CHAPITRE V
Cette année-là, Mariette Sauvcterre, délaissant Deauville, était allée passer le début d'août au Val- Gris, magnifique propriété qu'Olivier Gantois possédait auprès d'Etampes. Elle venait fréquemment à Paris, dans l'automobile du financier, et laissait en état son hôtel de la rue Raynouard, sous la surveillance, intermittente et aléatoire, du personnel de l'hôtel Sana. La rupture avec cette brute de Touque était complète. L'absence des deux Murmel, Fred et Bêla, lui procurait une grande et agréable liberté. Mais ses besoins d'argent s'en trouvaient augmentés d'autant. Tancrède d'Allaume lui avait fait comprendre clairement qu'il ne lui verserait la forte somme promise que la chute de la belle Denise une fois accomplie. Le gentilhomme, violemment épris, n'avait pas quitté la capitale et faisait à la nièce de Gantois une cour acharnée. Celle-ci semblait sur le point décéder, quand son amie Mariette était là pour amollir sa résistance. Elle se reprenait aussitôt que la fascinatrice était repartie pour les champs. Elle
IIS L'ENTKEMETTEUSE
lie Ty accompagnait pas d'ailleurs, car elle fuyait la tutelle ombrageuse de son oncle et ses indiscrètes questions. Chaque semaine, Alberle adressait au financier une note sur les quelques visites que recevait la jeune fille, sur ses dispositions sentimentales et sur les propos qu'elle tenait. Gomme tous les rapports faits par les domestiques, même intelligents, qui ne comprennent qu'à moitié et n'expriment qu'au quart, ceux-ci demeuraient, en somme, assez vagues et Gantois hésitait à les faire compléter par une surveillance policière. Il était, de son côté, observé dans sa villégiature, par Mariette et par Madeleine Ibat, lesquelles lisaient, en son absence, les lettres qui traînaient et guettaient les conversations téléphoniques.
Jean OranofF ne venait jamais au Val-Gris, et pour cause. 11 eût été impossible à sa mère de lui cacher ses relations, doublement honteuses avec le manieur d'argent violent et sournois, dont elle assurait les plaisirs. Tout le personnel du château était au courant de la situation. Il n'en faisait pas les gorges chaudes qu'on eût pu croire, en raison d'une certaine crainte que la présence de Mariette inspirait, même aux inférieurs. Elle passait pour vindicative, extrêmement rusée, un peu magicienne. L'avis était qu'il valait mieux, en somme, ne pas s'attirer son ressentiment. La Sauveterre écrivait souvent à son fils et lui donnait rendez-vous comme à un amoureux, tantôt rue Raynouard, tantôt rue Soufflot, à chacun de ses passages à Paris. Elle s'étonnait qu'il ne prît pas à Fontainebleau le repos qu'il avait projeté ; mais, le sachant d'autant plus fermé qu'on le
TJîTE AMIE DE PEXSION 119
questionnait davantage, elle évitait de lui demander ies raisons de ce changement de programme.
Le jeune homme eut allégué la nécessité de prolonger ses conférences d'internat. En réalité, il n'avait projeté ce séjour à Fontainebleau que pour rendre visite à Emilienne, àBarbizon. Or, les Viorne étaient retenus à Paris par la chute imminente delà Banque des Intérêts Mondiaux y où ils avaient toutes leurs économies, et dont les affaires ne cessaient de péricliter. En dépit des assurances données à la jeune fille, lors de sa dernière visite rue d'Aumale, par l'éminent M. Cometais, il avait été impossible an Conseil d'Administration de cacher plus longtemps la situation quasi désespérée aux actionnaires. Des indiscrétions de presse, transmises par des sociétés concurrentes avaient encore augmenté la panique. Cette maison de crédit, récemment et fastueusement fondée, possédait de nombreux comptoirs en Angleterre, au Canada, en Espagne, en Amérique, et chacun de ceux-ci avait attiré, sur la foi d'une immense publicité, un nombre considérable de déposants. Le bruit courait que plusieurs politiciens, dont deux anciens ministres, étaient compromis dans l'affaire. Il en est de ces établissements financiers, dont le nombre s'est considérablement accru depuis la guerre, comme de ces champignons forestiers, qui atteignent, en une nuit, une taille exceptionnelle, puis pourrissent et s'effondrent dans l'humus en quelques heures. Quelqu'un a dit que le temps ne respectait pas les œuvres auxquelles il n'a point collaboré. Rien n'est instable comme ces châteaux de papier monnaie, tôt édifiés, tôt écroulés.
120 L'ENTEEMETTEUSE
Déjà terriblement éprouvés par la mort de leur fils Louis, tué en Argonne au moment de la retraite allemande, les parents d'Emilienne, devant cette catastrophe imprévue, n'offraient pas plus de résistance que deux enfants. Leur fille, qui les adorait et ménageait leurs santés ébranlées, leur avait caché la sinistre vérité tant qu'elle avait pu, aidée dans son pieux mensonge, par Jean et leur servante dévouée Félicie. Mais elle ne pouvait ni les soustraire aux bavardages de leurs amis', avides du drame et désireux de les plaindre, ni leur arracher des mains les journaux, qui se repaissaient de cette déconfiture. La période où il se faisait remplacer, à la clinique de la Charité, par un confrère plus jeune, enlevait au D'' Viorne cette distraction professionnelle qui est, pour les laborieux, le grand soutien contre les traverses et les duretés de la vie. Il demeurait de longues heures dans son cabinet à méditer, la tête entre ses mains, sa grosse tète pleine de découvertes et de réflexions de bon sens, se demandant comment il s'était laissé embarquer, par un frère excellent mais trop Imaginatif, comme tous les financiers, dans cette désastreuse affaire de la Banque des Intérêts Mondiaux. Le désir de constituer à Emilienne une jolie dot, qui lui permît de faire le mariage de son choix y avait été pour beaucoup. Depuis la mort de Louis, elle était leur unique fierté, leur seul espoir. Couchant dans la chambre con ligue à la leur, elle les entendait, la nuit, dans leur lit, car ils ne dormaient plus depuis une semaine, qui agitaient cette tragique question, la retournaient sous tous ses lugubres aspects, fai-
saient et refaisaient leurs comptes, passaient en revue les confrères riches, ou soi-disant tels, auxquels ils pourraient, le cas échéant, avoir recours. Tels deux voyageurs, perdus au milieu ,'de mille dangers et entourés de cannibales, supputent entre eux les chances qui leur restent de ne pas être immédiatement dévorés.
