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CHAPITRE PREMIER

Trente ans, presque jour pour jour, après la rencontre brûlante du garde-barrière et de Blanche Portrieu, Mariette Sauveterre, demeurée belle en dépit des années, sortait du bain, revêtait une ample robe de chambre de soie rose, lamée d'argent, et confiait ses cheveux blonds aux soins de M""® Prudevin, artiste capillaire. Cette énorme personne, jadis fluette, était de longue date son amie et un peu sa confidente. Elle lui devait le plus clair de sa clientèle. Mariette habitait un petit hôtel particulier, encombré de tableaux de prix et de bibelots, rue Raynouard. Entre plusieurs avatars, elle avail épousé, à vingt-deux ans, un ingénieur russe, Michel Oranoff, mort peu après de la fièvre typhoïde, dont elle avait eu un fils, Jean, maintenant âgé de vingtquatre ans ; ce fils avait fait la guerre comme médecin auxiliaire, était revenu sans dommage et poursuivait ses études dans les hôpitaux. Il habitait seul, rue Soufflot, un logement de trois pièces, et venait dîner, le dimanche, rue Raynouard. Sa mère

l'aimait passionnément, et lui cachait sa vie aventureuse. Elle lui laissait croire que l'aisance et même le luxe venaient de l'héritage paternel, ainsi que la rente mensuelle faite au jeune homme. La source de cet argent était, en réalité, fort impure. Aussi avait-elle repris son nom de jeune fille, afin d'être à la fois plus libre et de ne pas compromettre son fils. Mariette avait gardé le don singulier de susciter et de faciliter Tamour charnel entre les êtres. Elle tirait de ce maléfice, encore peu connu des psychologues et tout à fait ignoré des médecins, des gains parfois considérables. Elle l'avait perfectionné par l'usage. Elle-même avait eu et gardé plusieurs soupirants ou amants, riches et généreux, grâce aux libéralités desquels elle possédait environ une quarantaine de mille francs de rente, que d'habiles placements avaient augmentés pendant ia guerre. Bon an mal an, elle se faisait de soixante à soixantecinq mille francs de revenu, dont elle mettait de côté un tiers. Ainsi se constituait la^dot de Jean. Pour le reste, le bijoutier et collectionneur de tableaux Touque lui fournissait l'automobile indispensable à toute élégante. Le juif, marchand de meubles, Fred Murmel, lui renouvelait et entretenait le mobilier de son hôtel et sa toilette. Bêla Murmel, cousin de Fred, propriétaire de l'hôtel Sana au Bois de Boulogne, lui payait le linge, la nourriture et un valet de chambre, Joseph. Le loyer était réglé par le richissime banquier Olivier Gantois. Ces quatre personnages se doutaient vaguement, par des rapports de domestiques renvoyés et certaine sourde rumeur publique, de leur ténébreuse concurrence; mais ils

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n'en avaient point la preuve certaine et ne tenaient pas à l'avoir. Leur fatuité était, pour Mariette, une garantie de demi-aveuglement. Possédant une domestique stylée, sorte de paysanne limousine pervertie, fort jolie du reste, Madeleine Ibat, qui lui était dévouée comme un chien, la fille de Martial Sauveterre évitait les rencontres dangereuses entre ses amis. Quand ils devenaient exigeants ou trop pressan ts, elle les aiguillait vers une autre, actrice ou bourgeoise dévergondée, puis demeurait leur conseillère. Elle se reconnaissait à merveille au milieu de ces intrigues embrouillées, dont elle tenait, variait, cassait, puis renouait les fils de chair et d'or. Elle savait aussi éluder ces spasmes de la rancune et de la haine, qui succèdent si fréquemment à ceux de l'amour. Le mensonge était son élément, poussé jusqu'au point où il devient comme une sincérité seconde. Elle vivait dans une comédie financière et sensuelle, que sa ruse chaude et la lâcheté naturelle au mâle riche et nanti empêchaient de tourner au drame.

— Je ne te fais pas mal? — fît la Prudevin, promenant son démêloir d'écaillé dans la masse fluide des cheveux dorés.

— Si tu me faisais mal, ma vieille, je t'allongerais une gifle illico. Dis-moi, ne coiffes-tu pas la petite Vincenet, la femme du peintre cubiste?

— Une brune avec le nez pointu, mais faite dans la perfection. Oui, c'est une de mes clientes. Son mari est jaloux; il l'a peinte, censément pour en dégoûter les autres, sous la forme d'une bouteille carrée, avec un œil à côté du goulot. C'est à se tordre.

— Tu vas chez elle, ou elle vient chez toi?

— Elle vient chez moi.

— Quel jour? Je désirerais la rencontrer.

— Ah, ah, je vois ce que c'est, — la matrone leva son doigt goutteux, chargé de bagues, — tu vas la procurer à un de tes messieurs chics. C'est vrai que tu n'en rates pas une; mais avec celle-là, tout de même, tu auras du mal.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'elle aime son mari. Elle répète tout le temps qu'il a du génie et que ce serait monstrueux de tromper un pareil artiste.

