‹ L'entremetteuseChapitre 4 sur 10 · CHAPITRE il · texte numérisé non relu

CHAPITRE il

Jean Oranoff, le fils de Mariette Sauveterre, sortait de l'hôpital de la Charité, où venait de prendre fin la leçon clinique, au lit du malade, de son maître Viorne. Celui-ci l'avait chargé de monter prévenir chez lui, rue Soufflot (presque en face de chez Jean), qu'il ne rentrerait pas déjeuner. Le jeune homme était heureux de faire cette commission, qui lui permettrait sans doute de rencontrer la délicieuse Emilienne Viorne, fille du savant, dont il était éperdument épris. Jean était un beau, blond, mince, gaillard de vingt-quatre ans, loyal et droit, très sportif, nullement querelleur, naturellement laborieux. Il avait été reçu premier à l'externat, l'année précédente, en sortant de la guerre, oii il avait mérité, comme médecin auxiliaire, une belle citation et la Légion d'honneur. Maintenant il préparait l'internat. Il était considéré à l'École comme un sujet exceptionnel. La forme étrangère de son nom, et le silence qu'il gardait sur ses origines, faisaient qu'on le croyait orphelin. La concierge même de la

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maison où il logeait, au cinquième de larue Souffïot, ignorait le nom de la jolie femme qui venait lui rendre visite de temps à autre, et qui « se faisait passer pour sa maman ». Mariette avait soin de ne pas se servir, en ces occasions, de son automobile, afin d'éviter les bavardages du chauffeur de Touque. Jean, de son côté, par une sorte de dissimulation qui lui était naturelle, et qu'i] tenait, sans doute de son hérédité, demeurait hermétiquement fermé sur les circonstances sentimentales de sa vie d'étudiant, notamment sur ses relations avec les Viorne. 11 savait, sans approfondir, que sa mère était mêlée à un milieu mondain, dont les mœurs et les ragots lui faisaient horreur. L'un et l'autre évitaient de se poser des questions, banales ou précises, sur leur entourage et leurs fréquentations. Une seule exception à cette règle : Tancrède d'Aiiaume, aristocrate véritable et d'une discrétion qui s'alliait, chez lui, au sentiment le plus vif de l'honneur. 11 était convenu, entre Mariette et Tancrède, que celui-ci était un vieil ami du père de Jean, l'ingénieur russe Oranoff, mort une vingtaine d'années auparavant.

On était à la fin de juin. Le ciel était orageux, sombre et Paris d'une blancheur crayeuse. Jean, stimulé par la leçon puissante qu'il venait d'entendre, remontait le boulevard Saint-Michel, d'un pas alerte. Il se sentait plein de confiance dans l'avenir, si seulement il pouvait, un jour, épouser celle qu'il aimait et qui possédait une nature ardente et romanesque comme la sienne. 11 n'avait encore rien laissé deviner à Emilienne des sentiments qui l'agitaient, mais il se rendait compte que sa pré-

sence ne lui était pas désagréable et il ne pensait pas qu'aucun obstacle pût venir des parents de la jeune iîlle, une fois qu'il aurait passé le difficile concours de l'internat. Ses maîtres et ses camarades estimaient qu'il serait reçu d'emblée ,et dans les premiers. Il était sûr de sa mémoire et il n'était aucune question, d'anatomie ou de pathologie, sur laquelle il ne fût certain d'écrire quelques pages documentées, conformes aux doctrines consacrées, lesquelles changent environ tous les dix ans.

L'appartement des Viorne (qui vivaient fort modestement, le père ne faisant pas de clientèle) se trouvait au quatrième étage d'une des hautes et étroites maisons de la rue Soufflot. Le jeune hommeavait là, sur un petit espace, tout ce qu'après sa mère, dont il ne soupçonnait pas les dons pervers, il admirait et chérissait ici-bas, avec la fougue et l'exclusivité des ânnes innocentes. Sa tendresse fougueuse comportait l'aveuglement. Elle se repaissait d'illusions diverses, jusqu'à cette mélancolie où, dit-on, commencent les poètes. 11 fréquentait ceux-ci et la haute littérature, comme Mariette, dont il était l'élève sur ce point. Il avait fait ses études, en qualité de pensionnaire, à Lille, puis à Sainte-Barbe et à Louis-le-Grand; et, tout de suite, et pour cause, il avait eu sa petite installation, enviée, d'étudiant libre au Quartier latin. Mais, de loin, la Sauveterre guidait ses lectures, avec le goût singulier qu'elle tenait de la nature et de certains de ses amants. Or, le grand défaut des étudiants en médecine, et qui les accompagne parfois toute leur vie, est le manque de culture générale. Car c'est

cette culture, non la science, qui fait l'homme. Jean échappait, grâce à sa chère maman, à ce défaut.

Il y avait encore, chez les Viorne, — car les objets suivent les mœurs des gens, — une sonnette d'ancien style, avec un timbre non électrique. La servante, Félicie, qui vint ouvrir et qui faisait tout le service, avec une femme de ménage et, les jours de réception, le concierge comme extra, portait une coiffe paysanne. Sa bonne figure ridée, telle une grosse nèfle, exprima le contentement quand elle vit Jean ; « Madame n'est pas rentrée, mais mademoiselle es\, là. » Le garçon pénétra dans le cabinet de travail confortable, encombré de livres, qu'il connaissait bien. Il y avait, sur la table, le portrait de M™* Viorne, personne douce, effacée et timide, et celui de sa fille, en robe de ville, avec ses traits lins, son air décidé, ses beaux cheveux, mais sans le prestige de sa jeune vie. Une minute après, î'^milienne entrait, comme une nymphe dans un îluide d'or, car elle était d'un blond chaleureux, et tendait sa petite main vive à son camarade : « Ah I Jean, vous tombez bien, asseyez-vous là. Je suis inquiète. Vous n'avez entendu parler de rien... du krach d'une nouvelle banque?

— Moi, pas du tout. Mais je ne connais rien aux choses de finances.

— C'est vrai! Je m'imagine toujours que vous savez tout. Eh bien, voilà : La petite fortune de mes j)arents — encore réduite depuis la guerre — a été ijlacée, il y a deux ans, à la Banque des InW-rêts Mondiaux^ rue d'Aumale, sur le conseil de l'oncle Viorne... celui qui est mort il y a six mois, en me

laissant toutes ces belles dentelles. L'oncle était du Conseil d'administration de cette banque ; il a beaucoup insisté, et finalement père et mère, assez peu enthousiastes au début, se sont décidés. Or, il est question, depuis une semaine, à mots couverts, dans les journaux, de l'effondrement d'une maison de crédit, qui serait précisément celle-là.