La jeune fille n'y tint plus. Elle dit à Jean OranofT, qui participait passionnément à ses angoisses, et venait aux nouvelles chaque jour : « Retournons cet après-midi rue d'Aumale. Peut-être apprendronsnous quelque chose de décisif. C'est cette incertitude qui tue mes parents. » Car les feuilles laissaient entendre maintenant, qu'il suffirait de quelques millions pour renflouer le fond de réserve et empêcher que la maison de crédit ne dût déposer son bilan. Mais qui donc, dans la pénurie des afl'aires, disposait de quelques millions?
Quand les jeunes gens arrivèrent au siège de la Banque des Intérêts Mondiaux, ils assistèrent à un spectacle qui ne leur permit plus de doute de la réalité du désastre. La foule encombrait la rue d'Aumale et refluait jusque dans les rues Saint-Georges et Taitbout, qui descendent là en pente as^ez raide. Il y avait de tout parmi ces gogos, qui s'étaient laissé prendre, comme le professeur Viorne, aux boniments de parents et d'amis déjà engagés dans l'affaire, aux alléchants prospectus, aux réclames des journaux, aux vingt-cinq pour cent d'intérêts annuels. Les petits employés, à la mine sombre, dominaient, ainsi que les domestiques de bonne maison, reconnaissables à leurs visages rasés. Un
chauffeur d'automobile, venu là avec sa voiture, montrait le poing, tempêtait, déclarait qu'il se faisait bolcheviste, qu'il allait désormais s'adonner à la destruction du genre humain. Un monsieur à barbe blanche pérorait, s'engageait dans un discours incompréhensible, qui s'achevait au milieu des sifflets et des blagues des loustics. Il donnait l'impression de l'égarement, de la folie au début. Des femmes en grand deuil, des veuves de guerre sans doute, gémissaient, se tordaient les bras, suppliaient qu'on les laissât passer, s'assurer de leur ruine définitive. Il y avait des pères de famille désespérés, tenant par la main de jeunes enfants effrayés, une commère de la Halle en costume de travail, quelques Anglais et Américains. De groupe en groupe, le carnet à la main, couraient les inévitables reporters, harcelant de questions tous ces naufragés, furieux devant la carcasse de leur bateau. JeanetEmilienne, se laissant porter par les remous, arrivèrent ainsi devant la haute maison grise, où flamboyaient toujours les alléchantes plaques indicatrices. Ils distinguaient, derrière les rideaux, des physionomies inquiètes de dactylos et de garçons de bureau. Deux sergents de ville, crètés sur la consigne, barraient aux protestataires la porte à peine entrebâillée.
Jean essaya de parlementer, expliqua qu'il venait de loin, qu'il avait de gros intérêts dans la maison, qu'il était secrétaire d'un député influent, ami du directeur M. Cometais. Ce nom, qu'il croyaitmagique, amena sur les lèvres du gardien de l'ordre un énigmatique sourire, que l'étudiant se garda d'interpréter. Mais Emilienne, plus persuasive, et aussi, à
cause de son émouvante beauté, réussit là où il échouait. Elle expliqua aux deux agents que son vieux père avait placé là, par patriotisme, toutes ses économies, qu'il était ruiné, qu'elle avait eu un frère tué par les Boches. Sa douce voix, aux inflexions irrésistibles, fit le reste : « Allons, passez, mais passez vite ! Autrement vous nous feriez écraser ». Une minute plus tard, ils étaient dans la place et montaient, tous deux, Tescalier qui leur semblait à la fois sordide et solennel.
Au premier étage, la porte de la banque était ouverte, comme pour une mort, ou un déménagement. Dans Fantichambre, passaient et repassaient des gens de justice, à tête de croque-morts, portant des dossiers ficelés en hâte. On venait de perquisitionner. Plus décidée que son compagnon, qui se demandait ce qu'il faisait là, Emilienne avisa un garçon de bureau, p- u rébarbatif, encore vêtu de la trop belle livrée aux armes de la maison : une mappemonde, avec la devise en avant... « Je suis la nièce de feu M. Viorne, président du Conseil d'administration.
— Ah! parfaitement, mademoiselle. Pauvre M. Viorne 1 II est mort à temps pour ne pas voir cal
— Dites-moi, monsieur, le directeur M. Cometais est-il là?
A ce nom, le brave homme donna tous les signes de la stupeur, mêlée à l'indignation : « M. Cometais'.... Vous ne savez donc pas, mademoiselle?... M. Cometais, non, mais quelle crapule! Qui aurait pu croire! C'est malheureux, tout de même, une chose pareille I... »
Jean, qui s'était rapproché, devina : « Il est parti en emportant la grenouille, hein ? »
— Un million, mon pauvre monsieur, le dernier million !
Emilienne était devenue toute pâle, ce qui ajoutait au charme de ses yeux mauves et de ses cheveux dorés. Elle se laissa tomber, plutôt qu'elle ne s'assit, dans un des larges et pnofonds fauteuils de cuir américains, comme il y en a maintenant dans toutes les administrations, et qui respirent à la fois l'opulence et la faillite, avec une petite planche latérale, apte au cocktail comme au revolver. Eh bien, il était gentil son flirt, le vénérable M. Cometais, toujours plein de si bons conseils 1 Le garçon de bureau racontait l'épisode, avec cette joie spéciale et bavarde qu'ont les gens du peuple à détailler les nouvelles désastreuses : « Avant-hier « encore, il était venu à son bureau, le salop 1 Même « qu'il m'avait attrapé, rapport aux persiennes que « j'avais oublié de fermer sur ce midi. A le voir « brusque et désagréable comme à l'ordinaire, on « ne se serait douté de rien. « Gaston, qu'il me « dit, fai laissé une valise dans mon automobile. « Veuillez me la monter ici. » Naturellement, j'ai fait « ce qu'il me demandait. Oui, monsieur et madame, « fallait-il qu'il en eût de la malice ! C'est dans « cette valise qu'il a emporté notre dernier million u de titres qui restait en caisse, et quand ces mes- « sieurs du Parquet sont venus hier, ils n'ont pu que « constater le vide... la fille de Tair... »
— Sait-on où il s'est enfui ?
-— En Belgique naturellement, c'est toujours là
qu'ils vont, quand ça n'est pas en Suisse, rapport à la facilité d'écouler les valeurs.
