‹ L'entremetteuseChapitre 5 sur 10 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

— Alors, tu as raté cette petite VincenetI Tiens, tu ne sais plus t'y prendre, et j'ai bonne envie *de te supprimer ton automobile.

Ainsi s'exprimait cette brute de Touque, debout en face de Mariette, assise à sa table à coiffer, avec l'attitude et le ton d'un personnage de Forain. Pour le chiffre d'affaires et l'étendue de la clientèle, il était un des premiers bijoutiers de Paris. Mais il n'avait pas la considération de ses honnêtes confrères, qui le considéraient comme peu scrupuleux, et capable, à Toccasion d'un rafistolage ou d'une expertise, de substituer une perle fausse à une vraie, un diamant de moindre valeur à un beau diamant. Cela tenait à son inconduite notoire. Bâli et velu comme un gorille, dont il avait le physique bestial, Touque en possédait les appétits et l'impulsivité. Bien que marié à une éaorme commère de « Taristocratie » du Sentier et père de trois enfants, aussi sommaires et coléreux que lui, il ne pouvait garda

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ni une jeune dessinatrice dans ses ateliers, ni une jeune dactylo dans son magasin. A deux cents mètres à la ronde, autour de son domicile, rue Tronchet, les trottins le connaissaient et le fuyaient, car il était exigeant et payait mal. A plusieurs reprises, le commissaire de son quartier avait dû lui adresser des remontrances, en raison de son goût pour les primeurs. On le ménageait, néanmoins, comme gouvernemental et grand électeur républicain.

Mariette, dévêtue d'une douillette bleue, qui montrait son torse demeuré juvénile et la ligne charmante de son échine rose, lissait ses cheveux blonds sans émoi. Elle expliquait, d'un ton uni, les raisons de son échec : « Rends-toi compte, homme u ignorant et passionné, donc injuste, de l'obstacle « dirimant que j'ai rencontré. Le mari, le cubiste <( de mari, Vincenet en personne, avait accompagné « sa femme chez la maman Prudevin. Je ne pouvais « tout de même pas expliquer, devant lui, à cette « petite nigaude, jolie comme un cœur, c'est évi- « dent, que tu avais, que tu as encore le désir de « coucher avec elle. Qu'est-ce que tu aurais fait à « ma place? »

— Je ne sais pas, — répondit Touque, soufflant dans son nez, en signe de mécontentement. — Ce n'est pas mon affaire. C'est la tienne. Tu passes pour infiniment habile, et même unique dans ce genre d'exercices. Je constate que ta réputation est usurpée.

— Trouve mieux... dit philosophiquement Mariette. — D'ailleurs ta grossièreté m'écœure, je ne tiens pas à ton automobile et tu es désormais prié de me ficher une paix profonde, dans le genre de celle

de Versailles. Au bout de la rue Raynouard, tu trouveras un autobus, qui te met presque à ta porte.

— C'est plutôt toi qui me mets à la tienne. Assez fier de ce jeu d'esprit, le bijoutier eut u».

gros rire, qui détourna le cours de son humeur. IJ affirma que ce qui était différé n'était pas perdu, que la petite Vincenet ne serait pas toujours flanquée de «son cornard à losanges et parallélipipèdes », et que Mariette saurait se rattraper. Ainsi, faisait-il, à lui tout seul, les demandes et les réponses, cependant que la Sauveterre, en apparence indifférente, supputait le moyen de remplacer ce butor par quelqu'un de plus malléable et de mieux éduqué. Elle voyait venir le moment où Touque s'oublierait jusqu'à lui envoyer une gifle, comme à sa femme légitime, auquel cas elle ne pourrait se retenir de lui casser un flambeau, ou une potiche, sur le crâne. Ça ferait sûrement du vilain.

— Dînes-tu avec moi, ce soir? demanda Touque désireux de se faire pardonner.

— Non, je dîne avec mon amant.

— Lequel?

Cette grossièreté dépassait la mesure. Mariette se leva et montrant la sortie :.« Va-t'en! » Elle était belle, dans sa colère froide, les bras, la gorge et le dos à l'air. Touque en fut soudain remué et, au lieu de reculer, s'avança, l'air goulu, les yeux ronds.

