SCENE V
LE BOUGMESLlfE BA^LZAI
B A L Z A , conseiller de ville»
Le peuple brabançon ne voit pas arriver les Français en ennemis, mais en libérateurs; il est temps 'de prendre un parti.
Le Bourgmestre avec finesse.
Je ressens votre zèle ; c’est celui d’un véritable magistrat. Mais croyez-vous bien que les Bruxellois soient résolus de se rendre?
Le Conseiller be ville , e^yec chalçur^
* ^ / N’en doutez^ pas. - ,
Le Bourgmestre,^ part .
Feignons et voyons venir le's eVénemens. '
rr * . . ►
Le Conseiller dê vill2.
. Vous vous.-taisçz. ^ i.
La position est délicate; nos mœurs , nos lois sont bien différentes
Le Cqnî^ei vil/e.
Pour les changer , il ne faut qu’un moment ; pourriez-vous-vous refuser au jour qui nous luit, aux brillantes 'destinées qui nous attendent ^ Songez qu’à l’époque de notre ^première révolution’ du Brabant ^ nous avions, espere une régénération digne des hommes libres ; J oseph II , ce despote caché, sous les. dehors d’une philosophie trompeuse , nous l’a voiti promis; devions-nous compter sur la parole d uii^ roi?
Songez que nos fers sont encore les mêmes , ces fers qui’ nous ont ipîiis aviîis^et degrades) c|ue nous nenl’étions. Songez a*^ .P entrée triomphale du tyran qui assujetit nos; provinces ; représentez-»v.èus.Charles-Quint dictant au peu-, pie ses' lois ede^sang: “Voyez .ces magistrats chargés-des lieuse de -l’infamie lifi.prc.senter, à genoux , les ckfs de la ville de G, and ...Voyez actuellement quel est 4e i Souverain f qui. se pré-j sente à nos portes :4m peuple, libre , qui combat . seul contre tous les"' tyrans , poijr del^nGre la cause des peuples , et' quh rend aux nàtions leurs ■ droits, leur majesté, ét leur première énergie.. La nature trop long-temps assouj)ie, s’e.st enfin réveillée ; fatiguée , excédée du joug honteux que lui imposoit l’orgueil et la dépravation des cours , elle a fi*appé le premier .sçeptre.;.du
monde , et ce sceptre s’est brisé. Pourrions-nous ne pas partager, nous les magistrats du peuple, ce précieux enthousiasme qui conduit aujourd’hui dans nos bras le peuple libérateur. Pour moi, je ne puis vous le dissimuler, je les vois s’approcher de nos murs avec unesorte d’ivresse, dont je voudrois enfin me défendre, et que tous- les bons citoyens partagent âvec moi.
Le b O V K g n -E s T K 1E ^ froidement» .
• Je crains que vous ne vous trompiez ; chacun voit la révolution, de la France avec des inte'réts divers. Ce bonheur' si vanté ne sera peutêtre que la chûte de ce malheureux empire.
Croyez que comme vous j’aime la liberté; mais devons-nous prendre 'pour exemple *ua peuple qui n’a que de l’effervescence , et qui change aussi légèrement de gouvernement que de modes i croyez-moi, jugeons l’avenir sur- le passé;, depuis quatre ans les ' Français sdht encore en insurrection ; leur révolution est bien loin d’être achevée ; la fortune , il est vrai , favorise leurs entreprises; ils marchent de victoire en victoire ; mais vous ne me parlez pas des divisions , des divers partis, des ambitions des uns, des proscriptions des autres, de 'la guerre civile, qui est peut-être au moment d’éclater; que deviendront, je vous prie, ces fameuses conquêtes ?
Si une fois le feu se met dans l’empire, c’en est fait de la république. Les Français auront vécu,...
Le Conseiller de ville.
Eh bien! nous gémirons sur leur chûte; mais ils auront porté la hache aux trônes des tyrans ,
et
et les peuples béniront leur mémoire. Je connois votre ame ; toute entière à la vertu , elle ne voit que le bien public. De vaines prérogatives , de fastueuses promesses que vous prodigue une femme enivrée du rang suprême , peuvent-elles balancer un moment dans votre cœur, le bonheur de n^ériterune couronne civique ? ( ^ p^rt, ) Il [faut le flatter , c’est le seul moyen de le réduire , et d’épargner le iang du peuple.