— 11 s'est peut-être suicidé ? — ajouta Emilienne qui avait peine à croire à tant d'ignominie.
Mais Gaston éclata d'un rire amer : « Se suicider, « lui, vous ne voudriez pas, ma pauvre dame ! Il « restera là-bas, à faire la fête et de nouvelles « dupes et ensuite, quand tout sera oublié, il « reviendra en France et il se fera nommer député « ou sénateur (puis sans transition). Moi qui vous « parle, moi, eh bien, j'en suis pour cinq mille M francs, toutes mes économies, que ces bandits, le « père Cometais en tête, m'ont conseillé de leur « confier. « Cest de tout repos, mon vieux Gaston, « cest un placement de père de famille. » 11 est « chouette, n'est-ce pas, le placement de père de « famille ! »
Emilienne, toujours effondrée, plaignait l'infortuné serviteur. Jean songeait, à part lui, que M. Cometais avait justifié sa physionomie et son allure de forban cossu. Par les fenêtres entr'ouvertes, à cause de la température, arrivaient les murmures, les plaisanteries, de temps en temps les clameurs de la foule des bonnes poires pelées.
— Gaston, — fit une charmante dactylo, vêtue de clair et qui arriva en trombe, — ah pardon, monsieur et madame, est-ce vous, Gaston, qui avez le mot de la combinaison du trois ?
— Non, et d'ailleurs je m'en fous. Mes cinq mille francs ne sont pas dedans.
11 expliqua que le « trois » était un des six coffreforts de la maison, que se faisaient ouvrir les poli-
ciers. Puis, avec une versatilité de jugement remarquable, il commença l'éloge des capacités financières de ce même Cometais, qu'il injuriait la minute auparavant, et qui, à l'entendre, aurait rendu des points à Rothschild lui-même. Jean et Emilienne en avaient assez. Ils prirent congé, redescendirent l'escalier fatal, passèrent devant la loge, oti la concierge se régalait de l'événement, avec les domestiques des autres locataires. La fuite de M. Cometais faisait le sujet de l'hypocrite lamento, et l'on émettait l'avis qu'il méritait d'être pendu, Mais un grand valet de chambre conclut, goguenard et à la coule : « Il n'était qu'officier de la Légion d'Honneur. Il sera commandeur Tannée prochaine. »
— Nous sommes perdus, — dit Emilienne à son compagnon, quand ils furent hors du cercle hurlant et suant des damnés. — A moins que je ne trouve un moyen de sortir de là.
Jean, plus épris d'elle que jamais, calculait men talement le chiffre des économies qu'il possédait et qu'il croyait lui venir de l'héritage paternel : une centaine de raille francs, disait sa mère. Il ouvrait la bouche pour proposer cet argent à la jeune fille, en même temps qu'il lui demanderait de l'épouser. Puis il craignit de l'humilier, ou d'avoir l'air de spéculer sentimentalement sur son infortune, pour obtenir d'elle un consentement précipité au mariage. La pensée de recourir, en cas d'urgence, à Tancrède d'AUaume, si les Viorne étaient décidément réduits à la misère, se présenta aussi à son esprit, en raison de sa toute récente générosité. Si le gentilhomme donnait immédiatement mille francs à un carabin,
victime du jeu, que ne donnerait-il à un vieux savant, victime de sa confiance dans une banque ! Il y avait encore la tante Hévin, la tante Jeanne, dont il était l'unique héritier, et qui possédait de sérieuses économies.
Pendant qu'il se préoccupait ainsi de venir en aide à son maître, au lieu d'avouer, carrément et immédiatement, son immense amour à sa compagne, la jeune fille, marchant auprès du timide garçon, réfléchissait de son côté. Les modestes appointements que le professeur Viorne recevait de la Faculté étaient immédiatement remployés dans une assurance sur la vie, que la moindre interruption annihilerait. C'était là maintenant leur seule ressource. Sauf les dentelles de prix et quelques bijoux sans valeur, l'héritage de l'oncle Viorne était allé à d'autres. Le frère Louis, avant de partir pour la guerre, avait contracté une dette mystérieuse (histoire de femme sans doute, car il était assez noceur) dont les parents s'acquittaient péniblement, à l'aide de versements annuels. D'autre part, le loyer de la rue SoufÛot venait d'être augmenté, dans de fortes proportions. Il fallait donc trouver illico une grosse somme, permettant de régler le passif courant et aussi de voir venir. L'emprunter ? A qui et à quel titre ? Emilienne avait entendu parler des usuriers, auxquels son frère avait parfois recours. C'étaient des individus de sac et de corde, qui la dépouilleraient férocement, et contre lesquels elle n'aurait aucune défense. Elle remarquait depuis quelque temps, depuis qu'il était question du krach de la banque, les plaintes calculées de leurs amis
riches sur la dureté des temps ; sans doute paraient-ils ainsi, par avance, à la demande éventuelle d'un service d'argent. Une affreuse confusion s'emparait d'elle, à la seule pensée d'un refus possible de tel ou tel. Solliciter des inconnus lui semblait encore moins odieux et intolérable que de s'adresser à l'égoïsme, vite rebiffé, de ceux qu'englobe ce terme vague et bourgeois : les relations. Elle se répétait le vers si sage de La Fontaine :
« Ne t'attends qu'à toi seuL Cest un commun proverbe. »
Quant à Jean Oranoff, la jeune fille, devinant les sentiments qu'elle lui inspirait et n'étant pas loin de les partager, bien qu'avec moins de certitude, eût préféré se jeter à l'eau, telle une petite modiste abandonnée, plutôt que de s'adresser à lui, ou d'accepter de lui une aide quelconque. Du reste, s'il donnait l'impression d'être à son aise et confortablement rente, il n'avait sans doute point la disponibilité de sa fortune. C'est ainsi que l'un et l'autre, pour des motifs différents, fuyaient une explication, puis une solution assez simple et qui eût, peut-être, été pour eux le commencement du bonheur. Une erreur fréquente des âmes fières consiste à éluder ou à ne pas traiter à fond, quand elles se rapprochent et s'embrasent, ces dures et blessantes questions d'argent, qui s'imposent cependant aux humains, amoureux ou non, et, négligées, s'enveniment, puis corrompent la volupté avec la confiance. Il suffirait parfois d'un mot, dans cet ordre, pour prévenir un malentendu, une équivoque et un malheur. Les deux jeunes gens se séparèrent, en gardant chacun
sa pensée, son demi-regret, sa préoccupation et quelque contrainte. Mais le trouble où il voyait cette fille passionnée la rendait à Jean plus précieuse encore. Après l'avoir quittée, il revint deux ou trois fois sur ses pas, méditant un éloquent aveu, ces phrases irrésistibles qui vont droit au cœur convoité, imaginant les objections qui lui seraient faites et qu'il repousserait victorieusement. Rentré chez lui, mécontent de ses hésitations, incapable de les vaincre, il se mit à son balcon et attacha les yeux sur ces fenêtres, derrière lesquelles se désolait sans doute, la délicieuse créature, pour laquelle il eût volontiers donné sa vie. Une voix intérieure lui conseillait d'agir. Une autre, plus forte, de s'abstenir. Finalement, ce mauvais génie, qui préside aux tiraillements héréditaires, costumés en réflexions approfondies, lui fit reporter la difficulté au lendemain. Comme si, dans les crises de chance ou de malchance, de dis ou ne dis pas^ de fais ou ne fais pas, ce qui n'est pas instantané n'était pas invariablement sous ce signe : trop tard.