— Va-t'en I — reprit la jeune femme, de la même voix impérative. Comme il lui saisissait les poignets, afin de la rapprocher de lui, elle ajouta avec vivacité : « Prends garde! On ne m'offense pas impunément. J'ai de quoi t'envoyer au bagne. » En effet,

elle avait, sur ses débauches secrètes, quelques renseignements d'une grande précision. Cette menace, et Taccent avec lequel elle était proférée, parurent loucher le gorille au point sensible. Il desserra l'étau, devint livide, et, la voix mauvaise : «Soit, je pars. Mais pas avant que tu m'aies rendu la bague que je t'ai donnée, il y a un mois, pour ta fête.

— Avec plaisir I D'autant qu'elle m'a l'air en toc. Elle détacha de son joli doigt ce présent fastueux, qui était un rubis, ou un simili-rubis en cabochon, et le posa sur la table, où Touque le prit, avec un geste de voleur. Ce mouvement était si drôle, si spontané, que Mariette eut envie de rire.

— Adieu, la petite mère, porte-toi bieni

— Adieu, mon garçon et toi de même. Ton chauffeur est à ta disposition, à partir de ce soir, avec ta bagnole.

« Quelle drôle de rupture! » songeait-elle, le quadrumane une fois parti. Cela vaut mieux ainsi. Ce Touque était très capable d'un esclandre public, qui m'aurait rendu la vie impossible. Mais comment ai -je eu la patience dé le tolérer aussi longtemps? Est-ce que, par hasard, je vieillirais?

Elle enleva la légère et brève douillette, qui rompait à peine la ligne harmonieuse de ses épaules, et s'examina avec soin dans sa psyché. Celle-ci lui renvoyait l'image de diverses perfections nullement altérées; car elle n'avait point de corset et demeu rait nue jusqu'à la ceinture, où commençait le jupon de dentelles roses. Ainsi Goya, dans certaines toiles, représente-t-il ses tentatrices. Le regard, étincelant bien que clair, le pli séduisant de la taille, le muscle

court et lisse, prêt à serrer et à bondir, tout était apte aux jeux de Tamour. Elle ne se rappelait pas sans plaisir Téclair luxurieux du bijoutier, dans le moment même oti il lui reprochait d'avoir « raté » 1 LÛaire de la petite Vincenet : o C'est qu'elle ne me « vaut pas, la petite Vincenet; et Denise non plus « ne me vaut pas. Ce qui séduit les hommes, c'est « la crainte de n'avoir plus ce qu'ils ont dîjà eu, « de ne pas aroir ce qu'ils n'ont pas encore. » C'était ce même vendredi à cinq heures, le rendez- -•ous ayant été légèrement recollé, que le beau et morose Tancrède d'Allaume devait rencontrer la nièce de Gantois. Un dîner à trois était préparé pour la mise en train de cette affaire, à laquelle Mariette s'intéressait. Elle ne connaissait pas de plus grand plaisir que ces préliminaires de chute, sirtout dans un cas aussi difficile, où elle pouvait mesurer l'influence magnétique qui émanait d'elle, comme un radium. Depuis sa visite rue Jouffroy, la jeune fille ne cessait di lui téléphoner; et elle craignait sans cesse que sa communication ne se mélâl à celle, quotidienne, ou même biquotidienne, du financier, son oncle.

Celui-ci, par ailleurs, occasionnait à sa maîtresse certains soucis. Depuis quelque temps, elle le sentait moins empressé, et elle le soupçonnait vaguement d'avoir recours aux bons offices d'une rivale ignorée. Naguère il lui racontait tout : l'emploi minutieux de ses journées et le détail des bonnes fortunes, que la complaisance de Mariette lui ménageait. Il n'en était plus tout à fait de même. Olivier était aussi sournois que violent et viadicatif. Gêné-

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reux dans le désir, il devenait pingre, quand celui-ci cessait. Or, son apport comptait pour beaucoup dans le budget coûteux de la rue Raynouard. Non seulement il payait le loyer, mais encore les séjours à Deauville, les fantaisies ordinaires et extraordinaires. Le jour où il se retirerait, ou serrerait les cordons de la bourse, ce serait un fameux trou à combler: «Et cependant, songeait l'inconséquente, « je risque de perdre tout cela, pour Tamusement « de jeter Denise dans les bras de Tancrède. Il est « vrai que Tancrède me dédommagerait. »