— Ah diable! C'est un accident fréquent aujourd'hui.

— Ce qui ajoute encore à mon inquiétude, c'est que les parents ne se doutent de rien. Voyez-vous qu'ils se trouvent ruinés, comme cela, crac, du jour au lendemain!

Jean était ému de l'émotion de son amie et aussi d'une telle perspective. Par ailleurs, il songeait que cetle perte d'argent lui permettrait d'avouer son amour à Émilienne et de demander sa main, sans qu'on le soupçonnât d'une arrière-pensée de lucre. Mais, en ce cas, ne préférerait-elle pas épouser quelqu'un de plus riche que lui et qui rendît à sa famille la petite aisance indispensable.

La jeune fille, dont les regards bleus et mauves avaient pris une expression pathétique, continua : « Personnellement, je ne crains pas la misère. Mais je n'en supporte point l'idée pour papa et maman. Tout, je ferai tout, vous m'entendez, pour leur épargner ces affres horribles, étant données la fierté de papa et la timidité de maman. Maintes fois, je leur ai entendu dire, devant moi, que la totalité de leur avoir était maintenant dans cette maudite banque.

— Mais étes-vous sûre de cette déconfiture, ou

bien est-ce simplement un racontar, comme il en court, depuis un an, sur toutes les entreprises de crédit?

— Vous avez raison, il faut s'en assurer... Êtesvous libre cet après-midi?

— Je me rendrai libre au besoin, certainement.

— Eh bien, rendez-vous aux galeries de l'Odéon,, à trois heures. Vous m'accompagnerez rue d'Aumale et nous tâcherons de nous rendre compte de la situation par nous-mêmes.

Jean ne put s'empêcher de sourire : « C'est que rien ne ressemble, du dehors, à une banque prospère comme une banque qui va déposer son bilan. Du moins, je le suppose. Les garçons de bureau ne portent pas le deuil... avant. Ni les dactylos.

— Vous me prenez donc pour une petite fille- J'ai là un ami, un chef de service, M. Cometais, es qui j'ai toute confiance — attendu qu'il a un sen* timent pour moi — qui est un financier remarquable, et qui me dira sûrement la vérité,

— Ah! M. Cometais a un sentiment pour vous, et il me faut vous accompagner à son bureau! Eh bien, vous me faites faire un gentil métier !

— Je vous le demande comme un vrai service. Songez donc si papa et maman n'avaient plus la moyen de garder leur appartement, ni de jpayer les gages de Félicie !

Fort Imaginatif lui-même, Jean trouvait que l'imagination d'Érnilienne allait vite. Même s'il perdait ses économies, le professeur Viorne était assez célèbre pour se faire rapidement, le jour où cela serait nécessaire, une belle clientèle. Mais, à celte

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supposition faussement rassurante, la jeune fille secouait la tête : « Père est un véritable savant, il « vit dans la lune. Ses travaux de psychologie « pathologique n'ont pas actuellement de conclu- « sion pratique et visent une catégorie de malades « — les aliénés, ou semi-aliénés — pour lesquels il « faut une installation spéciale, un sanatorium, « autant dire un premier établissement de plusieurs « centaines de mille francs.

— Il les trouverait, avec sa grande réputation.

— 11 les aurait peut-être trouvés avant la guerre. Aujourd'hui, c'est autre chose. Les capitalistes vivent dans la méfiance et dans l'attente. La mort de mon frère Louis, à la fin des hostilités, a enlevé son énergie à papa. Et puis on ne change pas sa vie à soixante-cinq ans.

L'angoisse de la jeune fille était si réelle, si poignante que Jean, à son tour, en fut effrayé : «Tout, je ferai tout, répétait-elle, pour assurer à ces pauvres gens une fin tranquille. Malheureusement, je n'ai ni relations ni appuis. Nos amis sont ou des médecins, d'un égoïsme effrayant, car la fréquentation de la maladie et de la mort dessèche le cœur en général...

— Mais non, mais non.

— Mais si, Jean, et vous le savez comme moi... Ou des petits bourgeois grippe-sous et que la cherté de la vie affoUe. Nous n'avons, dans notre entourage, aucun nouveau riche.

Ici, le jeune étudiant pensa aux relations de sa mère, qui fréquentait de richissimes banquiers, notamment un certain Gantois; mais il avait Tin-

tuition que mieux valait laisser cela dans Tcmbre, et même dans la nuit. Le professeur Viorne était un homme d'une certaine rigidité, porté, par ses études, à voir le mal partout et que le simple aspect d'une femme en grand décolleté alarmait. Il ne parlait jamais à Jean de sa famille, et M°^® Viorne imitait cette réserve. Il serait temps d'aborder la question, le jour où des fiançailles seraient en vue. Le brave garçon comptait, à ce moment-là, demander conseil à Tancrède d'Allaume, grand arrangeur de difficultés de cet ordre et revêtu, en outre, de son double prestige de gentilhomme et 4*auteur dramatique célèbre.

— Comme il fait sombre, dit Emilienne pour changer de conversation, et cet orage qui n'éclate pas î

Ils se séparèrent, après que Jean eut averti la jeune fille que le docteur ne rentrerait pas déjeuner :

— C'est un peu bête, j'oubliais le prétexte de ma visite...

— Le prétexte?...

Il rougit :

— Je veux dire, le motif. Alors à tantôt, trois heures, Odéon, côté de la librairie Flammarion. Ne vous dérangez pas pour m'accompagner. Je connais^ le chemin.

Il n'avait qu'à traverser la rue pour rentrer chez lui. De son balcon, il apercevait Emilienne au sien, et ils s'adressaient parfois, de loin, de petits bonjours discrets. Comme il passait sous le porche :

— Monsieur, dit la concierge qui faisait les cuivres, une loque à la main, madame votre mère est chez vous.

Il élait assez rare que Mariette vînt ainsi chez son fils, en surprise, demander à déjeuner. Mais celte petite escapade était alors, pour elle et pour lui, une grande fête. Elle apportait un plat froid, généralement une volaille, une salade de légumes, et mettait le couvert elle-même, aidée de la femme de ménage, pendant que celle-ci gémissait sur ses rhumatismes. Ce matin -là, on lui aurait donné trente ans, à la Sauveterre ; son teint clair, relevé par un corsage légèrement échancré de dentelles noires et animé par la joie, semblait le reflet d'une conscience pure; nul n'aurait soupçonné que ce corps blanc, jeune et souple, plein d'élan, puis penché sur les travaux ménagers et la gourmandise, eût servi aux plaisirs de plusieurs hommes, trop souvent exigeants et ardents. Elle et Jean — son Jean — s'embrassèrent trois ou quatre fois, car elle se moquait pas mal de sa poudre.