Emilienne, une fois chez elle, trouva ses parents plongés dans la désolation. Un télégramme de la banque leur annonçait la fuite du misérable Cometais. Seul un miracle pouvait, désormais, sauver la situation. Les deux époux pleuraient assis, se tenant la main, comme des condamnés. Le docteur semblait vieilli de dix ans. Les larmes coulaient sur ses joues, puis dans sa barbe déjà blanche, et les quelques phrases qu'il prononçait indiquaient l'affaissement de son énergie. Pendant toute sa carrière, il avait étudié les réactions du physique et
du moral, préconisé l'effort constant et la résistance aux coups du sort. On citait de lui des axiomes célèbres, d'un stoïcisme éclatant, comme la cassure polie, aux arêtes sombres, d'une maxime de La Rochefoucauld. Cependant cette science réelle ne lui était d'aucun secours et le laissait dénué, devant l'épreuve, comme un ignorant ou un gosse. Il se demandait, il demandait à la Providence (car il ne partageait pas l'abrutissant matérialisme de la plupart de ses confrères) pourquoi le destin s'acharnait précisément sur les êtres de devoir et de long honneur, sur les familles unies dans la piété. Sa femme s'associait à ce lamento, l'accompagnant de soupirs, et le délayant de considérations plus terre à terre, qui concernaient le besoin d'argent immédiat. C'était le « comment allons-nous faire pour ...» après le « il nous sera impossible de nous en tirer... »
— Mais voyons, maman, — dit Emilienne, qui refoulait héroïquement son émotion, — nous ne sommes pas encore sur le pavé. Papa a des éditeurs, auxquels il a fait gagner de l'argent... 11 peut conclure un nouveau traité... La Faculté peut lui consentir une avance.
Ce fut le professeur qui répondit, croisant les mains, dans l'attitude de la supplication : « Ma « pauvre petite, la Faculté ne fait pas d'avances. « Elle a déjà du mal à joindre les deux bouts. Quant « à publier, en ce moment, quoi que ce soit, les « éditeurs d'ouvrages scientifiques n'y songent pas. « Mes travaux sont contestés par mes devanciers, « dont je combats les thèses défraîchies; et ils ne
M sont pas encore acceptés par la nouvelle généra- « tion, qui redoute la rancune des vieux maîtres. « Cela me fait une situation difficile et qui ne « s'éclaircira qu'à ma mort. »
— Charmante perspective ! Vous ne passez plus une journée, ni un repas, sans nous entretenir de votre mort, père chéri. Ce n'est tout de même pas raisonnable.
— Ne crois-tu pas que je préférerais la paix du tombeau aux ennuis et aux humiliations qui menacent désormais ma vieillesse?
— Vous n'êtes pour rien dans la faillite de la banque, tout de même ! Il serait un peu fort que les victimes fussent traitées en coupables !
— Laisse, mon enfant, — intervint doucement ^me Viorne, — ton père se rend mieux compte des choses que toi. Ah, mon pauvre cher mari, que ne sommes-nous partis, l'un et Tautre, avant cette maudite guerre et ces affreux événements ! Tout croule, à cette heure, vois-tu, tout croule !
— Eh bien, voilà qui est encore gentil pour votre petite fille! Qu'aurais-je fait, que ferais-je toute seule ici-bas, sans vous?
En prononçant ces paroles à lisière de sanglot, d'une voix harmonieuse et comme brisée, Ja jeune fille se mit à genoux, entoura de ses bras, les rapprochant encore, papa et maman. Ils se trouvaient ainsi groupés tous trois dans la douleur, comme des voyageurs sous l'orage, et les battements précipités du jeune cœur passionné d'Emilienne frappiuent l'oreille exercée du professeur, ainsi que le tocsin de la maison. Toujours il avait redouté l'adversité.
l'ayant connue au foyer paternel, où elle s'était acharnée sur son père, Fingénieur Viorne. Jeune, il avait travaillé d'arrache-pied, afin de l'exorciser et il avait eu la joie de faire aux siens une fin tranquille, à l'abri du besoin. Voilà maintenant qu'au 'erme d'une carrière plus laborieuse que glorieuse l retrouvait la maigre déesse irritée, qui a, comme attributs, une bourse vide, une huche sans pain, un vêtement en loques. En vérité, c'était injuste et la palpitation accélérée du cœur généreux de sa fille achevait de décourager le pauvre homme. Il regardait autour de lui, cherchant parmi les tableaux accrochés au mur (mais ils étaient conventionnels et d'une mauvaise époque) ceux susceptibles de faire de l'argent. Sa femme devina sa préoccupation : a Nous vendrons le petit Roybet », dit-elle.
C'était un soudard, dans une buffleterie jaune, lequel buvait un verre en levant le coude et tenait en laisse un chien |acajou. Les visiteurs compétents s'accordaient à reconnaître que cette toile avait beaucoup de valeur. Elle n'en avait d'ailleurs aucune, Emilienne le savait; mais elle se rappela tout à coup les belles dentelles de l'oncle Viorne, et, en même temps, le nom d'une amie de pension, Denise Gantois, nièce elle-même d'un richissime banquier. Il n'y avait pas à hésiter. Elle s'enquerrait de l'adresse de Denise, elle irait la trouver et lui proposerait ces points de Chantilly, ces « blondes », ces merveilles dont elle ne s'était encore jamais servi et. qui, disait-on, représentaient une petite fortune. Une difficulté cependant; on était au mois d'août, et Denise, qui avait les moyens de suivre la
mode, était sans doute au bord de la mer. Il fallait d'abord retrouver son adresse, ensuite lui téléphoner.