— Donc, elle y pense.

— Comme toutes les femmes, mais c'est pour en chasser la pensée... Et qui comptes-tu lui offrir, ou à qui comptes-tu l'offrir?

Mariette réfléchit un instant, silencieuse, et ses yeux gris prirent une expression de dureté, cependant que sa voix musicale se faisait sèche, quand elle reprit : « Je devrais te répondre que ça ne te regarde pas; mais tu peux avoir ton petit rôle, et donc ta commission dans l'opération. Il s'agit de Touque, du bijoutier Touque...

Bon Dieu du ciel, un homme si comme il fauti

D'émotion, la Prudevin laissa choir son peigne sur la toilette, parmi les pièces du nécessaire en vermeil, aux initiales M. 5., car Mariette, là aussi, tenait à son nom de jeune fille.

Ah, tu vois que c'est intéressant! Touque s'est

toqué ou a touque » de cette petite femme. Je lui ai promis de m'en occuper. Du moment que tu la connais et que je puis la joindre chez toi, ça ira tout

seul; j'en fais mon affaire. Prenons date immédiatement. Tu as son numéro de téléphone?

La commère chercha dans son aide-mémoire : « Vincenet. Passy. 410.223. »

— Parfait, eh bien, demande-là. Voici l'appareil.

Une minute après, la communication étant rétablie, Mariette intervenait : « Allô, madame! Excusezmoi. Je suis une vieille cliente de M""* Prudevin. Ellcv m'assure que votre recette de henné est merveilleuse. Me permettrez-vous — c'est si indiscret ce que je vous demande-là! — d'assister en tiers à cette prochaine séance d'application, dont voxis venez de convenir? »

La chose ainsi arrangée et la coiffure achevée, la Prudevin, rangeant son attirail, demanda avec admiration : a Comment diable t'y prends-tu pour n'être jamais rembarrée, pour ne jamais ramasser de^ bûche? C'est que c'est dangereux de s'entremettre.' Avec un type comme Vincenet, s'il devine de quoi il retourne, tu risques un coup de revolver. »

Mariette haussa les épaules : « Le tout est d'établir un courant. Pour cela, il suffît de vouloir. Comme il y a des médecins qui soulagent leur malade par leur seule présence, je n'ai qu'à m'approcher d'une femme d'une certaine façon, qu'à lui parler d'une certaine façon, en tête-à-tête, bien entendu, qu'à la plaindre, à lui prendre la main, ou à la brusquer d'une certaine façon, pour l'avoir à ma merci. Alors je lui impose l'image de l'homme qui la désire, et ainsi elle le désire à son tour.

— En somme, c'est un truc... comment appeler ça... moral?

— Précisément... moral et immoral... Mais on

sonne. Ce doit être Théophile Chemaussan. A revoir, ma vieille; à jeudi chez toi. Nous ferons basculer la petite Vincenet dans les bras poilus de ce gorille de Touque.

Une soubrette, brune et vive, entrait, portant, sur sa robe noire, un tablier blanc qui faisait valoir son teint mat, son profil de camée rustique : « Madame, c'est maître Chemaussan. Il attend au bureau. »

— Bien, j'y vais, Madeleine, tu auras encore mis ce Chypre que je déteste. C'est bien la peine que je te donne de la violette ambrée.

Madeleine Ibat pâlit, rit et ne répondit pas. Son amoureux, le chauffeur Paul Flan, préférait le Chypre. Elle savait que maître Chemaussan préférait la violette ambrée. C'était un vieux satyre, qui poursuivait les jeunes femmes, et principalement les jeunes bonnes, de ses assiduités. Ce qui ne l'empêchait pas d'avoir l'étude d'avoué la plus fréquentée de Paris.

— Bonjour, maître, dit xMariette à cet homme petit, replet, au visage poupin, entre ses favoris grisonnants, occupé à feuilleter une revue.

Elle lui tendit son admirable main, qu'il baisa en connaisseur. Elle lui tenait la dragée haute et metlait tout de suite la conversation sur le terrain sérieux des affaires. Elle l'interrogea sur le meilleur placement d'une somme de quarante mille francs, qui venait de lui échoir et qu'elle ne voulait pas conserver chez elle. Chemaussan, curieux de sa nature, aurait bien voulu connaître l'origine de ce nouveau gain, mais il n'osait interroger sa cliente. Il indiqua deux ou trois valeurs ascensionnelles, qui ne lui semblaient point trop aventurées. C'étaient celles-là

précisément qu'il avait recommandées récemment à Jeanne Hévin, sœur de Mariette, demeurée veuve et sans enfants, établie fermière et grosse propriétaire au domaine de Mimenée, dans le Loir-et-Cher. Les deux sœurs ne se fréquentaient guère, mais s'écrivaient de temps en temps et elles avaient le même homme d'affaires.

— Il prospère toujours, maître Théophile, le patelin de Jeanne?

