est catholique. Le successeur et héritier vrai de Fabre d'Olivet et d'EliphasLévi, le marquis de Saint- Yves d'Alveydre dont je prononce le nom avec un profond respect mêlé de la plus haute admiration. Saint- Yves d'Alveydre est un prophète dans toute la signification exacte et ma-

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gnifique du vocable : II en a l'intuition infaillible, la splehdide éloquence, la majesté et la bonté. Sa Mission des Juifs est un des plus beaux monuments de philosophie historique qui ait jamais paru, plusieurs siècles des annales humaines y sont reconstitués par la seule puissance de double vue que possèdent les grands initiés. Une visite chez Saint- Yves eàt une ëemi-journée dans le vestibule du ciel aux limbes du palais des extases. J'ai l'immense satisfaction intellectuelle et morale d'être l'un des trois ou quatre, admis en ce véritable sanctuaire cérébral, Papus et Alta sont je crois mes seuls acolytes.

On arrive aux environs de l'heure méridienne et l'on est reçu à bras ouverts par ce haut gentilhomme qui possède à la fois toutes les élégances, toutes les distinctions, toutes les courtoisies faisant cortège aux illuminations de son esprit, à la sainteté de sa vie. Il vous conduit aussitôt dans le merveilleux oratoire qu'il a établi au sein même de sa demeure, dans la chambre où son admirable épouse, elle aussi une grande sainte, a rendu son âme au père miséricordieux. Il y a là de Tencens, des vitraux, des lampes, un autel

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