Comme dans toutes les circonstances graves, la jeune fille confia son projet à Félicie, dont elle appréciait le rude bon sens : u Papa et maman, dit « la servante (elle appelait ainsi ses maîtres) ne « devront savoir la chose qu'une fois faite. A quoi « bon des dentelles, si on ne peut pas payer le pro- M priétaire? Et puis, vous êtes bien trop jolie pour a avoir besoin de dentelles. Demandez plutôt à « M. Jean s'il vous préfère avec ou sans point de « Chantilly... »
— Oh! il ne pense guère à moi, ce brave JeanI Ce qui l'attire ici, c'est la médecine et c'est papa.
Félicie, là-dessus, croisa ses grosses mains crevassées par le feu du fourneau et l'eau de la lessive, puis, avec un bon rire : « Allons donc, il est amou- « reux de vous à en étouffer, que je vous dis. Tout le « monde s'en aperçoit, même la concierge, qui « cependant n'est pas bien maligne, et il n'y a que « vous qui ne vous en doutiez point. Mais pourquoi « qu'il ne se déclare pas, le cher jeune homme? Ce « serait le moment de se déclarer. »
— 11 n'est pas question de cela, — interrompit Émilienne, que cette conversation gênait, — où as-tu fourré l'annuaire téléphonique ?
Elle chercha et trouva le numéro de Denise Gantois; mais elle réfléchit qu'il valait mieux que la communication eût lieu en dehors de ses parents, et elle alla la demander au bureau de poste du Sénat. Denise étkit chez elle, manifesta une grande joie eu
134 L'ENTEEMETTEUSB
reconnaissant la voix mélodieuse de sa camarade de pension, à qui elle avait servi de « petite mère », et lui donna rendez-vous pour le lendemain, quatre heures après midi, chez elle, rue Jouffroy Or, le démon, qui appâtait les humains dans le songe éveillé de Mariette Sauveterre, voulut que précisément à cette heure-là, le lendemain, Olivier Gantois, venant du Val-Gris, fût de passage chez sa nièce. Il avait fait, depuis un mois, d'excellentes affaires et il se voyait, avant peu, doublant, puis triplant, le chiffre de son immense fortune. Ces apports d'argent éveillaient en lui un appétit sensuel presque pathologique, auquel Mariette ne suffisait plus, accompagné d'un besoin sentimental, comme dans les comédies larmoyantes. Il aurait souhaité une maitresse toute jeune, vierge, se donnant à lui avec honte, et cependant avec passion, pour laquelle il eût représenté une sorte de secours providentiel. Il la lui fallait rebelle au début, et cependant reconnaissante, et renonçant, pour lui, à an autre amour. Tel était le scénario de son désir. Quand Denise lui parla de la visite imminente d'Émilienne Viorne, sans la nommer, par discrétion, il eut le sentiment immédiat que c'était celle-là, et non une autre, qui servirait à son plaisir, sans doute parmi quelques traverses dramatiques, piments de toute véritable bonne fortune, et dont la perspective ne lui déplaisait pas. 11 demanda à sa nièce de ne partir qu'une fois qu'il aurait vu la visiteuse et entendu le son de sa voix. Ce qui fut accordé.
Émilienne avait sa robe blanche, avec une ceinture d'argent, un chapeau de paille étroit, semé de fleurs
champêtres, des petits souliers de cuir blanc, où ses pieds semblaient des souris captives. Une légère émotion rosissait son teint lactescent. Son corps, mince aux attaches, plein où il fallait, se devinait sous le tulle et la soie. Elle marchait en frôlant le tapis, avec des jambes de chasseresse, qui l'eussent fait choisir par Diane. Ses yeux, d'un gris bleuté de lin, étaient à la fois railleurs et rêveurs, et présentaient, en ingénu, quelque ressemblance, chose bizarre, avec ceux de la Sauveterre. Ils se posèrent allègrement sur Denise, qui tendait les bras, avec étonnement sur Gantois, qui tressaillit. Ils semblaient dire : « Tiens, il y a un tiers ! »
— Mon oncle, ma chérie, dit Denise, sans présenter sa camarade. Elle ajouta souriante : « Mon oncle qui s'en va et que je raccompagne... Assiedstoi là.
— Adorable I — tel fut le mot du financier, ému et rouge, en passant la porte; tel fut le jugement que recueillit Alberte aux aguets.
Après le rappel des souvenirs communs, Émilienne, posément, simplement, avec une entière franchise, exposa à sa « petite mère » la situation fâcheuse de ses parents, en raison du krach de la Banque des Intérêts Mondiaux^ et son projet de vendre ses dentelles : « J'ai pensé à toi, parce que « tu passes pour riche, indépendante, et aimant les « jolies choses. Des experts m'ont affirmé que ce « lot, qui me vient de mon oncle Viorne, était « unique. Je n'ai pas apporté de spécimen. Je vou- « lais savoir auparavant si, en principe, la chose « t'apparaissait comme possible. Tu peux imaginer
« que cette démarche me coûte beaucoup. Quoi que « tu décides, je te demande, bien entendu, le secret « le plus absolu. Si on nous savait dans la misère, « il n'y aurait plus aucun espoir de tirer une somme « importante de cette collection. »
Denise était comme toutes les personnes richeF, qui ont un train de vie proportionné à leurs revenus. Elle n'avait pas à sa disposition une somme d'argent importante. En cas de nécessité, elle s'adressait précisément à son oncle, qu'elle remboursait ensuite par fractions et qui, lui, possédait des capitaux de roulement. Le cas d'Émilienne la touchait. Elle-même avait beaucoup aimé ses parents et savait ce qu'est l'esprit de famille. Elle réfléchit un instant, puis répondit, prenant dans sa main celle de la visiteuse : « Je ne puis, immédiatement, te donner une réponse, « ni te fixer une somme, même approximative. Si « j'avais- des économies... Je n'ai malheureusement « pas d'économies et mon homme d'affaires, le « sévère papa Chemaussan, me tient très serrée... « Je vais y penser. Nous trouverons quelqu'un, ou u nous pourrons organiser entre amies, une pelite « tontine qui achètera ton lot, nous cotiser... Bref, « cela s'arrangera toujours. »
— - Que tu es bonne I Je me fais tant de bile avec mes pauvres parents I Et ils se font tant de bile de leur côté. Tu imagines ce que cela réprésente, à l'âge de père : la ruine totale.