— De plus en plus fort, ma belle amie, comme chez Nicolet J'ai appris, indirectement, qu'elle avait fait deux cent mille francs de vin l'année dernière et que la récolté de cette année s'annonçait encore plus belle. Quant au bétail, c'est de l'or en barre. Jamais la paysannerie n'a été aussi riche qu'aujourd'hui. Mais comment n'allez-vous pas vous en rendre compte sur place? M""' Hévin ne cesse de se plaindre de ne pas vous voir.

— Que voulez-vous; la vie parisienne est un réseau dont on ne s'échappe point aisément, vous devez vous en rendre compte.

— Pour ma part, fît maître Chemaussan en frottant ses petites mains grassouillettes, j'ai embarqué ma femme et ma fille pour la Bretagne, et me voici garçon et libre.

Il prit ce que le peuple appelle un drôle d'air, regarda autour de lui, et se penchant vers Mariette, peu surprise, murmura à voix basse, d'un ton altéré : « Elle me plaît décidément beaucoup, votre femme de chambre. »

— Vous n'êtes pas dégoûté! Un des plus beaux corps que je connaisse et pas la moindre odeur

forte, ce qui est rare chez une fille de sa condition. Mais il y a une paille. Elle est fiancée au chauileur des. . . des. . . des. . . ah ! saperlotte, le nom m'échappe. . . des cousins de Tancrède d'Allaume qui habitent tout près d'ici, villa Scheffer... vous savez bien... Aidezmoi...

— Les de Turberie.

— Voilà le nom. Ah ! que vous me faites de bien ï Les de Turberie. Ce chauffeur s'appelle Flan, et il a un beau flanc, comme de juste, une prestance magnifique et pas froid aux yeux.

— Que c'est ennuyeux! Quel contretemps! fiJ l'avoué avec dépit, comme s'il eût parlé d'un contrat manqué. Ne pourriez-vous pas, étant subtile et bonne, arranger cela? Parole d'honneur, je suis prêt à payer ce qu'il faudra, cinq cents, mille, quinze cents, au besoin, pour trois jours à la campagne ou à la mer, auprès de cette fleur sauvage.

Mariette se mit à rire : « Charm.ant! Et qui remplacera ici ma soubrette pendant ces trois jours? »

— Notre prude gouvernante, Julie, celle qui reste avec moi en l'absence des miens. C'est une personne de tout repos et qui connaît bien le service. Faites ça pour moi, gentille amie, et je vous prouverai ma reconnaissance.

■— Vieux gosse, va, dit la jeune femme. Nous allons essayer quelque chose, mais je ne réponds de rien. (Elle frappa sur un timbre d'argent, don de Fred Murmel. Madeleme parut, jetant sur le couple un regard aigu). « Écoute, ma belle. Voici maître Chemaussan, que tu connais, qui est un brave et digne monsieur, qui est riche et te veut du bien. Il ne peut

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l^as croire que tu as, après moi, la plus belle poitrine de la rue Raynouard. Montre-la-lui. La vue n'en coûte rien. »

— C'est cela, c'est cela... ajouta le robin avec une avidité comique. Je demande à voir.

— A voir seulement, hein! fil Madeleine Ibat, avec une mine de soubrette d'opéra-comique que n'effarouche point la lubricité des vieux messieurs.

En deux temps, quatre mouvements, elle défît son tablier, dégrafa son corsage noir, ôta sa guimpe, son corset, et mit à l'air, non sans fierté, deux seins ronds, menus et fermes à la Boucher, un dos plat, deux bras de porteuses d'amphore, qui allaient à son visage régulier et railleur, à ses yeux brûlants. L'avoué admirait, sans parler, la bouche sèche. Mariette tapota le cou gras et les épaules de sa serrante, comme le maître frappe la croupe rebondie d'un poney : « Pas mal, n'est-ce pas? Le seigneur Paul ne s'embêtera point. Eh bien! à travers un billet de cinq cents en avant, un billet de cinq cents en arrière, cette nymphe campagnarde se laissera sans doute embrasser et caresser... pas devant moi, certes... Je me sauve dans ma chambre, où vous me rejoindrez, maître, quand vous aurez fini ».

Cette chambre était du style semi-anglais, semioriental, que Fred Murmel avait mis à la mode. Le lit, pièce unique, laqué de rouge, était large. C'était un principe chez Mariette de ne se point compromettre ouvertement dans son quartier, à cause de son fils et d'une réputation de bonne tenue qu'elle voulait garder malgré tout. Son don de passer ".naperçue, d'apparaître et de disparaître subrepti-