— Que tu es chic, maman ! Tu vas au bal en sortant d'ici?

— Non, jeune crétin. Je ne suis pas chic. Je suis à mon aise à cause de la chaleur. Cet orage se fait vraiment trop désirer.

Juste à cet instant, un roulement sourd passa, sous la nuée noire, au-dessus du vieux Paris. Un coup de vent fit battre les fenêtres ouvertes.

— Nous avons comme menu un pâté, dit Mariette, le vieux veau et jambon classiques. Il n'y a encore que ça de vrai. Je pense qu'il te reste un fond de moutarde. Plus, une salade de haricots blancs, que j'assaisonnerai moi-même, si tu permets. De quoi se composait ton déjeuner?...

La femme de ménage répondit :

— Une côtelette et deux œufs au miroir, comme d'habitude.

Elle préférait « au miroir » à « sur le plat », comme plus distingué. Puis, sans attendre qu'on lui en donnât l'ordre, elle se retira discrètement dans sa minuscule cuisine, laissait en tête à tête la mère et le fils. Mariette inspectait à son tour la tenue de son garçon :

— Qui t'a fagoté ce complet de couleur indécise 7 Un petit tailleur de quartier au moins.

— Mais non, il vient de chez Stultin, rue de Tournon.

— C'est ce que j'appelle un petit tailleur de quartier. Le veston t'engonce, te « tible », comme on dit dans le Loiret. Tu vas me faire le plaisir de t'en commander un autre, que je te paierai, chez Fred et Verseur, rue de la Paix. Ou plutôt je choisirai l'étoffe dès demain et tu passeras pour tes mesures aprèsdemain.

— Ohl maman, c'est de la prodigalité! Et combien inutile. Pour un candidat à l'internat des hôpitaux, la tenue n'importe guère, tu peux m'en croire, et Fred et Verseur sont superflus.

— Erreur. Ton père était très soucieux de son vêtement et c'est ce qui me l'a fait remarquer d'abord. Si tu veux plaire aux jeunes filles — et aussi aux femmes —, crois-moi, renonce à ce Stultin.

Tout en parlant, mangeant, riant, Mariette regardait autour d'elle, s'assurait que son chéri ne manquait de rien d'essentiel. Elle avait l'œil prompt et implacable, remarquant tout objet nouveau, toute

dégradation d'un objet ancien : « Madame l'inspectrice », l'appelait Jean, moqueur. De lemps en temps, il prenait sa belle main, tendrement, par-dessus la petite table, puis la remettait sur la nappe, avec précaution, ainsi qu'un bijou précieux. Alors que son regard pénétrant fuyait celui de l'homme, toujours chargé d'une enquête ou d'une inquiétude importunes, elle buvait des yeux son enfant, qui lui représentait toute la beauté, toute la noblesse de cœur, toute la spontanéité d'ici-bas. Cependant, les démonstrations extérieures de cette véritable passion maternelle n'avaient rien d'excessif, ni de romantique, ni même de simplement théâtral. Femme d'un goût parfait, jusqu'à l'extrémité de ses ongles roses, la Sauveterre se serait bien gardée d'effaroucher son fils, ou autrui, par l'étalage d'un sentiment trop profond pour supporter rien de factice, aucun ornement vain. Sa vie était suspendue à celte vie, voilà tout. En sa présence, elle ne sentait plus aucune souillure. Elle se voyait presque comme il la voyait. Elle mettait volontiers la conversation sur ce mari, dont la mort avait été pour elle à peine une délivrance, et qu'elle n'avait jamais aimé, auquel elle ne pensait jamais, en dehors de cette pieuse petite comédie périodique. Elle aurait voulu transmettre à cet enfant candide et vif toute son expérience terrible, mais dénuée de toute sa perversité. Craignant pour lui une instruction trop exclusivement scientifique, par là même incomplète et faussée, elle lui parlait art, philosophie et littérature, avec son sens aigu des nuances, cherchant à l'intéresser le plus possible, à lui inculquer le respect de ce qui esi

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réellement beau et roboratif. Lui se laissait faire, respectueux, l'admirant, heureux de cette douce supériorilé de l'esprit dont elle le maniait et l'entourait, sans le blesser ni l'humilier. C'eût été un spectacle émouvant que celui de cette malheureuse, perdue dans la matière, vouée à tous les fléaux, directs ou indirects, de l'amour vénal et charnel, mais ne dévoilant à son fils que ce qu'il y avait en elle de non corrompu et n'agissant sur lui que par les pures voies spirituelles. Ce spectacle, malheureusement, une simple femme de ménage était incapable de le comprendre, tout comme la concierge, et toutes deux se creusaient la tête pour savoir « ce qu'il y avait là-dessous » et ce qu'était cette mère élégante, tombée de la lune, qui parlait efiectivement comme une mère, montrait toutes les sollicitudes d'une mère, sans cependant avoir l'air d'une maman. Mariette faisait son café elle-même, dans un petit appareil spécial, que Jean rangeait ensuite soigneusement au fond d'un placard, et elle le buvait brûlant. Elle regarda sa montre. Le temps passait vite. Déjà deux heures ! Il lui restait à parler des vacances, grave problème posé chaque année depuis la guerre et chaque année vaillamment résolu.

— Mes vacances, maman, elles compteront peu cette année. Jusqu'au 15 août, je ne quitte point Paris, à cause des conférences de l'internat. A cette date, où seras-tu, toi?

— Oh ! moi, en pleine frivolité ; à Deauville ou ailleurs. Je ne t'invite pas et, si je le faisais, tu te garderais bien de venir, mondain comme je te connais.

— Certes, ^a plage à la mode n'est pas mon affaire. Nous irons sans doute, avec des copains, passer une quinzaine à Fontainebleau.