— Tiens, fit Denise, qui suivait son idée, mon oncle le banquier, qui était là tout à l'heure, et qui regorge d'argent liquide, d'argent frais, comme il dit, peut très bien se laisser tenter pour une de ses
bonnes amies, et acheter tout le paquet de tes dentelles, en t'en payant un prix royal. Il m'a semblé qu'il te regardait avec sympathie. C'est un très brave homme...
— Ne me nomme à lui que s'il veut l'opération, et encore, à la dernière extrémité. Je me méfie de l'indiscrétion des gens de Bourse...
— C'est entendu... Je connais aussi un gentilhomme, de très vieille maison, très riche..., mais il doit posséder, lui, des dentelles de famille... surtout, surtout — ici Denise baissa la voix, comme pour une confidence importante — j'ai comme amie très intime une femme d'une infinie bonté, et d'une intelligence extraordinaire, qui aous sera d'un précieux secours. Elle possède sa société parisienne sur le bout du doigt...
— Comment l'appelles-tu?
— Je te le dirai plus tard, cachottière avec qui je serai cachottière aussi. Son prénom est Mariette et je ne l'appelle que Mariette. C'est une vraie fée. Elle peut ce qu'elle veut, et elle voudra, j'en suis sûre, te venir en aide. Vous vous rencontrerez ici.
Émilienne hésitait à mettre quelqu'un de plus dans la confidence. Mais son amie insista tellement, lui- fit de Mariette un portrait si flatteur et si alléchant à la fois, qu'elle finit par se laisser convaincre. Cette personne extraordinaire habitait Tété à la campagne, — [Denise ne dit pas que c'était chez Gantois]. — Il fallait d'abord la convoquer, ensuite qu'elle fut libre. Bref, rendez-vous fut pris pour six jours plus tard, même heure. Mais, d'ici-là, Émilienne ne devait avoir aucun scrupule à tenter la chance d'un autre côlé.
— Hélas, — répondit-elle à cet encouragement assez égoïste, — il n'y a aucun autre côté. Nous vivons dans des jours où l'argent se cache et où les gens, même fortunés, pensent plutôt à vendre qu'à acheter.
— Le paradis des brocanteurs et des bandes noires.
Denise voulait prouver à sa camarade qu'elle était demeurée une intellectuelle, capable de juger son temps et les hommes. Elle ajouta, sur le ton du conseil le plus affectueux : « La vraie façon de tirer tes parents d'affaire, charmante et conquérante comme tu es là, c'est de faire un beau mariage. Il ne manque pas de nouveaux riches ou d'Américains, qui s raient heureux d'épouser la fille du professeur Viorne... A moins que ton cœur ne soit déjà pris.
— J'y ai songé, fit Émilienne. Celui pour qui j'ai quelque inclination n'a pas Tair de penser à moi. Timidité ou indifférence? Je serais prête à sacrifier ce sentiment unilatéral, si, en ce moment, un richard supportable se présentait. Car je ferais n'importe quoi, tu m'entends, pour arracher papa et maman à l'étreinte de la misère, qui les tuerait. Mais on ne fait pas sortir un mari archi-millionnaire du sol, ni du mur..., sauf quand on est M""* Mariette.
Denise, évoquant, à part soi, le cas de Tancrède d'AUaume, pensait que ce prodige n'avait rien d'impossible. La difficulté, pour Émilienne, était la breveté du délai dans lequel elle avait besoin d'une forte somme. La fièvre de la jeune fille, son inquiétude, son insistance même, étaient telles que la nièce d'Olivier Gantois se demanda un moment si elle
n'était pas, en effet, capable de faire une grosse sottise, pour avoir l'argent. Puis elle chassa cette supposition gratuite et calomnieuse. La pruderie de la petite Viorne était célèbre à la pension, et on ne lui connaissait pas de flirt. Après quelques minutes de causerie franche, et redevenue rieuse, les deux amies se séparèrent.
Gantois ne perdit pas de temps. Le soir même, de retour à son château, il prit à part sa maîtresse, qui venait d'achever une partie de tennis avec un énorme juif, directeur d'une banque interlope, et tenait encore sa raquette à la main, avec un reste d'essoufflement dans sa jolie gorge de favorite : « Écoute, je vais te proposer une affaire, très sérieuse. Tu as besoin d'argent en ce moment, n'est-ce pas, pour ton fils, ou pour autre chose? Je vois ça, dans tes yeux, depuis dix jours.
— Hum, dix jours... Il y a un bon mois, et même davantage, répliqua cyniquement l'entremeUeuse :
— Soit! Eh bien, j'ai rencontré, aujourd'hui, chez ma nièce, une jeune fille dont j'ai une envie irrésistible...
— Ah diable ! Il faut soigner cela. Ça peut, à ton âge, devenir dangereux.
— C'est bien mon avis. Cette jeune fille, elle aussi, semble avoir besoin d'argent. Pour quel motif, je l'ignore; mais tu le sauras en interrogeant Denise, qui ne te cache rien.
— Erreur ! Je n'ai pas sur Denise l'ascendant que tu imagines, d'après les racontars d'Alberte. C'est une petite personne très entêtée, très personnelle.
— Admettons. Toujours est-il qu'il y a soixante
mille francs pour toi, le jour où je couche avec cette jeune fille, foi de Gantois.
Les regards de la Sauveterre prirent, à ces mots, leur éclat surprenant. Elle répondit de son ton uni, plat, comme détaché d'elle-même, effrayant : « Laisse-moi tendre mes filets et, quand la pi- « geonne sera prise, tu l'accommoderas, espèce « d'ogre, à ta fantaisie. Mais, tu sais, il se peut que « ça tarde et que, d'ici là, ton désir tombe. En ce « cas...
— En ce cas, tu aurais tout de même tes soixante mille francs. Je ne fais pas travailler le monde pour rien.
Le lendemain de cette conversation, Mariette arrivait rue Jouffroy et surprenait Denise dans son bain.