Elle calculait qu'elle aurait besoin, pour son hiver, en plus de ses rentes, d'une cinquantaine de mille francs, destinés à quelques achats importants, au règlement de petites factures et à l'arrondissement de la dot de Jean. D'Allaume, en cas de réussite, — et celle-ci était désormais certaine, — avait parlé d'un cadeau royal. Il n'était pas homme à oublier sa promesse. En outre, les cinq mille francs par mois qu'il comptait consacrer à l'entretien de sa nouvelle conquête reviendraient sans doute, en tout ou en partie, à celle qui la lui aurait procurée; puisque Denise ne lui coûterait rien ; puisque, grâce à Mariette, il allait trouver enfin l'amour sincère, au lieu de l'amour vénal. Cette perspective fit que la rouée, en entrant dans sa salle à manger, où l'attendaient une côtelette et deux œufs sur le plat, était d'humeur presque joyeuse ; car elle aimait deux fois l'argent: pour le dépenser comme une fille, pour l'économiser comme une mère; et l'absence d'un fort paquet de billets de banque dans son armoire à glace lui faisait peur. Elle avait gardé, d'une

enfance pauvre, le vertige de la gêne et de la misère. Cette solitude de midi lui était chère. C'était là qu'elle combinait le- diverses ruses de son existence surmenée. Le soir, seule dans son lit, elle pensait à son fils et aux moyens de le marier honorablement, dans un milieu où ne parviendrait jamais aucun bruit fâcheux sur sa mère. Cela se trouverait mieux encore en province qne dans la bourgeoisie parisienne, où les ramifications sont nombreuses. Mais, comme elle se mettait à table, Madeleine, qui la servait, lui dit, montrant une vive agitation : « Madame ne sait pas ce qui m'arrive?

— Non, ma petite. Maître Chemaussan t'aurait-il repris ton argent? Ces gens d'affaires sont capables de tout.

— Hélas, madame, pis que cela. Plaie d'argent n'est pas morteUe. C'est Paul Flan, qui me cherche des raisons, à cause de mon absence de trois jours. Il prétend, — elle eut un sourire charmant sur sa tristesse, — que je suis partie avec un monsieur, que je lui ai fait des cornes avant d'être sa femme, que je suis inondée d'un parfum cher, qui n'est pas son Chypre, que je suis une traînée; et il me menace de ne plus m'épouser, de me battre, de me perdre de réputation dans le quartier, d'écrire à ma famille, est-ce que je sais! Ah! c'est qu'il est joliment en colère. Je ne l'ai jamais vu comme ça.

— Voyons, ne t'émouspas. Homme qui crie se calmera vite. Que lui as-tu répondu?

— Qu'il était un menteur et un imbécile ; que je m'étais absentée pour madame, sur l'ordre de madame ; que c'était madame qui me donnait mon par-

fum et que, s'il me traitait comme ça, c'était moi qui lui rendrais sa parole.

— C'est excellent. Ne bouge pas de cette attitude. Où est-il, ton Flan, en ce moment?

— Dans la cuisine, avec Joseph. Si madame pouvait lui parler. Personne ne résiste à madame.

Joseph était le valet de chambre, ponctuel et silencieux, prêté par Bêla Murmel, propriétaire de l'hôtel Sana. Mariette se méfiait de lui, car il lisait ^s lettres et fouillait les tiroirs des meubles. Elle ne voulait cependant pas laisser dans l'embarras une fille dévouée et précieuse comme Madeleine Ibat : « Dis à ton Paul de venir me parler... mais oui, tout « de suite. Et tiens-lui la dragée haute, hein, ne « montre pas que tu es inquiète. Exige des excuses. »

Paul Flan était le type du larbin, bellâtre, chapardeur et obséquieux, de grande maison. Il se vantait de mettre dans sa poche son patron actuel, M. de Turberie, qui était pourtant un diplomate de carrière. Ce personnage riche et posé, qui sollicitait pour l'Académie des Sciences Morales et avait été reçu en 1880, par Bismark, à Varzin, tremblait littéralement devant son chauffeur et, pour ne pas le mécontenter, ne se servait presque jamais de son auto. Ce qui permettait à Flan de la louer, à l'heure et à la journée. Au physique, le fiancé de Madeleine Ibat était un grand garçon rasé de près, maigre et sale, au visage régulier, habillé à la dernière mode, avec des mains d'étranj^leur. Il donnait assez l'impression d'une figure de Brutus au musée de cire.