Jean n'ajoutait pas que les Viorne iraient, comme chaque année, en villégiature à Barbizon, et qu'il espérait être invité, une ou deux fois, à passer la journée chez eux. Quant à septembre, eh bien, le 15, il rentrerait à Paris pour le dernier coup de fion du concours. Restait la période du 1" au 15, sur laquelle il n'était pas encore fixé. Sa mère l'attendait là. Elle lui expliqua que Tancrède d'Aliaume insistait pour que le fils de son vieil ami Oranoff vînt faire l'ouverture de la chasse le 5 septembre, à Tancrède même : u C'est un admirable domaine, près de Blois. J'y ai séjourné jadis quelque temps, avec ton père. (Elle y avait séjourné, en effet, mais dans. des conditions fort différentes). De là, tu pourras aller rendre visite à ta tante Hévin, à Mimenée, à 6 kilomètres, avec ta bicyclette. Je sais qu'elle a le plus grand désir de t'embrasser. Cela ne lui est pas arrivé trois fois depuis la guerre. Nous ne nous fréquentons guère, Jeanne et moi, à cause de nos existences fort différentes. Mais nous nous aimons bien. Ta tante n'a pas d'enfant. Elle est veuve. Tu es son héritier direct.

— Oh! maman.

— Je sais que tu n'as pas de sentiment vil. Il n'est pas moins certain que cette fortune et cette terre te reviendront, un jour ou l'autre, et qu'il serait absurde et méchant, de ta part, de ne jamais rendre visite à ta tante. Alors, voilà l'emploi tout trouvé de ta première quinzaine de septembre.

Il y eut un silence. Jean réfléchissait et il déclara : « Programme excellent. Il n'en est pas moins un peu bêle que nous n'ayons pas passé ensemble une semaine de vacances depuis 1913, où tu m'as promené, pendant un mois, en Savoie. On croirait, ma parole, que, quand vient l'élé, toi et moi nous sommes fâchés. » Mais, celte boutade à peine lancée, il en eut du regret, voyant s'assombrir le front maternel : « Là, c'est idiot ce que je dis. Je me plains de ma propre sauvagerie. Allons, tu ne m'en veux pas, maman adorée; embrasse-moi bien fort, et à dimanche 7 heures. Je serai exact. Ohl le pot-au-feu, je t'en supplie, le pot-au-feu ! Le dernier était une merveille. »

Comme Mariette descendait l'escalior, elle se retourna encore une fois et envoya un baiser à son Jean, allègre et robuste, appuyé sur la rampe : « Tiens, écoute, un autre coup de tonnerre! Celte fois, je pense que ça y est. Ne t'inquiète pas, j'ai un parapluie et je trouverai une auto boulevard Saml- Michel... »

— Elle a son auto. Elle ne s'en sert pas. Voilà les femmes », songea le garçon. Il avait juste le temps de rejoindre Emilienne à l'Odéon. Comme il y arrivait, la pluie commençait à tomber, en averse, accompagnée du fracas de la foudre, et de larges éclairs illuminaient le Luxembourg et le Sénat. La jeune fille l'attendait, en robe blanche, une légère ombrelle de soie bleue à la main. En véritable Parisienne, elle ne tenait aucun compte des menaces météorologiques et se chaussait, quelque temps qu'il fît, de petits souliers, minces et clairs, de conte de fée.

UNE ilERE ET UN FILS 67

— Nous voilà frais... dit-il en l'apercevant. Il n'y a qu'à patienter, jusqu'à ce que ça passe.

— Prenons l'autobus.

— Y songez-vous! C'est une tuerie pour trouver une place. Voyez plutôt.

En effet, les gens se bousculaient dans la tourmente, à l'appel des numéros, avec cette hâte aveugle et sauvage qui ferait affronter mille fois la mort au 67, plutôt que de laisser passer le 68 avant lui. Emilienne riait de bon cœur à ce spectacle, avec une délicieuse petite fossette au coin des lèvres. Ils prirent le parti de s'intéresser aux bouquins qui garnissaient les étalages : « Vous avez lu ceci?... Et cela... Me conseillez-vous ceci?... » Elle fit cette réflexion : « Les circonstances qu'inventent les romanciers sont toujours beaucoup moins complexes que celles de l'existence. De sorte que le lecteur complète mentalement l'auteur, au lieu que ce soit l'auteur qui enrichisse l'imagination du lecteur. »

a Comme elle est forte... et ingénieuse! « songeait le jeune homme. Il admirait tout ce qu'elle disait, l'accent avec lequel elle le disait et, dans son rire approbatif, passaient tous les émerveillements de l'amour. Il se demandait s'il n'allait pas lui faire une déclaration, là, debout, entre ces biblioihèques et ces trombes d'eau, afin d'en finir, une bonne fois, avec ces préliminaires. Puis il eut deux peurs : celle de l'effaroucher, celle d'être rembarré. La seconde, pire que la première. Finalement, il prit le parti de l'abstention.

— Vous avez encore votre mère?... » demanda-t-

elle, par une pente naturelle de sa pensée, allant de ses parents à ceux de son ami.

Il répondit : « Oui, et je l'aime profondément, bien que nous nous voyions rarement. Elle fréquente le monde, et je le déteste; elle est affable, et je suii sauvage; elle est confiante, et je suis méfiant.

— Vous êtes son unique enfant?

— Vous l'avez dit. J'ai une tante qui vit en province, près de Blois, où elle dirige une grand li ferme. Maman, bien que très distinguée et mémo cultivée, est de fort petite extraction, fille d'un agent subalterne des cliemins de fer. Mon père, qui était ingénieur en Russie, est mort jeune, et elle s'esUréfugiée dans son souvenir.

— C'est ainsi que je comprends le mariage, fit Emilienne songeuse. Une seule pensée pour deux, et, quand l'un s'en va de ce monde, l'autre garde fidèlement cette pensée. C'est la vraie union. Mais cela semble infiniment rare.

La pluie d'orage ayant cessé, un arc-en-ciel citadin montra son prisme incomplet au-dessus des toits ruisselants. Une antique voiture à cheval cherchait fortune; Jean l'appela, fit monter dedans sa compagne, donna au cocher l'adresse de la banque. Comme ceux qui auraient trop de choses à dire, et trop intimes, ils ne trouvaient plus de sujets de conversation. L'éloge de Barbizon et de la forêt de Fontainebleau les mena jusqu'au quai. Ils passèrent, de là, aux difficultés du concours de l'internat et à la puissance de travail et d'investigation du professeur Viorne. Sur ce thème, l'étudiant parlait d'abondance et avec une fougueuse sincérité. Ils arrivèrent ainsi

rue d'Aumale, devant une maison moderne, d'aspect froid et triste, où résidait la Banque des Intérêts Mondiaux. Une plaque de cuivre indiquait qu'elle occupait le premier étage. Cette absence de toute réclame tapiigeuse eût dû sembler de bon augure. Jean, néanmoins, n'était pas rassuré, et le premier aspect des bureaux, à peu près vides et déserts, acheva de le mettre en défiance. Comme si elle devinait sa pensée : « Il est plus de quatre heures, dit Emilienne, le personnel doit être parti.