— Justement, ma belle Mariette, j'allais vous écrire. J'ai reçu la visite d'une charmante amie de pension, de la fille d'un médecin célèbre, mais sans clientèle, dont les parents traversent, financièrement parlant, une mauvaise passe... Oui, ils avaient toutes leurs économies dans la Banque des Intérêts MGri" diaux.
— Ah diable! celle dont parlait Gantois...
— Celle-là même. Donc Emilienne Viorne, — mon amie s'appelle ainsi, gardez le nom pour vous, — voudrait vendre tout de suite un lot de magnifiques dentelles, qui lui viennent d'un héritage. Je n'ai pas la somme suffisante, mais j'ai pensé que vous pourriez m'aider à trouver des amateurs.
— Rien de plus facile, — répondit la Sauveterre, songeant que sa besogne était ainsi simplifiée, — votre oncle roule sur l'or en ce moment.
Mais, en même temps, avec sa rapidité d'esprit habituelle, elle envisageait une solution plus complète : le renflouage de la banque, que Gantois avait déclaré devoir être une bonne affaire, par un versement de cinq millions. Ainsi s'assurerait-il, par les apparences illusoires d'un énorme sacrifice, la reconnaissance totale de la jeune fille qu'il convoitait.
— Oncle roule sur l'or, mais il tient à son or, et je ne me charge pas de la commission..., reprit la délicieuse naïade, mettant avec nonchalance, hors du bain laiteux, un bras frais, à odeur de violette, que suivit un sein ferme et gras.
D'un geste affectueux, Mariette appuya sa tête charmante sur ce doux coussinet : « Vous allez vous mouiller, ma chérie.
— Je m'en fiche pas mal. Qui voudrait bien être à ma place, s'il me voyait? C'est Tancrède d'Allaume. Ot en êtes- vous avec lui?
Car une chasse ne lui faisait pas oublier l'autre et elle savait que la fantasque nièce de Gantois tenait la dragée haute au dramaturge. Cette affaire, dont les préliminaires avaient marché rondement, traînait et tournait à la Cour d'Amour platonique.
— J'en suis, avec votre ancien flirt, m^a chère, au point que nous ne savons plus, ni l'un ni l'autre, comment cela finira. Bien entendu, c'est du mariage qu'il est question. Mais il voudrait obtenir tout de suite, étant ardent et réaliste, le privilège qui n'appartient qu'aux justes noces. J'ai failli céder. Je me suis reprise. Il a insisté. J'ai encore flanché jusqu'à l'extrême lisière de l'irréparable; puis, d'un tour de rein, c'est le cas de le dire, je me suis redressée... et
me voilà, saine et sauve, dans mon bain virginal. Cette résistance, accompagnée de vues matrimoniales, reculait, dans le lointain, le versement promis par Tancrède à Mariette, et qui eût bien fait dans le paysage. La Sauveterre exprima négligemment cette idée que l'impatient gentilhomme était capable, dans sa déception, de tout planter là. A cette hypothèse, énoncée froidement, la baigneuse eut un rapide frémissement du regard, qui prouvait son attachement à cette aventure. Elle était fière d'avoir lié à son char un grand écrivain, et elle craignait qu'il ne se détachât par dépit.
— Vous croyez, mon amie, que c'est possible? Après tous nos serments d'amour, il me ferait cela?
— Vous êtes jeune, Denise. Les serments, quand les choses tournent mal, sont la parure de l'évasion sentimentale. Ce qui est dur, c^est l'évasion sensuelle, celle qui suit la possession.
Ce jalon d'inquiétude posé, la rouée n'insista point. On revint à l'histoire d'Emilienne et au rendez-vous, qui fut pris en vue du troc des dentelles, pour le mercredi suivant. Mariette avait son plan, hardi mais sîir. Arrivée la première ce jour-là, elle l'exposa, dans sa partie avouable, à Denise, qui l'accepta. Emu par le dévouement de la jeune fille, Gantois proposait beaucoup mieux que l'achat d'un lot de Valenciennes, auquel il ne s'intéressait pas : le sauvetage immédiat des Intérêts Mondiaux. Il y mettait, comme seule condition, une entrevue avec Emilienne, — dont le caractère l'intriguait, — laquelle aurait lieu sans témoin. Simple fantaisie de psychologue... « Pour l'énoncé de cette demande, ajouta
« négligemment la Sauveterre, je vous demanderai, « ma chérie, de me laisser en tête-à-têle avec cette « demoiselle. Votre parenté avec le donateur ris- « querait de gêner mes explications. »
— Aïe, pourvu que mon oncle ne tombe pas r moureux de ma camarade de pension et n'aille pas lemander sa main! Que deviendrait, alors, mon héritage?
Ainsi plaisantait la candide Denise, sans remarquer la fébrilité contenue de Mariette, dont elle connaissait pourtant le don redoutable.
Les sentiments extrêmes et, notamment, héroïques, projettent une ombre sur les sentiments moyens, dont la trame de la vie est faite. Ils inclinent ainsi ceux qui s'y adonnent à l'inattention partielle, — sauf pour leur objet, — et à la candeur. Emilienne Viorne poussait l'amour de ses parents jusqu'à l'abnégation totale. Quand ils étaient en cause, tout ce qui ne les concernait pas devenait pour elle secondaire, ou à peine distinct, même sa propre personnalité. Elle remplaçait le fils qu'ils avaient perdu. Elle servait de secrétaire à son père, aidait sa mère dans la petite administration de la maison, toujours plus compliquée qu'on ne croit. Elle et Félicie faisaient ensemble, à l'insu de ces braves gens, des prodiges d'économie, principalement depuis la menace que suspendait sur leurs ressources la faillite, considérée comme inévitable, de la Banque des Intérêts Mondiaux. Aussi, quand elle arriva chez Denise Gantois, ce mercredi-là, son carton de dentelles rares à la main, Emilienne était-elle dans cet état
d'hypersensibilité romanesque, qui prédispose aux pires sottises, comme aux actes admirables. Elle marchait sans toucher le sol, sur la pointe de ses souliers blancs. Ses yeux, ardents et doux, brillaient d'une lueur de vitrail. Sa voix, trempée d'eau comme celle d'un oiseau matinal, avait le cristal humide de la reconnaissance ; car l'espérance lui apparaissait. Elle se disait que le monde est rempli d'êtres bons, dévoués et serviables, les uns connus, les autres inconnus, comme cette Mariette Sauveterre, intervenant dans sa détresse pour l'alléger. En même temps, passait au second plan l'image, cependant chère, de Jean Oranoff, qui, lui, pour le moment, elle le croyait du moins, ne courait aucun risque.