cernent, à la façon d'une chatte ou d'une mauTaise pensée, la servait beaucoup. Elle disait d'elle-même à son plus vieil ami, Tancrède d'Allaume : « Je ne me donne pas, je me prêle, et personne ne se reprend aussi vite que moi ». Près du lit, il y avait une petite bibliothèque contenant des poètes, des critiques et des philosophes, une bonne édition de Ronsard, le Villon de Champion, la traduction de Sénèque par Pintrel, de Téditeur Lardanchet, avec l'introduction de Maeterlinck, les Sermons de Bossuet, un Racine, un Molière et un Pascal. La petite campagnarde possédait un goût littéraire naturel, que les fréquentations amicales et amoureuses avaient affiné. C'était moins une vicieuse qu'une damnée. Elle savait parfaitement que sa vie était ignoble. Elle la comparait volontiers, dans l'intimité, à une fosse infecte, cachée sous un massif de roses. A certaines heures, elle s'en repentait sincèrement et les balbutiements de sa prière enfantine — car son humble mère était croyante — remontaient à son âme souillée, avec des aspects d'Artenay et l'odeur de l'encens mêlée à la pierre fraîche de la petite église. Mais elle avait honte de ces approches d'une acuité douloureuse et se jugeait indigne de les abriter, presque de les concevoir. C'était comme la lutte, en elle, de plusieurs influences héréditaires dont la pire était prédominante, avec résurgences soudaines d'un M soi-même » inconnu, étincelant et vengeur.

Elle ouvrit ses livres de comptes, qui mêlaient le stupre au calcul. Les choses y étaient indiquées de telle façon qu'en cas de mort subite, son fils pût lire sans comprendre. S'il se produisait une indiscrétion

des uns ou des autres, il croirait à la calomnie. Elle était précisément dans une de ces heures où la complexité des existences ténébreuses devient un fardeau pour ceux qui les traînent. Brûlant à mesure sa correspondance, elle aperçut un paquet de lettres cyniques de Touque et des deux Murmel, destinées à cette opération et que, pour rien au monde, elle n'eût voulu relire. Elle alluma du feu dans un grand bol de cuivre tout préparé et y jeta ces saletés tristes, qui se consumèrent. Les rayons du soleil se mêlaient à ceux de la flamme.

— C'est moi, fît la voix bougonne de Chemaussan.

— Entrez, Théophile. Et alors, ça va, les amours?

— Tiens^ vous faites un punch 1 dit l'avoué, rouge et déconfit. Cette petite Madeleine est insupportable. Ni pour or, ni pour argent, elle ne veut quitter son Flan pendant trois jours. « Nenni, monsieur, nenni, monsieur ». Avec ça, elle joue les paysannes comme dans un opéra-comique de Rousseau. Mais quelle poitrine et quelles hanches, saperlipopette ! Ce Flan, décidément, me dégoûte.

— Vous avez dû faire quelque maladresse.

— Réparez-la.

— Ah! non, mon camarade. Ce qui est raté est raté. Me prenez-vous pour une...?

Elle lâcha le mot cru, qui met au féminin un nom dé«rié de poisson. L'avoué la regarda avec étonnement, car elle surveillait d'ordinaire son langage et c'était un de ses attraits. Mariette déjà s'était reprise : « Revenons aux affaires sérieuses. Vous disiez donc que les actions de ce pétrole polonais... »

Une demi-heure après, la question d'argent étant réglée, Mariette interrogea Madeleine sur les motifs de sa répugnance : « Mille francs, c'est tout de même quelque chose, pour ton entrée en ménage avec Paul Flan. Songe un peu : mille francs, c'est presque un trousseau.

— Oui, mais il y avait les favoris, ces deux côtelettes, là, de chaque côté.

— Ah ! ce sont les favoris qui t*ont fait repousser mon vieux Ghemaussan?

— Maîtresse, ça lui donne l'air d'un juge au tribunal. Je ne pourrais pas faire l'amour avec un juge. Je croirais qu'il va me condamner en même temps. Non, pour trois mille francs, je ne pourrais pas.

— Mais s'il coupait les favoris...

— Alors, ce serait différent.

La jeune femme songea que, pour s'amuser, elle transmettrait cette exigence bizarre à l'intéressé. S'il consentait, ce serait drôle. Mais, de nouveau, on sonna et la récalcitrante Madeleine introduisit dans la chambre de sa maîtresse, rarissime privilège, Tancrède d'Allaume, le célèbre dramaturge.

C'était un ancien beau de cinquante-deux ans, de corps robuste, au visage imberbe et plein, sous les cheveux grisonnants et fournis. Il était riche, sensuel, pas mal alcoolique, brave, désenchanté, misanthrope, habitait huit mois de l'année à « Tancrède », magnifique propriété aux portes de Blois, le reste du temps à Paris, dans sa luxueuse garçonnière de la rue de l'Université. Périodiquement, il faisait jouer, aux Français ou ailleurs, un drame amer, subtil, plein d'un suc sauvage et vireux, qui allait

aux nues, ou tombait à plat, ravissant ou désolant le public, appauvrissant ou enrichissant administrateur, directeur, comédiens. Il présidait de façon fanlaisiste le « Club du Bon Monsieur », célèbre pour sa table et ses repas, agrémentés d'intermèdes licencieux. A quarante-cinq ans, il avait eu une flambée de passion pour Mariette Sauveterre, alors dans tout l'éclat de sa beauté et de sa jeunesse, mangé avec elle plus d'un million et « dissipe dans ses baisers » (comme il disait, parodiant Shakespeare) la substance imagée de cinq comédies tragiques. 11 avait, pour cette nature exceptionnelle, fatale, une secrète admiration et il était demeuré son ami : « Jamais je ne fais une nouvelle soltise sans la consulter. » Chasseur forcené, il courtisait les femmes de ses gardes, sans crainte d'un coup de fusil tiré le soir, par vengeance, au détour d'une futaie, cherchant en elles l'odeur de bois et de fumée, mêlée à celle de la peau, comn^e particulièrement propice à la rêverie. Son mauvais caractère était aussi célèbre que son bon cœur, car il ouvrait sa bourse sans compter, rachetant ainsi toute une lignée d'avares, de pingres et de grippe-sous.