Quand il pénétra dans la salle à manger, avec son air insolent et sournois, la Sauveterre comprit tout

de suite qu'il fallait le prendre de haut : « Eh bien, « Paul, qu'est-ce que j'apprends? Vous faites une « scène à Madeleine, parce que je l'ai envoyée, dans « le Blaisois, faire une commission à ma sœur! Vous « l'appelez menteuse ; vous la menacez de la rouer « de coups. Si c'est comme cela que vous traitez « votre fiancée, alors, comment traiterez- vous votre « femme ! »

Le chauffeur, en entrant, était décidé à passer sa colère dans une bonne grossièreté à l'adresse de la patronne. Mais, sous le regard, calme et dur, qui lui tombait dessus, le plombait, bien que la jeune femme fût assise, il se sentait intimidé, et, comme il le raconta plus tard « fondu ». Il marmonna quelques vagues explications, où il était fait allusion à des personnes qui n'étaient pas aussi exigeantes, quant à la conduite morale, de leurs femmes de chambre qu'elles devaient l'être.

— Si c'est pour moi que vous dites ça, vous faites erreur. Je suis très sévère pour Madeleine, et c'est parce que je suis très sévère que j'ai désiré et que je désire encore qu'elle épouse un brave garçon comme vous. Mais j'entends qu'elle soit heureuse en ménage, et, pour cela, il faut vous guérir de cette sombre et absurbe jalousie, qui est un vilain défaut.... Savezvous ce qui vous arrivera, si vous êtes jaloux ?

— Je m'en doute, madame, — répondit Flan, tortillant, comme un enfant, ses mains énormes aux ongles noirs.

Mariette, se levant brusquement, sans le quitter des yeux, s'avança vers lui et plaça sur une de ses pattes ses doigts longs et satinés. Il eut comme une

commotion électrique ; et celle-ci tourna à Témotion quand la dame ajouta : « Il vous arrivera que vous « serez trompé et que vous aurez fait, vous même, « votre malheur. Quelqu'un d'intelligent comme « vous doit comprendre cela. Allez demander par- « don à Madeleine, promettez-lui de ne jamais re- « commencer, et, pour tenir votre parole, rappelez- « vous mon conseil d'aujourd'hui. »

— Chic femme, tout de même, ta patronne, — dit ensuite le repentant à la servante émerveillée. — Elle a une façon de vous secouer les puces, qu'on se jetterait au feu pour elle. Et, tu sais, je suis dessalé. Mais qu'est-ce qu'elle a donc au bout des doigts? Quand elle m'a touché, c'était comme du feu.

— Prends-garde, tu vas avoir un béguin pour elle. Alors c'est moi qui te battrai.

Ainsi plaisantait l'enfant des Ibat, songeant que, pour une prochaine séance, dans un hôtel meublé, k Paris cette fois, Théophile Chemaussan, opéré de ses favoris, lui avait encore promis cinq cents francs.

Ayant réglé cette petite affaire, Mariette sortait de table, après avoir bu son café brûlant. On lui annonça Fred Murmel. C'était un vieux juif autrichien, ou hongrois, on ne savait pas, haut comme une botte, glabre avec un regard de fouine, affligé de l'accent hébreu classique, qui disait « vi, vi » pour « oui, oui » et « chi zé pien » pour « je sais bien ». Il n'avait pas son pareil, dans les douze tribus, pour l'imitation du meuble ancien. Il détestait son cousin, Bêla Murmel, propriétaire de l'hôtel Sana. L'un et l'autre s'imaginaient entretenir la Sauveterre. Or Bêla était impuissant, alors que Fred, de temps à autre, récla-

LE YENIN DANS LA BAGUE Si

mait une menue faveur cursive. Mais, aujourd'hui, la maîtresse de maison était résolue à l'expédier, et elle en connaissait le moyen.

