OSCAR WILDE
m'affirmait que je le jugeais mal, qu'il était une personne des plus simples, des plus candides, « pareil à un tout petit enfant ». En même temps, 1l m'adressait un exemplaire de cette Salomé, pastichée de Flaubert et de Maeterlinck, que le Boche Strauss a mise en musique. Je dois avoir encore dans mes archives cette explication de caractère, que je ne sollicitais pas, mais où les stigmates psychopathiques étaient nombreux et manifestes.
Wilde appartenait à cette catégorie d'êtres pour la fréquentation desquels il faudrait deux existences : l’une normale, l’autre qu’on leur consacrerait exclusivement. Dans l’espace de six ans, il s'était brouillé, puis raccommodé une douzaine de fois avec Schwob.
Voici un de ses récits, qu'il faisait à une table de restaurant, d’une voix pâle et grasse à la fois, sortant de son affreuse bouche molle, à la façon d’un phylactère de rébus. Je crois l’entendre encore : « Il était ioune fois un garçon, un pêcheur, comme sont souvent ces garçons de rien, très menteur, et qui, chaque soar, racontait, avec fôrce détails, en venant de la plage, qu’il avait viou ioune sirène. » — Au mot de sirène, Wilde levait la main gauche et la
rapprochait lentement de l’autre main, tenant la cigarette, en soufflant sur la fumée intermédiaire. — «Or, un soûr, 1l vit, en effet, cette sirène, et, ce soär-là, 1l ne conta absolument rien du tout. »
‘ Ici un silence, pour permettre aux auditeurs de développer mentalement la symbolique de l’anecdote. Puis Wilde pouffait d’un rire de grosse commère satisfaite et commandait à haute voix au garçon un breuvage compliqué. |
Le lien intellectuel entre Schwob et Wilde était leur commune admiration pour Villon, sur lèquel Schwob a écrit mainte page remarquable, leur commun attrait pour les classes dangereuses, le pittoresque des malfaiteurs, pirates, coupeurs de bourses, et pour leur argot. L'un et l'autre connaissaient à fond le slang, qui est le « jars » londonien, et l' « entravaient » avec une égale facilité. Mais Schwob avait une âme distinguée, exempte de toute tare secrète, et une sentimentalité judaïquement normale, au lieu qu'une source invisible distillait en Wilde des gouttelettes de poison, mêlées au flot de sa fantaisie. Il rappelait étrangement ce personnage doüble de