— Bonjour, petite. Tu as une soubrette appétissante.

— Mais qui n'aime pas les favoris.

Et elle raconta à Tancrède l'aventure de Théophile Chemaussan et la condition préalable posée. Le dramaturge était enchanté : « Ce vieux Théo! 11 faut qu'il coupe ses côtelettes. Après ça, quel bateau nous lui monterons ! Je m'en vais prévenir tous les copains du « Bon Monsieur ».

— Ne fais pas ça secret professionnel.

— Va, laisse-moi rire.... Pour une fois que ça

m'arrive Mariette, regarde-moi, je m'embête.

J'ai cinq cent mille francs de rente, des chasses sans rivales, une meute unique au monde, des souvenirs qui me plaisent, bonne santé, bon appétit, de la facilité au travail, des amis pas trop perfides, des amies pas trop menteuses, la notoriété, la réputation, presque la gloire ; je ne suis ni neurasthénique, ni impuissant ni vicieux, à peine un peu dipsomane, comme ils disent, et je m'embête. Comment m'y prendre pour avoir un désir, mais là, sérieux, avec tout son équipage de satisfactions, de sottises, de désillusions et de regrets?

— Comment faire? C'est très simple. Vends ta terre, donne l'argent aux pauvres, brûle tes manuscrits, repars du pied gauche, sur de nouveaux frais, comme si tu débutais dans la vie ; épouse une nymphe de vingt ans sans le sou

— Elle me trompera.

— Naturellement. Tu souffriras, tu rageras, tu provoqueras son amant. Tu la renverras. Tu la rappelleras. Tu pardonneras. Elle recommencera. Tu écriras un drame là-dessus. Il fera four, parce que trop vécu et trop âpre. Aussitôt tu te présenteras à l'Académie, où tu seras refusé. Tu t'entêteras. Tu auras peut-être un enfant, avec toutes les inquiétudes délicieuses que cet objet comporte. Alors tu ne sentiras plus le poids de l'ennui sans cause et tu goûteras le charme de l'embêtement réel.

— Voilà un programme occupant, répartit d'Allaume, déjà rasséréné. Au fait, comment et

pourquoi t'ai-je quittée? Tu es la seule femme qui sache renouveler le plaisir, presque tout de suite après la possession.

— Ça, c'est un coiï^pliment.... Merci.... Ne regrette rien, mon ami. Si tu ne m'avais planiée là, c'est moi qui t'aurais plaqué, tôt ou tard, à cause de mon fils grandissant. La noce, la débauche, ça se dissimule. Un amant tel que'toi est forcément voyant et scandaleux. Alors, en face de mon Jean, tu n'aurais pas pesé cinq minutes.

L'homme de théâtre considérait avec intérêt cette belle fille en douillette rose, aux yeux devenus pers, à la mine railleuse, coiffée à la du Barry, semi-mondaine, semi-courtisane, qui faisait celte profession (le maternité. Elle éfaitsans doute sincère, mais jusqu'à quel point? Il le cherchait derrière ses regards fascinants, dont il se rappelait les premières atteintes, et qui aimantaient encore, après le plaisir le plus vif, les êtres soumis à leurs rayons.

— Ainsi, Mariette, si tu rencontrais maintenant

quelqu'un à ta convenance mais là, tout à fait,

comprends-moi bien tu le fuirais, afin de rester

maternelle d'abord?

— Cela m'est arrivé pas plus tard qu'il y a trois mois. J'ai retrouvé par hasard, dans un concert de Risler, un homme qui m'avait plu jadis, pendant huit jours, à qui je plaisais, qui alors n'était pas libre... et je ne l'étais pas non plus. Il m'a fait comprendre clairement qu'il était libre, que son sentiment pour moi durait toujours; et j'ai senti que le mien se réveillerait aisément. Mais aussitôt l'image de mon Jean s'est interposée entre la tentation et

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mon désir, et celui-ci s'est efTacé comme une brume de l'aube devant le soleil monlant...

— Toujours lyrique, cette Mariette.... Eh bien, contrairement à toi, j'ai découvert que mon instinct paternel était très réduit, presque inexistant. Tu sais que j'avais reconnu le lils que m'attribuait Rose Maillard, des Variétés, un grand gosse de quatorze ans, et que j'avais mis sur sa lête une somme importante. C'est mêmeThéophileauxfavor s qui s'était chargé de toute l'opération. Or, après une dizaine de visites à courbatures réciproques, nous avons compris, ce Raymond — il s'appelle Raymond — et moi que nous n'avions rien de commun et qu'il était inutile de nous fréquenter. Je lui ai fait cadeau de mon chien Tom, qu'il me préférait de beaucoup, et nous avons cessé, par un accord mutuel, une comédie paterno-filiale qui nous fatiguait l'un et l'autre.