— Tiens, ce vieux Fred ! Quelle gentille surprise ! Dis donc, mon lapin, j'ai là-haut une petite facture, oh ! pas grand'chose^ cinq mille balles, qui me parlait de toi tout à l'heure.

Le juif expliqua en sautillant, avec un tic qui lui retroussait le nez, les difficultés financières où il se trouvait, à cause du krach imminent de sa banque, dites des Intérêts mondiaux. Lajeune femme se frappa le front : « J'ai déjà entendu parler de celte histoirelà. Mais quand, mais où?

— Vi, vi, il n'est question que de ça à la Bourse.

— Mais ici, mon petit camarade, il n'est question que de ces cinq mille francs.

— Je ne les ai pas sur moi, finit par avouer Fred Murmel, plaintif. Je puis, il est vrai, vendre un meuble :

Et il soupira, comme si cette vente représentait un sacrifice héroïque.

— Ça va bien. Le plus joli garçon du monde ne peut donner que ce qu'il a. Je les demanderai à Bêla, voilà tout.

L'idée que son cousin pourrait se montrer plus généreux que lui plongea l'hébreu minuscule dans une grande agitation. Il tira de sa poche un carnet de chèques, en affirmant que cette exigence allait le mettre sur la paille.

— Mais non, mais non.

— Mais si, mais si.

— Eh bien, quand tu seras sur la paille, j'irai t'y

tenir compagnie. Un beau brin de paille bien doré, ça porte bonheur.

Murmel rit, ce qui transforma son visage en une boulette de papier mâché. Mariette était allée chercher de l'encre, une plume et, sur la table, auprès des compotiers, elle surveilla son juif, écrivant le chiffre sur la partie ombrée du chèque. Elle se rappelait son émotion, la première fois qu'elle avait soulevé, de cette façon, une grosse somme à un Anglais fou d'elle, et qui voulait se tuer quand elle le quitta, après l'avoir mis à peu près à sec. Sa devise secrète était « pas de sang ». Dès cette époque elle aurait eu peur que cela portât malheur à son fils.

Cette molaire d'or une fois extirpée, Fred Murmel expliqua, dans son baragouin, la mine embarrassée, qu'il allait partir en voyage et ne reviendrait pas avant trois mois. D'ici là, son secrétaire avait ses instructions pour régler la couturière de « la chère amie » et faire remplacer les pièces du mobilier qui auraient cessé de convenir. Car c'était là son double domaine et il entendait s'y cantonner.

— Ëxcuse-moi, Fred, fit la Sauveterre, en le coupant, j'ai quantité d'occupations aujourd'hui et ta chère présence ne m'est pas absolument indispensable. Ne roule pas ces yeux de merlan frit. Je ne fais pas l'amour en sortant de table. Il y a un ministre de la République qui en est mort. C'est mauvais pour les deux, et surtout pour le mâle. A ton âge, il faut se ménager.

Murmel réfléchissait amèrement qu'il en était pour un chèque « en blanc », c'était le cas de le dire. Mais il n'osait formuler son dépit, La malicieuse le con-

templait avec un attendrissement comique : « Quel brave type tu fais, et bien élevé, ne réclamant jamais plus que ton dû ! Ah les antisémites ont beau dire, il y a chez vous de véritables gentilshommes. Allons, au revoir et porte-toi bien 1 »

Le temps était beau, le ciel clair et Mariette désirait s'évader de ses préoccupations, avant ce dîner, qui devait être décisif. Elle avait congédié Joseph, ainsi qu'une femme du voisinage, qui donnait chaque jour un coup de main. Elle ne conservait que Madeleine pour servir le repas, qui serait apporté tout préparé de l'hôtel Sana : un potage crème de riz, un homard à raméricaine, un poulet à la Valenciennes, une salade de légumes, une glace, et du Champagne frappé. Gantois était à Lyon pour quelques jours ; donc rien à craindre de ce côté-là- Pour toute personne, a Madame était absente ». Ainsi le bel oiseau qu'était Denise ne risquait point d'échapper au chasseur. Elle éprouvait, à cette perspective, une sorte de bien-être expansif, selon le mode de certains, vicieux, qui regardent leur vice en face et se croient, par lui, supérieurs aux autres humains. Cet amour, que Ton dit capricieux, spontané, indépendant de toute autre chose que de sa propre fantaisie, elle possédait en elle un prestige, qui l'imposait à ceux qu'elle voulait enchaîner.