— M. Cometais est-il encore là? demanda-t-elle à un garçon de banque, qui rangeait des dossiers dans un coin.

— Oui, madame. Je crois qu'il est chez lui. Qui dois-je annoncer?

Elle donna son nom et fut aussitôt introduite dans une pièce confortable, où travaillait un grand bonhomme, grisonnant et barbu, aux yeux luisants, qui se leva avec empressement dès qu'il l'aperçut : « Très honoré, mademoiselle. Il y a déjà quelque temps, me ?emble-t-il, que je n'ai eu le plaisir de votre visite. »

La jeune fille présenta : « M. Jean Oranoff, un élève de mon père et un ami de ma famille, qui a connu mon oncle Viorne... », et cela choqua tin peu son camarade qu'elle mentît si résolument. Il fallait bien expliquer sa présence à lui. Elle entra tout d-.^ suite dans le vif du sujet : « Je suis venu vous trouver, monsieur Cometais, parce que je sais votre loyauté. Il court de mauvais bruits sur notre maison. M. Oranoff, que voici, en a reçu l'écho comme moi. On raconte que des retraits de fonds considérables

auraient eu lieu, ces temps derniers, qui rendraient difficile l'échéance de juillet, et que le président du Conseil d'administration aurait donné sa démission. Nous pensons bien qu'il s'agit de simples racontars. Mais il ne serait peut-être pas mauvais d'y couper court, par une note ou un communiqué de presse, ;i vant que l'alarme fût jetée, de cette façon anonyme, dans le public. »

Elle s'exprimait avec une parfaite aisance et un manque de timidité dont Jean était surpris. La petite demoiselle aux beaux cheveux blonds, au fm profil vaporeux, se révélait comme une femme de tête, et même ayant l'habitude des placements. Jamais le professeur Viorne ni sa femme, n'eussent osé une telle démarche. Le chef de service Técoutait avec une gêne qu'il cherchait en vain à dissimuler, battant des paupières et se demandant s'il fallait révéler à ces visiteurs inopinés une minime parcelle de la triste vérité, ou s'il valait mieux nier en bloc et les rassurer complètement. 11 prit ce dernier parti et feignit, un peu tard, l'étonnement. Son regard troublé démentait la fermeté de ses paroles : « Rassurez-vous, mademoiselle, et rassurez vos parents... Mais asseyez-v^s donc, monsieur, je vous en prie... Cette difficulté d'échéance a été imaginée, de toutes pièces, par des concurrents déloyaux. Jamais les atfaires de la banque, liées d'a:!leurs à celles de l'État Français, n'ont été plus prospères ; et si votre cher oncle vivait encore, mademoiselle, il serait content de notre gestion et il nous féliciterait. Ce qui a pu donner naissance à ces bruits absurdes, c'est qu'afîn d'augmenter le

fonds de roulement, nous avons décidé, lors du dernier conseil, de ne pas augmenter les dividendes des actionnaires cette année. Mais nous remboursons les dépôts à guichets ouverts et, si vous désirez votre compte, je veux dire celui de vos chers parents, nous le tenons à votre disposition, le temps de liquider les affaires excellentes, dans lesquelles il est engagé. »

Le jeune homme remarqua que le battement des paupières de M. Cometais s'accentuait à l'énoncé de cette proposition, d'ailleurs frivole, vu l'imprécision du délai demandé. Sans rien connaître aux choses financières, il trouvait ces explications filandreuses et le ton, avec lequel on les donnait, alarmant. Emilienne, au contraire, semblait tranquillisée et ennuyée maintenant de sa démarche, fondée sur une calomnie. Un peu plus elle aurait fait des excuses à M. Cometais, qui se lançait cette fois dans des compliments assez fades, avec une mine de satyre mai assagi : « 11 a une tête de maison centrale », songeait Jean, avec la haine rapide des amoureux pour celui qui a l'air de faire attention à l'objet de leur amour. Le manieur d'argent expliquait l'importance de sa banque, les services qu'elle rendait au pays, par ses nombreux comptoirs exotiques, l'augmentation incessante de ses débouchés : « Nous ouvrons, cette semaine même, un comptoir à Bombay, oîi nous concurrençons l'Angleterre. Nous sommes, sans doute, actuellement, malgré le marasme général, le seul établissement de crédit français dont toutes les opérations soient saines, intéressantes et d'une portée hautement patriotique. C'est ici la maison de

'.'€rre dont parlait Guizot dans son fameux discours. Dites-le bien haut, monsieur, mademoiselle, à vos relations. »

Comme les jeunes gens prenaient congé, M. Cometais baisa galamment la petite main d'Émilienne et serra avec vigueur celle de Jean. On entendait, dans le fond du vaste appartement, comme derrière deux ou trois portes fermées, un bruit sourd de contestation, ou de dispute, et les jappements étouffés d'un petit chien. Le garçon de bureau bâillait et s'étirait. Cette maison du chèque et de l'or sentait la dèche. Une fois dans la rue, Jean en fît la réflexion : « Oserai-je vous avouer que votre flirt ne me revient guère. Ses dénégations semblaient d'abord entortillées, ensuite trop péremptoires. A la place de vos parents, je retirerais de là mes capitaux.

— Allons bon! fît Émilienne, stupéfaite. Et moi qui m'en allais toute rassérénée. Mais non, ce n'est pas possible I Un brave homme, un financier comme M. Cometais ne mentirait pas à de vieux clients et amis tels que nous, à la propre nièce de l'oncle Viorne, un des fondateurs de la banque. Vous êtes bien un élève de papa. J'ai remarqué que l'étude de la pathologie me^ntale et des psychoses communique, à ceux qui s'y adonnent, une méfiance maladive. Il faudrait, pour cela, un mot grec. Comment dit-on se méfier, en grec ?

— Apistein.

— C'est cela, de l'apistomanie. Vous êtes, mon pauvre ami, un apistomane.

Puis, après un silence : « Voyons, qu'avez-vous remarqué de louche, d'anormal, simplement de sin-

gulier, voire d'alarmant, daas les explications de mon pauvre flirt ?

— Vous voulez que je spécifie?

— Je l'exige.

— Sa figure. C'est un faux raisonnable, ce type-là, un passionné, qui porte un masque. Il ne me revient pas du tout.

— Et encore ?

— Eh bien, quand il vous a parlé de rembourser les dépôts, il a eu, au coin de l'œil, un tic caractéristique, du blagueur qui voit partir sa blague et qui regrette déjà de l'avoir lancée. Je suis désolé de ne point partager votre sympathie pour M. Cometais et votre sécurité quant à sa franchise ; mais vous m'avez dit qu'il s'agissait de ruine totale pour les vôtres. C'est pourquoi, moi aussi je suis franc.