Mariette sourit avec scepticisme : « C'est sans doute qu'il n'est point ton fils et que Rose Maillard t'a raconté un boniment.

— Tu crois à la voix du sang, toi? C'est bien vieux jeu.

— Si j'y crois ! En 1918, quand Jean a failli être fait prisonnier avec son ambulance, près de Château- Thierry, sans rien connaître de ce risque, j'ai été malade, brisée, hantée de cauchemars, pendant huit

jours. Lorsque sa pensée me saisit, brusquement, je suis certaine qu'il pense à moi. Il me tient lieu d'honneur, de dignité, de vertu... même de mémoire, car. Dieu merci, il m'arrive d'oublier.

Le dramaturge psychologue s'intéressait à cette

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femme, au fond sans méchanceté, qui avait causé la chute de tant de femmes et encouru la haine de tant d'amant.^ et de maris jaloux. Dans sa cuirasse d'indifférence cruelle, et presque professionnelle, il y avait donc cet énorme défaut, cette maille rompue : Tamour maternel. Il était stupéfiant, et contraire au principe de causalité et aussi de justice métaphysique, qu'elle n eût point été atteinte de ce côté-là. C'était son risque à elle, ce risque qui s'attache à tout être humain, et qu'il réalise tôt ou tard. Mais Tancrède jugea inutile de faire part de ces réflexions moroses à laprincipale intéressée. Use contenta de lui demander si elle ne craignait pas que son fils eût, un jour, des soupçons sur son genre de vie. L'allération de la voix de Mariette indiqua à l'écrivain qu'il était tombé juste.

— Touchons du bois! Écartons le présage! J'ai déjà mis l'enfant en garde contre les atroces calomnies du monde. J'ai même osé faire allusion à, celles qui couraient sur mon compte. Il m'a répondu qu'étant de première force à Fépée et au pistolet, et connu comme tel, il était bien certain de n'avoir jamais à relever une semblable infamie. J'ai énuméré les amants que l'on me prêtait, toi entre autres. Il a haussé les épaules. Sa confiance en moi a le quadruple bandeau.

— Aussi n'est-ce pas un bavardage d'homme, mais de femme, d'ex-rivale, de rosse pure et simple, que je crains, pour ton repos et le sien. Ne me réponds pas, comme le duc de Guise : « On n'oserait. » La femme, contre la femme, ose tout.

La sonnerie du téléphone tintait à ce moment

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précis; la mère se précipita sur l'appareil. Dès les premiers mots de la communication, son visage, transfiguré, devint celui d'une jeune fille, conversant avec son fiancé : a C'est lui, c'est Jean ! Il s'est rendu libre ce soir et il viendra dîner avec moi^ sans me supprimer pour cela mon dimanche. Ah! le chéri, il a deviné que j'aurai du mal à attendre jusque-lùl

— Calme-toi, ma pauvre amiel Quand les femmes commenceront à jouer un rôle important dans sa vie, il sera moins exact aux repas dominicaux de sa maman.

— Ah! c'est bien sûr, hélas! Mais laisse-moi jouir, sans appréhension, du peu de bon temps qui me reste. Si l'on conjecturait ainsi le mauvais avenir, la vie ne serait plus tenable.

Le gentilhomme s'en voulait d'avoir alarmé son ancienne maîtresse. Pour se faire pardonner, il lui proposa d'inviter Jean à l'ouverture de la chasse à Tancrède, où il ne retrouverait que quelques campagnards, ignorants des potins de Paris. Parmi tous ceux qui fréquentaient chez elle, d'Allaume était le seul dont Mariette ne redoutât point le contact pour son fils. Elle connaissait sa délicatesse et sa loyauté, et aussi sa rudesse, qui lui permettait de faire tairo les médisants. Il fut convenu que la proposition serait transmise, par sa maman, au jeune carabin. Ceci dit, l'ancien beau, qui ne désarmait point, en vint à l'objet principal de sa visite : « Ce n'est pns tout ça. As-tu, dans tes relations, une jeune femme, libre d'allures, ou une jeune veuve extrêmement jolie, intelligente, spirituelle, lettrée de préférence,

qui consentirait à passer plusieurs mois de l'année dans le Blésois, ou à y venir fréquemment, moyennant une honnête redevance, dont il ne serait jamais question entre die et moi, bien entendu, et que tu débattrais préalablement?

— Cela peut se trouver. Dans quelles limites, la redevance?

— Cinq mille fixes par mois, en dehors de petite cadeaux.

— Attends que je consulte mon livre d'adresses. Mariette avait repris ses yeux durs de cais-ière

attentive et ponctuelle. Elle prit, dans le tiroir d'un petit meuble, un calepin dont elle tourna les pages, murmurant des prénoms à demi-voix : « Juliette... Frai.cine... un peu âgée pour toi. Dans quelles limites préfères-tu rester?