Elle prit le chèque de Fred Murmel et sortit. A cinq minutes de chez elle, place du Trocadéro, il y avait une banque, où elle était connue. Elle toucha son argent sans difficulté et le mit dans son réticule : quatre billets de mille francs et dix billets de cent, car elle avait son idée. Elle rebroussa chemin. Peu

après la maison de Balzac, il y a une ruelle en pente, qui conduit aux quais par un lacis solitaire, longeant le parc ancien d'une maison de santé. Une fois au bord de la Seine étincelante, elle marcha droit devant elle, avefc cette démarche aux jambes longues et harmonieuses, que les Romains prêtaient à leurs déesses.

— Belle fille, mâtin! » dit un passant d'âge mûr à un autre qui l'accompagnait. Sa robe blanche, son chapeau blanc à la Marie-Antoinette, ses cheveux dorés lui donnaient l'air d'une femme de trente ans.

— B'jour, chouette m'damel..., cria un gamin.

Un jeune homme, coiffé à l'artiste, avec un panneau sous le bras, lui lança un regard langoureux, puis, comme elle riait, la suivit, sans oser lui adresser la parole. Elle îe devinait fat et timide, et elle songeait qu'il serait bien embarrassé si elle répondait à ses œillades. Au bout d'une centaine de pas, il en eut assez et, découragé, tourna brusquement les talons.

Après le pont d'Auteuil, les maisons rapetissaient, s'appauvrissaient, devenaient des masures, quelques unes abandonnées, d'autres sans portes, avec un long corridor sombre, d'où sortait une odeur de friture à la graisse. Une vieille enseigne. Au Goujon Phénoménal, se bnlançait au bout d'une tige rouillée ; l'auberge de jadis remplacée par un capharnaûm de vieilles ferrailles, parmi lesquelles rôdait un vieillard à tête de perroquet. La Sauveterre contourna cette sorte de débarras et entra délibérément dans une courette, sur laquelle donnaient cinq ou six logis sordides de mariniers, d'ouvriers, ou de

tondeurs de chiens. Là se talochait une marmaille vermineuse, composée de gosses à demi-nus, d'une saleté repoussante, que gourmandaient de loin les hurlements et les miaulements des mégères. Ce grouillement au soleil, coupé brusquement par l'ombre losangique d'un pan de mur chauffé à blanc, avait quelque chose d'espagnol. La visiteuse pénétra, sans se boucher le nez, dans un de ces taudis. Sur un matelas, surveillé par une femme sans âge, en caraco sale, toussait un débris, qui tenait de l'homme par la forme générale et du chien par la physionomie fidèle, hirsute et résignée.

— Eh ! bien, Zélia? demanda Mariette.

— Ça ne va pas, madame, répondit la gardemalade, presque aussi anéantie que le grabataire. Il n'a même plus la force de se tourner. Le docteur a dit comme ça qu'il pouvait passer d'une minute à l'autre.

Attirés par la curiosité, des enfants montraient, dans le clair obscur du chambranle, leurs mines de rats maigres. Le relent était atrocement fade et tel que la « bonne dame » crut défaillir. Elle tira deux cents francs de son réticule, les remit à Zélia, qui bredouilla un remerciement. Elle continua sa route. Un peu plus loin s'élevait une bâtisse à trois étages. A chaque palier, la Sauveterre (dont on ignorait le nom et l'adresse, car elle faisait la charité anonymement) avait un client. « Monsieur Poulte » était un vieux bohème, à demi-paralysé, qui vendait du colletout et des crayons, se saoulait, puis revenait dormir et vomir à domicile. Et quel domicile ! Elle lui donna cent autres francs. Autant aux Fessard, mari et