La jeune fille continuait àréfléchir. Elle murmura : « Mais non, c'est impossible... î » et conclut brusquement qu'elle avait raison : « Tenez, ne parlons plus de ça. Vous me feriez regretter de vous avoir mis au courant de mes sottes pensées. L'État ne laisserait pas crouler une maison de cette importance et dont la chute compromettrait son crédit. » Elle resservait ainsi, à quelques minutes d'intervalle, les arguments de M. Cometais, et Jean commençait à comprendre le persistant aveuglement des actionnaires d'une société quelconque, lequel ne cesse qu'avec le krach définitif. Lui, cependant, qui se croyait clairvoyant, ne s'était jamais demandé pourquoi sa mère, qui l'adorait, le tenait à l'écart de sa propre vie et fuyait, à certains jours, l'interrogation rapide, et tout instinctive, de ses yeux d'enfant. L'esprit d'obser-

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vation des humains les mieux doués, à ce point de vue, s'arrête à ce qui les touche immédiatement et chacun porte avec soi son cône d'ombre et d'erreur, qui a le cercle et la profondeur de sa tendresse et de son émotion.

Les êtres jeunes et normaux s'attirent par leur ressemblance profonde et voilée, beaucoup plus que par leur contraste. Du moins, l'attraction du semblable est-elle bien plus durable et enchaînante que celle des différences. Mêlé d'un sang russe et rêveur — celui de son père — et du sang trouble et singulier des Sauveterre, Jean avait en lui de grandes possibilités Imaginatives et romanesques; or cela se passait en dehors de son caractère, qui demeurait loyal et droit, comme sans influence congénitale, comme s'il eût été créé avec lui. Fille d'un père génial et d'une mère concentrée, à tendances mystiques, Émilienne aussi était Imaginative, Émilienne aussi était romanesque; mais ses images excessives n'étaient point, comme chez Jean, séparées de l'acte par une cloison étanche, et elles pouvaient empiéter sur sa raison. L'immense tendresse qu'elle portait à ses parents la rendait capable d'une folie. Celle que Jean portait à sa mère n'entamait point, chez lui, le sens de l'honneur ni du devoir. Nos deux grands dramaturges classiques définissent ces deux catégories distinctes, bien que voisines. Émilienne appartenait à Racine et Jean appartenait à Corneille. Un égal appétit lyrique faisait leur rencontre.

La complète liberté d'allures que ses parents,, cependant timorés, laissaient à la jeune fille, tenait à leur confiance en sa sagesse. Nous venons de voir

que celle-ci était fragile. Maître de la psychologie normale et pathologique, le professeur Viorne ne s'en doutait pas. Il avait écrit un ouvrage remarqué sur le déséquilibre du jugement et de la sensibilité sentimentale et sensuelle, à l'époque de la puberté, chez les jeunes garçons et les jeunes filles ; il se comportait comme si les règles, posées par lui, ne s'appliquaient pas à son enfant. Sa femme et lui, sans s'en douter, vivaient à côté d'un être adorable, certes, mais impulsif et influençable au plus haut point, qu'ils donnaient comme modèle d'éducation réussie à leurs amis. Les mères disaient à leurs filles, dans le milieu de la Faculté : « Puisses-lu devenir uneÉmilienne Viorne! » Et cela faisait à la jeune fille, parmi ses contemporaines, une réputation imméritée de sainte Ni touche. Car elle était capable de surprises et de soudainetés, mais sans nulle hypocrisie.

Ce môme jour, où les deux jeunes gens allaient tâter le pouls capricant de la Banque des Intérêts Mondiaux^ Mariette Sauveterre, ayant son idée en tête, se rendait rue Jouffroy, chez Denise Gantois, nièce de son richissime amant Olivier Gantois, lequel lui payait, depuis 1914, son loyer de la rue Raynouard, ainsi que sa villégiature annuelle à Deauville. Moyennant quoi, ce viveur morose et brutal se voyait épargner les difficultés, embûches et rebuffades de la chasse au corps féminin. Rapprochements, règlement des petites querelles courantes, débats d'argent toujours ennuyeux, ruptures, etc.. Mariette se chargeait de tout. Ainsi dominait-elle le financier, mauvais et grifi'u comme tous ses pareils,

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de toute son expérience jointe à sa redoutable finesse. Elle le connaissait beaucoup mieux qu'il ne se connaissait lui-même. Il lui avait laissé voir, à diverses reprises, quelque mépris et pas mal de férocité. C'est pourquoi, au fond, elle le détestait et n'était pas fâchée de lui jouer un tour sanglant et sournois, tout en faisant plaisir à un ami. C'est h propre des hommes d'argent d'ignorer les haines qu'ils inspirent, principalement à ceux qui les exploitent et qu'ils exploitent d'une autre façon.

Denise Gantois avait hérité de bonne heure d'une grande fortune, qui faisait d'elle, jointe à sa beauté, un parti recherché. Elle était spontanée, légère, violente, élégante, assez sportive et se cro^^ait lettrée. Elle avait vingt-cinq ans. Depuis la mort de sa mère„ survenue six ans auparavant, trois ans après celle de son père, elle négligeait ses devoirs religieux, ne se confessait plus et manquait ainsi du frein essentiel dont avait besoin sa nature peu réfléchie. Elle ne s'intéressait qu'aux hommes célèbres et ne voulait épouser qu'un écrivain, ou un artiste connu,, qu'elle pourrait admirer et choyer. Elle professait le mépris des mondains, des politiciens et des financiers. Elle ne manquait ni d'esprit, ni d'entêtement, ni d'orgueil. Elle se doutait du rôle équivoque joué par Mariette auprès de son oncle, mais elle avait cependant une certaine sympathie pour elle, à cause de son intelligence, de son instruction et de son amour maternel. Elle se disputait, sur ce sujet, avec sa vieille gouvernante Alberte, pour qui la Sauveterre était « une traînée, une garce et rien de plus ». Elle lui disait en riant : « Tais-toi donc, ma vieille, tu n'y

entends rien. » D'ailleurs elle n'aurait jamais admis que quiconque, femme ou homme, pût représenter, quant à elle, un danger. Étant brave, il suffisait qu'on lui signalât un risque pour qu'elle voulût l'affronter aussitôt.