— Vini^t-cinq, vingt-six, autant que possible.

— Blonde, brune, châtain?

— Châtain, yeux bleus, peau très douce, pas faiseuse d'histoires. Saine, bien entendu. Ah! cela, c'est important. Je suis parvenu à cinquante-deux ans sans accroc décisif. Je désire continuer de même et ne tiens nullement à finir, comme Maupassant, dans une maison de santé. Très peu de tréponème pour moi, sïl te plaît.

— Mon cher ami, fit la Sauveterre, nul homme, tenant une femme entre ses bras, et quelle que soit cette femme, ne peut se vanter d'en sortir sans dommage, moral ou physique. La possession d'une jolie fille de vingt-six ans, par un homme de cinquante ou cinquante-deux, n'est pas, je te le répète, pour celui-ci, un jeu de tout repos. En un mot,

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comme en cent, que cherches-tu, une aventure, ou une berquinade?

— Carrément, une aventure. Dussè-je en crever î Une aventure, qui me rende la faculté créatrice, assoupie chez moi depuis quelque temps. Une aventure, qui fasse courir dans mes veines un feu nouveau. Une aventure, qui me rende capable de me cacher, de me taire, ou d'être éloquent, de monter à cheval (bien que cela commence à me fatiguer), d'avoir des scrupules, ou même des remords, de faire plaisir, d'inquiéter; bref qui redonne quelque goût à mon existence insipide et facile.

— Le premier acte de Faust^ quoi.

— Si tu veux, moins le barbet fatidique et le breuvage de Jouvence.

Mariette examinait son carnet avec une moue significative : « Tu es un homme de lettres et un homme célèbre. Il est plus facile et plus difficile de ie chausser que de chausser un Touque, un Chemaussan, ou un Murmel. Plus facile, quant à ces jeunes personnes, qui sont portées là sur mes listes amoureuses. Plus difficile, quant à toi. Je ne puis l'offrir une petite dinde, ou une « bijoutière », c'est-à-dire une femme qui ne pense qu'à te faire dépenser de l'argent... Ah... tiens... oh non... fichtre... si pourtant... j'ai une idée... Mais quelles complications dans ta vie et dans la mienne, si cela réussissait, mon pauvre homme!... Ma foi, zut, mieux vaut n'y plus songer.

— Dis toujours, fit d'Allaume, alléché et calé dans son fauteuil à la façon d'un acheteur d'es^ claves. Dis toujours (répéta-t-il, en se levant et

marchant à soa ex-maîtresse, dont il renversa la charmante tête en arrière, avec ses mains fortes, où brillaient deux bagues). Bien mieux, au lieu de t'étrangler, comme le mériterait ta rosserie naturelle, je te fais cadeau de ce diamant, qui me vient de mon brave homme de père. Il est vrai, je t'en réponds.

— Pose-le là, grand nigaud et laisse-moi réfléchir encore. Vois-tu, ou non, un inconvénient à ce que la personne que tu cherches, ou plutôt que je cherche pour toi, n'ait appartenu à aucun autre?

— Pucelle! Parbleu, ça me rajeunira. Mais la responsabilité, en effet, devient sérieuse. Puis, comment sait-on jamais qu'une fille est pucelie?

— Il suffit qu'elle en ait la réputation. Tu souhaites des difficultés, des complications : en voilà une. Le tout est de juger si la flamme en vaut la chandelle. Allons, je crois que j'ai une photographie, d'après laquelle Lu pourras me donner ton avis et te décider.

Déjà la puissance bizarre, qui était dans la rouée, agissait et troublait Tancrède d'Allaume, au point qu'il en avait presque le frisson. Blasé sur toutes les rencontres possibles, sur toutes les surprises de l'amour et de la débauche, il se sentait comme neuf devant ce qui allait se passer. Ses mains tremblaient quand il prit la photographie, que lui tendait Mariette, et qui représentait une svelte jeune fille en robe de bal, avec des yeux d'une douceur brillante, un cou flexible et des épaules nues adorables. Il balbutia : « Il me semble que j'ai déjà aperçu cette fraîche silhouette-là quelque part.

— Cherche bien. En effet, tu connais cette charmante fille et elle te connaît. Elle a vingt-cinq ans de moins que toi.

— Alors, mt)n compte est bon!

— Imbécile, elle t'admire. Elle a été, trois soirs de suite, entendre ta dernière pièce : Les Serments inutiles. Tu lui plais physiquement. Elle te trouve même aimable, ce qui est un comble!

— C'est une personne de goût. Mais attends donc... attends un peu... Ce /nez court, ce regard fier, ce petit pied... c'est Denise Gantois.

— La nièce d'Olivier Gantois, le financier, mon amant ; parfaitement, c'est elle.

Tancrède d'Allaume regardait alternativement ce portrait et Mariette avec stupeur : « Tu crois ça possible?