femme, qui jouaient de l'orgue de barbarie et chantaient aux noces et repas des mariniers, avant la vogue du phonographe. Cet instrument, affirmaientils, les avait ruinés. Autant à M^^' Giplan, convalescente d'une sorte de fièvre multiforme, comme en ont les très pauvres gens, qui vivent d'une purée de divers microbes. Cette dernière, complètement abrutie, était gardée par sa jeune sœur, qui lui ressemblait comme un cornichon à un concombre, pour la peau verdâtre et les boutons. Ce fut à elle que Mariette remit son aumône. Elle s'en alla, saluée des remerciements émus et des vœux, qui semblaient sortir aussi des murs délabrés. Aux uns comme aux autres, elle apparaissait ainsi qu'une Providence. On racontait qu'elle était une très grande dame, une duchesse, qui se cachait de son mari, sorte de Barbe-Bleue, pour faire le bien. Quelques-uns soutenaient que c'était la femme du président de la République, qui circulait ainsi incognito. Un des Fessard l'ayant suivie en cachette, afin d'en avoir le cœur net, l'avait vue remonter rue Raynouard ; mais !à, il avait perdu sa trace. Selon lui, ce ne pouvait être qu'une personne qui avait fait un vœu, à la suite de la guerre.

Il y avait un peu de cela. La fille du gardebarrière de Pont-du-Diable, bien qu'élevée religieusement par sa mère, ainsi que sa sœur Jeanne, n'osait plus, depuis de longues années, se confesser, ni suivre régulièrement les offices. Elle se jugeait indigne de pardon, puisqu'elle n'éprouvait pas de regret de son péché. Quand il lui arrivait d'entrer dans une église, pour un mariage ou un enterre-

ment, de réciter les phrases sacrées qui, de sa lointaine enfance, remontaient à ses lèvres perfides, elle éprouvait un trouble semblable au remords. Elle fuyait ce sentiment pénible qui, en se développant, lui eût rendu l'existence amère. Mais elle n'ignorait point qu'elle faisait le mal et qu'un jour ou Tautre le mal se paie. C'est pourquoi elle prélevait, sur ses richesses d'iniquité, des sommes, parfois considérables, qu'elle destinait aux malheureux, avec le vague espoir d'apaiser ainsi la Providence, jusqu'au jour du véritable repentir. N'y a-t-il un proverbe qui dit que, souvent, les enfants pâtissent des fautes commises par les parents ? En soulageant la misère d'autrui, elle écartait de son Jean ce choc en retour. Calcul bizarre, plus fréquent qu'on ne croit chez les pires débauchés, auxquels reste toujours (dans le sommeil voulu de la conscience) un grain de vigilance qui fait leur tourment et les empêche de jouir à fond de leurs excès. Pas plus que celle de l'esprit, la pourriture du cœur n'est jamais complète. Homme, femme, vieillard, nul ne peut se vanter d'être arrivé à tuer son âme.

De retour chez elle (vers les quatre heures après midi), Mariette donna ses dernières instructions à Madeleine Ibat, laquelle, délivrée du souci, chantait dans son office. Puis elle prit un album, où se trouvaient des piiotographies de son fils à différents âges, qu'elle ne se lassait point de contempler.

Ici, c'était le baby joufflu, mené pour la première fois chez le photographe et que l'on fait tenir tranquille en lui montrant, dans l'appareil, le petit oiseau. Là, le jeune enfant au visage sérieux et