Prévenue de la visite de Mariette, Denise l'attendait, vêtue d'un peignoir couleur feu, qui seyait à sa magnifique chevelure brune et à ses yeux ambrés, comme ceux de certains félins. Ses bras nus montraient une courbe suave. Elle était longue et bien proportionnée, portait des bas de soie orange à tiges noires et des mules mordorées, échancrées largement sur le côté; de sorte qu'on voyait la ligne cambrée de ses pieds minces et, quand elle remuait, leurs gentils mouvements.

Aucun de ces détails n'échappa à Mariette, dès qu'elle fut introduite, par la sévère Alberte, dans le petit salon de la rue Jouffroy, encombré de vitrines, elles-mêmes remplies de volumes rares et de bibelots de prix.

— Bonjour, ma chère.

— Bonjour, madame.

— Oh! non, pas madame. Appelez-moi Mariette, ou ne m'appelez pas du tout. « Madame » est trop cérémonieux, et met trop de distance entre vous et moi. Quel charmant peignoir, et comme il vous va! C'est de Jenny et Jenny au moins?

— Fait à la maison, homespun, s'écria la belle Denise, triomphante, et sur mes indications encore.

— Vous me prêterez le patron, ô grande artiste, afm que j'en bousille un à mon usage. Car je ne suis pas bonne couturière. Mais ce n'est pas de cela qu'il

s'agit, et vous comprenez bien que, si je vous ai demandé un rendez-vous, et dans les quarante-huit heures, c'est que j'ai quelque chose de pressé et d'important à vous communiquer.

— Une demande en mariage!... Denise eut un beau rire franc, aussitôt suivi de cette rosserie. — Je sais, par mon oncle, que c'est votre spécialité. Je vous préviens que je suis très difficile et que je ne me contenterai pas d'un brave petit danseur; même s'il est dans la diplomatie

Mariette avala la couleuvre. Elle en avait avalé bien d'autres et ces reptiles ne séjournaient pas longtemps dans Son estomac : « Gantois se vante, en effet, d'être votre précepteur de morale et votre directeur de conscience. Laissez-moi espérer qu'il exagère et que vous avez votre vision et votre volonté personnelles, bien à vous. »

Parlant ainsi, la visiteuse plantait (c'est le terme exact), dans les yeux chauds de son interlocutrice, ses yeux pers, d'une immobilité surprenante, décidés, comme deux javelots. Elle avait la faculté de ramasser toute son énergie, toute sa puissance intellectuelle dans ses regards et il lui semblait qu'elle entrât alors, victorieuse, dans la citadelle de l'âme adverse, qu'il s'agissait de réduire et d'emporter. Du premier choc, elle se rendit compte, avec sa grande habitude de ce genre de transmission, que les prunelles dorées de Denise admettaient l'effluve, la recevaient, la subissaient. Elle connaissait le silence concomitant, ce petit trou sombre, creusé entre la surprise et l'acceptation aiguë, dont il s'agissait de faire une soumission chronique. Elle tenait ce pou-

voir dangereux, accompagné d'une science licencieuse plus dangereuse encore, de la nature, non d* l'enseignement; et elle se sentait sûre d'elle-même.

La nièce du banquier s'efforçait de sourire, mais son sourire était contraint. Elle s'efforçait de détourner le visage et ne le pouvait pas. Un balbutiement sortit de ses lèvres humides et rouges, qui disait : « Gantois ment.,. Il m'a menti... Pardonnezmoi... Je ne voulais pas... »

— Vous pardonner, ma chérie... [Mariette ne disait plus « ma chère »] mais quoi donc? Vous êtes un être exquis et farouche, que l'amour vrai saura conquérir.

De sa main nerveuse et longue, digne de Phidias» elle saisit la jeune fille à la taille, d'une flexibilité presque somnolente et la rapprocha d'elle, sans la quitter des yeux. La fascination commençait. Mariette manquait rarement son coup, mais c'était, cette fois, une de ses grandes réussites, et elle sentait ce corps charmant et malléable, comme le sculpteur la glaise tiède, à laquelle il va donner une forme. Denise poussa un voluptueux soupir. La Sauveterre aurait pu, en cette minute précise, à la faveur de ce trouble infini, lui commander n'importe quoi. Elle n'usa pas de son avantage et murmura seulement de sa voix grave, incantatoire : « D'Âllaume ; « vous aime, Tancrède d'Allaum.e. 11 désire vous y voir, vous entendre, jouir un moment, chez moi, « de votre adorable présence. Ne rougissez pas. K Tancrède d'Allaume, oui, le grand dramaturge, le K nouveau Racine. Il parle de vous sans cesse. Il * vous aime. Vous êtes son rêve constant. Il m'a

« dérobé votre photographie. Mais je la lui repren- « drai, rassurez-vous. Denise, ma chère Denise, que « vous êtes belle, aussi bonne que belle! Vous ne « refuserez pas de venir chez moi, vendredi prochain, « quatre heures, où vous rencontrerez, avec un « délicieux émoi, cet homme célèbre, passionné, « riche comme vous et qui est le mieux élevé de sa « génération, un gentilhomme, un vrai, Tancrède « d'AUaume. »

Elle répétait exprès le nom, afin de l'imprimer dans la mémoire exaltée de la vierge, qu'elle tenait maintenant près d'elle, sur un canapé, comme un oiseau blessé et palpitant. Chose remarquable, c'était Denise, cette fois, qui recherchait la domination du regard de Mariette, avec ce mélange de crainte et de reconnaissance qu'a l'esclave humiliée, heureuse de son humiliation. Mais ce prestige pouvait être éphémère. Il s'agissait de le rendre durable : « Vous viendrez — fit la Sauveterre sur le ton du « commandement. — Vous viendrez vendredi à « quatre heures, mais vou'^ ne soufflerez mot à « quicon«\ue, ni de cette visite, ni de la rencontre, « ni de ce que je vous dis en ce moment. C'est bien « entendu, n'est-ce pas? Je vous ordonne, mon « enfant, le secret absolu. Il y va de votre bonheur. » ♦L'accent était devenu impératif et rauque. Convaincue de son pouvoir immédiat sur cette personnalité sans défense — et dont elle avait compris, avec une rapidité diabolique, le démantèlement moral — Mariette pressait le mouvement. Il lui était déjà arrivé qu'un sujet d'une impressionnabilité aussi prompte que celle-ci s'échappât ensuite par la

tangente d'un aveu fait à un tiers, d'un voyage, d'une retraite dans un couvent, ou un sanatorium, allât demander du secours, un appui au dehors. Le passage de la liberté intérieure à la servitude fascinée «t à l'imposition de la conscience d'autrui est ■oujours dangereux pour celle qui mène le jeu. Il y a quelquefois choc en retour, rébellion tapageuse de i'asservie et scandaleuse de l'entourage. La fille du garde-barrière d'Artenay avait une grande expérience de tous ces risques, amusants et divers, et prenait ses précautions en conséquence.