Le b o u r g m e s t r e.
Connoissez-vous les ordres que j’ai reçus de l’archiduc ?
Le Conseiller de ville.
Non. Mais je les crois terribles.
Le Bourgmestre.
Ils vont vous faire frémir ; lisez.
Le Conseiller de ville prend U papier.
Il regarde attentivement le bourgmestre , et
lit.
« Trente mille hommes occupent les hau- » teurs d’Anderlech ; ils défendront l’entrée de » Bruxelles ; ils ne céderont leur poste qu’avec » la vie. Il est enjpint aux magistrats de ne
point rendre la ville. . Si les habirans fléchisse sent , faites sauter la mine ; le prince de » .Wirtemberg est là , pour protéger votre re- V traite et celle de vos amis. Les magistrats de
y ma ville de Bruxelles sont perdus s’ils me y trahissent. »
Albert, archiduc et gouverneur des Pays-Bas autrichiens.
( Jl arrête quelques momens ^ avec indignation^ après cette lecture. )
O tyrans ! que l’enfer a vomis et dispersés sur la terre pour la ravager! (Au bourgmestre .)
Et vous pourriez céder à ces menaces > Et vous pourriez, de sang froid, voir s’entrouvrir le gouffre où l’on veut engloutir un peuple tout ' vivant? Que de victimes innocentes qui vous tendent les bras ! Que de cris perçans reten- ' tissent dans mon cœur ! N’entendez -vous pas cette voix puissante de l’humanité , plus forte que tous les droits des tyrans , qui vous crie: quels sont les intérêts que tu défends? Quels sont ceux que tu immoles ? Ceux de la masse entière des citoyens, ceux de la raison , de la philosophie et de la nature , ceux de la souveraineté des nations, qui ne s’en sont dépouillées que pour assurer le bonheur commun , et . non pour assouvir les caprices , les passions d’un seul. Mettez actuellement dans la ba- ^lance de l’équité , les éternels et immenses intérêts des peuples avec ceux arbitraires des 4 rois.
Le Bourgmi^STRE, étonné., et à part.
Il me confond ; je ne sais que lui répondre. ^ Que ma position est embarrassante ! ( Haut. ) Suivez-moi à la maison commune , voici l’heure '
où la noblesse et le- clergé vont s’y rendre ; nous ne pouvons délibérer sans l’avis de tous. . .v
B A L Z A , V interrompant.
Ah î consultons plutôt la voix du peuple ; s’il a résolu de rendre la place, les efforts de votre noblesse et de votre clergé seront impuissans. '
Le Bourgmestre , en entrant dans la maison
de ville.
Vous pourriez avoir raison , cependant prenons le parti le plus sage.
Fin du premier acte.
Levée du rideau du second acte.
Le théâtre représente le camp des ennemis , hors des portes de Rntxelles, On voit ça^ et là un grand nombre de tentes , *de soldats et d'officiers ; celle du général est sur un des côtés du théâtre ; en face est une tente de cantinier , oh Von découvre une espèce d"^ amphithéâtre oh Von voit toutes sortes de commestibles. Madame Chariot est assise derrière une espèce de comptoir. Sa fille tire des fruits dé* un panier , et s^ occupe à les ranger sur V amphithéâtre. Le 'Cantinier Chariot entre avec une brouette chargée (T un baril de vin. Dans le fond du théâtre^ des , soldats s'occupent à faire bouillir la marmitte ; Vun épluche des légumes , Vautre taille du pain dans la gamelle ; tous les soldats sont çQSîumés avec Uur^ vestes et bonnets du matin.
pendant la, première scène , les soldats fini la soupe, la mangent, tous assis par terre y autour de la gamelle. Deux sentinelles sont en faction , et traversent alternativement le fond du théâtre. Grishourdon leur fait faire la prière avant le repas , et considère^ toujours madame Chariot ; i! va et vient dans le fond élu théâtre , et la regardant, il tire sa lorgnette .pour la mieux fixer.