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attentif, déjà travailleur, dont elle avait dû se séparer à cause de sa vie irrégulière, et aussi parce qu'il la vieillissait; car elle avait besoin, non seulement de sa beauté, mais encore de la réputation de fraîcheur de cette beauté. Elle l'avait conduit un jour à Lille, dans une pension religieuse très recommandée, où ne parvenaient point les bruits de Paris, et l'admission de ce bon sujet n'avait fait aucune espèce de difficulté. Le petit avait alors sept ans et demi. Elle faisait le fatigant voyage chaque semaine, appelée non seulement par Tinstinct maternel qui s'était éveillé en elle avec la grossesse et développé avec les douleurs de l'enfantement, mais aussi par le besoin de fuir, périodiquement, dans un sentiment élevé et pur, parmi tant de fange enflammée. Le long du trajet d'aller, elle pensait à Jean, non à l'amant, qui était sa chose, ni à son propre pouvoir de fascination. La ville du Nord, froide et grise en hiver, chaude et poussiéreuse en été, demeurait éclairée, pour elle, de cette petite présence bénie et des paroles affectueuses et joyeuses que prononçait le jeune écolier, en la voyant arriver. Pendant le trajet du retour, elle se remémorait, avec délices, l'accent de cette voix, l'éclair du regard, les boucles de cheveux blonds. Que de fois, dans l'intervalle de deux visites, elle échappait à la noce imbécile, à la lecture (car elle continuait à s'instruire), au tourbillon de ses préoccupations, licencieuses ou futiles, pour courir, en pensée, à la demeure monacale où grandissait sa seule raison d'être 1 Les maîtres la complimentaient du zèle religieux et studieux de leur élève préféré. Elle était pour eux M"'^ Oranoff,

une belle et raisonnable personne, toujours en noir, qui continuait à porter le deuil, cependant ancien, de son mari. Ils étaient loin de soupçonner la Sauveterre, dont le nom eût d'ailleurs été pour eux sans signiflcation ; car elle fuyait la publicité des journaux et les journalistes et n'évoluait que dans un cercle restreint de bourgeois, d'hommes de loi, de grands industriels, mariés le plus souvent, et forcément discrets.

Quand Jean avait eu quatorze ans, elle l'avait fait revenir à Paris et l'avait mis en pension à Sainte- Barbe, d'où il suivait les cours de Louis-le- Grand. Dès son entrée, il s'était classé premier en français, latin, grec et sciences, et il avait eu, à la fin de l'année, lous les premiers prix. C'était l'as imbattable, dans sa splendeur, modeste avec cela et demeuré bon garçon. Elle le faisait sortir chaque dimanche, le menait au théâtre ou au concert, ne redevenant ce qu'elle était que le soir, le jeune homme rentré à la pension. Elle avait exigé qu'il s'entraînât de bonne heure à l'escrime et à la boxe ; et le jeudi après-midi, Tancrède d'Allaume le menait, en général, faire un carton au pistolet chez Gastinne- Renette. Cet entraînement, connu de tous, faisait, autour de Jean Oranoff, une ceinture protectrice contre les mauvais propos, potins ou plaisanteries qu'un camarade, plus au courant de certaines particularités que les autres, aurait pu tenir ou risquer à portée de ses oreilles. Il n'y avait jamais eu aucune alerte de ce côté-là. Le garçon savait que sa mère recevait beaucoup et des gens souvent choisis avec peu de discernement ; qu'elle allait fréquemment

dans le monde; qu'elle menait grand train. Il la croyait fort riche, bonne gérante de la fortune paternelle, entourée d'amis et d'amies frivoles et sa curiosité n'allait pas au delà.

Ainsi s'était instituée, entre le dévergondage de Mariette et l'accomplissement de ses devoirs maternels, une cloison étanche, qui eût paru invraisemblable à l'observateur superficiel. Le cas est plus fréquent qu'on ne croit, dans une ville comme Paris, où les êtres ont facilement deux existences, sans communication entre elles. De ce long usage, de cetle habituelle hypocrisie (au sens oii ce mot signifie comédie intérieure), de ce dédoublement chronique était née, pour la jolie et dangereuse créature, une sorte de sécurité. Elle s'imaginait que l'aveuglement de son Jean durerait désormais autant qu'elle et que, pour tous les tournants difficiles de leur vie en commun, par exemple pour son mariage à lui, elle trouverait une solution simple, commode et de tout repos.

Mais si jamais, en dépit des précautions prises, éclatait un scandale, où son fils perdît ses illusions et fût amené à découvrir ce qu'elle était en réalité, Mariette savait ce qu'elle aurait à faire. Elle gardait au fond d'un coffret, dans le chaton d'une bague, présent de son défunt mari, un poison subtil et immédiat, qui la délivrerait d'une telle honte.

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