— Pourquoi ne me regardez-vous plus? — fit Denise avec l'accent chaud et ombré qui donne, dans la nuit, le vertige aux hommes. — J'étais si bien quand vous me regardiez.

— Vous vous en lasseriez à la longue. Vous songeriez : « Elle m'hypnotise, ce n'est plus de jeu ». N'étiez-vous pas toute prête, quand je suis arrivée, à me traiter de procureuse, sur la foi de votre cher parent, mon ami?

— 0 vilaine, méchante, ne me rappelez plus ma stupidité! Ayez pitié de la pauvre Denise! Elle vous appartient.

Par un mouvement charmant et câlin, la jeune fille se blottit sur le sein de la rouée, et, relevant la tête, chercha de nouveau les prunelles mauves, qui dissolvaient délicieusement sa conscience et le sens de la réalité. L'autre se dérobait, puis faisait semblant de céder, puis se détournait encore, répétant : « C'est à mon ami Tancrède d'Allaume que ces exclamations doivent s'adresser; je ne suis que sa mandataire. Vous verrez comme il a les mains

douces, et son corps, je le jure, ô belle effarouchée, est celui d'un homme de trente ans. » Car elle savait le pouvoir de l'image crue sur une jeune imagination frémissante.

— Que fricote-t-elle donc, la garce?» bougonnait Alberte qui ne voyait pas sans irritation se prolonger la visite de cette femme décriée par tous les fournisseurs de la rue Raynouard, un grand nombre de bureaux de placement, et dont elle-même se méfiait. 11 y avait une portière épaisse, qui empêchait de percevoir les conversations tenues au petit salon. La vieille servante, ivre de curiosité, se glissa à quatre pattes jusqu'à la porte, souleva ce gênant obstacle, au risque d'être surprise dans cette position ridicule et acrobatique, et prêta l'oreille. Les deux femmes, d'un ton uni et tranquille, pariaient dentelles. Denise faisait une collection de « blondes » de toutes les époques, et aussi de vrai point de Chantilly. Puis elles s'entretinrent de reliures et de quelques ouvrages récemment parus.

Un brusque coup de sonnette retentit : « Zut, un visiteur I » gémit Alberte qui se retrouva instanîanément sur ses pieds goutteux. Déjà Denise apparaissait, déclarant : « Je n'y suis pour personne ». Mais trop tard ! C'était son oncle Olivier qui, par une malchance incroyable, entrait sans se faire annoncer, et à une heure ot d'ordinaire il n'était jamais libre. Cet homme solide, trapu, au visage levantin, — bien qu'il fût né rue de Rivoli, — rasé, avec des moustaches à l'américaine, eut un mouvement de surprise, en apercevant sa maîtresse, familièrement installée sur le canapé de sa nièce. Ce ne fut qu'un éclair. 11

les savait en relations. Il ne supposait pas que ces relations fussent si cordiales. Il salua galamment Mariette, embrassa Denise sans façons.

— Que complotez-vous là, toutes les deux?

— Nous parlions des moralistes latins.

— Fichtre, fit le banquier en riant, voilà un vrai sujet de conversation d'été. Eh bien ! moi, j'arrive de la Bourse où il n'est question que de la déconfiture immédiate d'une nouvelle banque.

— Laquelle? fit Denise avec insouciance.

— Des Intérêts Mondiaux, ou, plus simplement, de la rue d'Aumale. Ça ne te dit rien. Avec cinq millions, on la renflouerait et ce serait encore, paraît-il, une bonne affaire pour le renfloueur. Mais il n'est pas question de ça dans Tacite, ni dans Suétone...

— Ni Tacite, ni Suétone ne sont des moralistes, observa Mariette avec douceur. Que vous avez donc chaud, mon pauvre ami ! Laissez-moi vous essuyer le front.

Pendant qu'elle atteignait, dans son petit sac, un mouchoir de fine batiste, la jeune fille, de son côté, allait chercher un vaporisateur. Gantois se laissait faire, promenant un regard attendri de l'une à l'autre. Il venait ainsi, tous les deux ou trois jours, s'assurer que sa nièce allait bien, qu'elle avait tout ce qu'elle pouvait désirer, qu'elle n'était pas exploitée outre mesure par ses serviteurs. En outre, il se tenait au courant des personnes quelle fréquentait et soudoyait Alberte à cet effet.

Mariette, par discrétion, prit congé. Denise l'accompagna dans l'antichambre, lui serra le bras au-dessus du coude, murmura d'un air complice ;

« A très bientôt ! » Sa nouvelle amie plaça un doigt sur ses lèvres roses, lui recommandant ainsi, encore une fois, le silence. Comme elle rentrait dans le petit salon : « Elle est gentille, n'est-ce pas, cette Sauveterre ? » dit Gantois, d'un air détaché.

— Mais oui, un peu froide, très gentille, etje la crois serviable... répliqua la jeune tille, hypocritement. Elle se serait fait tuer plutôt que de prononcer le nom de Tancrède d'AUaume qui, depuis une demiheure, lui brûlait l'âme, sur l'injonction de Mariette.

— Néanmoins, ajouta le financier au bout d'un moment, je ne te conseillerais pas de l'admettre dans ton intimité. Elle n'a pas une excellente réputation.

Denise se contenta de sourire, sans répondre. Elle avait sur les lèvres : « Tu t'en doutes un peu, mon bon oncle. » Gantois comprit et, avec quelque gêne et une légère fatuité : « Il y a peut-être un peu de ma faute. » Son étonnement fut vif d'entendre la jeune fille déclarer : « Cela ne me regarde pas. Je ne sais qu'une chose, c'est qu'elle est d'une intelligence merveilleuse et d'une délicate bonté. Le reste... » un mouvement de sa main fine indiqua que ce reste importait fort peu. Il en résulta quelque fraîcheur entre la jeune fille et son oncle, lequel, un quart d'heure après, mécontent de soi et d'autrui, prenait son chapeau. Comme il tournait, dans son auto, le coin de la rue Jouffroy, Olivier Gantois crut apercevoir, serrés l'un contre l'autre, au fond d'une voiture venant en sens inverse, Madeleine Ibat, la jolie femme de chambre de Mariette, et un monsieur d'un certain âge, plutôt laid, qui ressemblait à maître Chemaussan, à « Théophile », sans ses favoris!

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