— C'est difficile, c'est une œuvre d'art; c'est précisément ce qui me tente. La petite est plus que vertueuse. Elle est farouche. Orpheline, riche, vivant seule avec une vieille gouvernante qui me déteste, je ne sais trop pourquoi, elle a pour son oncle une tendresse calme, unie, sans arrière-pensée Elle aime les lettres; je la soupçonne romanesque. Quant à Gantois, il veille sur elle d'assez loin, mais jalousement. Elle est sa petite fleur bleue, le rachat sentimental et pseudo-paternel de sa vie inquiète et dure de pirate d'argent. C'est un personnage d'un de tes drames. Il sera piquant que tu introduises sa nièce dans ta vie morne et dans ton lit.

— Il compte dans ton budget, ce Gantois?

— C'est mon meilleur client... Il m'a eue certes quelquefois, et avec vigueur et entrain, je t'en ré-

ponds; mais je lui sers surtout d'introductrice (car il est brutal) auprès des jeunes poulettes qu'il convoite. Sa psychologie, assez banale, est celle du monsieur riche, qui pense que tout s'achète, même l'amour sincère.

— Vindicatif?

— Très. Comme un juif, bien qu'il ne soit pas juif. Il est capable de choyer son ennemi intime pendant des mois, avant de le poignarder dans le dos.

— Alors, gare à toi, s'il s'aperçoit de quelque chose !

Mariette prit à sa trousse un étui d'or, d'où elle tira une cigarette d'Orient : « Sans le danger, mon petit, le monde serait fade. D'ailleurs il n'arrivera rien de fâcheux... si ce n'est, peut-être,, on mariage avec Denise.

Cette hypothèse, peu vraisemblable, enchanta Tancrède d'Allaume, qui se mit à riro bruyamment, comme au théâtre. Son interlocutrice avait allumé sa cigarette et suivait du regard les anneaux bleus. Elle ajouta : « Ce serait sans doute ce qui pourrait l'arriver de mieux. Au milieu de tous tes estrambords^ comme disent les Provençaux, tu es un homme de foyer, sans foyer. Les véritables bohèmes, comme moi, sont rares. »

M.iis Tancrède, distrait de toute philosophie, était revenu à la photographie de la belle fille, dont la vue lui mettait déjà l'eau à la bouche : « Ma chère Mariette, si tu réussis, je te ferai un cadeau royal... lintendons-nous, si tu réussis en deçà de M. le curé, <il de M. le maire. Car s'il s'agissait d'une présenta-

tion en règle, alors ce ne serait plus de jeu. A aucun prix, n'est-ce pas, à aucun prix je ne veux aliéner mon indépendance... De quelle couleur, dis-tu, que sont ses yeux?

— Noirs, ambrés plutôt, comme deux grains de café.

— La voix, comment?

— Un timbre de cristal. Dans la conversation du moins, car je ne l'ai pas entendue parler à voix basse, et c'est cela le plus intéressant, à mon avis. Entre le chuchotement et le soupir, là est le grand attrait de l'accent féminin. C'est comme le crépuscule du son, issu de nos lèvres équivoques.

Le gentilhomme se leva pour prendre congé :

— Serait-il indiscret de te demander comment tu vas t'y prendre?

— De la façon la plus simple du monde, vous vous rencontrerez ici, comme par hasard.

— Quand cela?

— Tu es bien pressé. Il faut quelques travaux d'approche, pendant une ou deux semaines environ. Je te téléphonerai le jour et l'heure.

— Que devenir d'ici là? Je suis impatient Mariette montra du doigt sa petite bibliothèque .

« Fais comme moi. Relis les bons auteurs : une page de Montaigne, une lettre de Sénèque, c'est, pour l'esprit, l'équivalent du tub pour le corps. Où alors imagine un drame. Ce n'est pas la matière qui manque : moi, toi, les autres... »

Une fois seule, Mariette glissa à une sorte de songerie morose qu'elle connaissait bien et qui aboutissait à une hallucination périodique. C'était inti-

tulé La pêche du diable : une immense étendue d'une eau transparente, où diffusait la lumière solaire, mais qu'on devinait maléficieuse. A travers cette eau courante, glissaient des humains des deux sexes, nus et rapides, au-devant desquels venaient des appâts, en forme de vices, de toutes tailles et de toutes couleurs. — Comment cela, des vices? Un vice n'a ni forme, ni dimension, ni couleur — Pardon, c'étaient comme de petits morceaux de viande, que la songeuse savait être à la fois parfamés et empoisonnés. Nageurs et nageuses mordaient à ces tentations, errantes entre les couches de l'onde bleue, verte et dorée. Crac, aussitôt d'un seul coup, le diable, assis sur la berge, pareil à un maussade et gigantesque bouc de la taille de l'horizon, tirait la ligne invisible, l'appât et l'être visibles. Pêcheur monstrueux, il détachait de l'hameçon, arrachant quelquefois la bouche sanguinolente, l'homme, jeune ou vieux, la femme, tordue, crispée, convulsée. Il jetait ça pêle-mêle dans un grand panier, ouvert et grouillant à côté de lui, puis lançait de nouveau le fil fatal.

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