En entrant, guidée par Alberte intriguée, dans le boudoir de Denise Gantois, la jeune fille aperçut, assise auprès de sa « petite mère », à contre-jour, une femme, jeune d'aspect, vêtue avec une élégante modestie, qui tenait, de ses longues mains croisées, une de ses jambes passée sur l'autre. Le regard de cette svelte personne, presque invisible, semblait cependant chargé d'effluves. C'était Mariette Sauveterre.
La présentation faite, les circonstances discrètement rappelées, Emilienne eut quelques paroles de remerciement, auxquelles l'entremetteuse coupa court, tout en observant avec soin celle qui les prononçait. D'emblée, la femme experte jugea la femme qui venait à elle comme vierge, physiquement et moralement. Il s'agissait d'une petite demoiselle exaltée, susceptible de mouvements ea avant, mais aussi de brusques retraits, fille d'un
LE SACRIFICE DXMILIENNE 147
père observateur par profession, donc mise en garde contre les surprises des nerfs et des sens, donc accessible davantage par les hautes régions de l'esprit que par celles, intermédiaires, de la S3nsibilité trouble. Cet examen, au bout duquel il y avait le gain, ou la perte, de soixante mille francs (car Gantois était ponctuel en matière d'argent) dura à peine quelques secondes. Dans le même temps qu'elle s'insinuait dans la personnalité qu'elle voulait atteindre, la Sauveterre simprégnait d'elle par tous ses dehors et dressait ses batteries en conséquence. Fort cultivée e>. même, ici et là, érudite, habituée à mettre ses remarques en maximes, elle appelait à la rescousse les bons auteurs et les employait à ses expériences, ce que ne font pas, en général, les gens de hcture. C'est ainsi que « la petite Viorne » lui apparut, immédiatement, comme un de ces êtres pleins de raisons, que leur raison ne connaît pas, et qui sont, à chaque instant, guettés par le risque et le pari intérieur. Son plan était de la décevoir, puis de la relever brusquement, de façon à la mettre en état d';;ffusion : le coup classique de la douche écossaise.
— Ma chère amie, dit Denise, qui jouait là dedans, les yeux bandés, comme à colin-maillard, expliquez donc vous-même à mademoiselle les difficultés que présente, en ce moment, la vente d'un lot de vraies dentelles.
Aussitôt Mariette, avec une parfaite netteté, exposa à Émilienne interloquée (car elle croyait Taffaire plus qu'à demi conclue) la dépréciation, depuis la guerre, des points les plus réputés, le trouble jeté dans Tes-
prit des acheteurs éventuels par les manigances des marchands : « Ce qui valait cinquante mille francs, '< avant 1914, n'en vaut plus que douze ou quinze V maintenant. Voulez-vous me montrer ces pièces, « que notre amie Denise dit exceptionnelles ; je « vous les estimerai, à quelques centaines de francs « près, comme un commissaire-priseur ; puis je a vous dirai ce qu'on vous en offrira. »
Le cœur gros, la jeune fille tira hors du carton, avec de gracieuses précautions, ces trésors venus de l'oncle Viorne, lequel, par ailleurs, consommait la ruine de la famille, de sorte qu'on le maudissait en le bénissant et qu'on le bénissait en le maudissant. Elle étalait sur les fauteuils, les chaises, le canapé rose, ces chefs-d'œuvre charmants de la dentellerie, échantillons d'un art perdu comme tant d'autres, depuis que la fabrication en série a remplacé le façonnage et que la machine a supplanté la personne. Denise s'exclamait. Mariette admirait et expertisait. Elle connaissait la valeur des « points » comme celle des bijoux, des livres et des fourrures, et aussi le gain formidable que prélèvent les intermédiaires entre celui ou celle qui a besoin d'argent et celui ou celle qui désire acheter et acquérir. Puis l'exposition achevée, dans une lumière de plein été, que diffusaient des stores de couleur, elle demeura silencieuse dix bonnes minutes, tel le médecin dont on attend l'arrêt, pesant les chiffres et en murmu rant quelques-uns, du bout de ses lèvres arquées et peintes. En fin de compte, sa sentence fut : « Le lot « vaut environ cent dix mille francs. Si nous en « trouvons trente mille, — et encore après six mois
LE SACRIFIOE D'EMILIENNE 149
« d'efTorts et de recherches d'amateurs — , ce sera « tout le bout du monde. »
Emilienne avait les larmes aux yeux, et sa déconvenue faisait peine : six mois, comment attendraitelle, comment les siens attendraient-ils jusque-là I Elle se figurait, d'après les exclamations laudatives des amies auxquelles elle avait montré les dentelles, qu'elle en tirerait tout de suite au moins cent cinquante mille francs, sinon davantage. L'affirmation de Mariette la rejetait en pleine et dure perplexité. Elle n'osait parler de ce financier à l'allure décidée, oncle de Denise, croisé à sa première visite, considéré comme un amateur et acheteur possible ; mais Denise comprit sans doute sa question muette, car elle déclara : « Ne te désole point, ma pauvre chérie. « Il y a une autre solution, peut-être, et bien meil- (i leure, dont m'a parlé notre amie Mariette et qui « dépend de quelqu'un qui me touche de près et « que tu as rencontré ici. Mariette va te l'exposer « en détail. J'ai un rendez-vous pressant avec le « dentiste. Excusez-moi, si je vous laisse toutes « deux vous expliquer là-dessus comme il faut. « D'ailleurs, ma présence serait plutôt une gêne, « attendu qu'il s'agit de mon oncle Gantois et que u je n'entends rien aux affaires de finance. »
Elle récitait cela, comme une leçon apprise, en se levant, souple et gracieuse, brune qui laissa la place aux deux blondes. Elle ajouta cette innocente plaisanterie, pour mettre un peu de poudre autour de ce départ imprévu : « Nous avons l'air de jouer « dans une pièce intitulée : les deux onchs. Mais « j'espère bien que l'oncle Olivier, qui s'occupe
150 L'ENTEEMETTEUSB
«aussi de placer mes capitaux, sera plus prudent « que l'oncle Viorne. » La jeune fille n'entendit point. Elle éprouvait une certaine confusion à rester seule avec celte belle, énigmatique et puissante dame, qu'elle ignorait, dont elle avait entendu prononcer le nom et l'éloge, pour la première fois, quelques jours auparavant, qui se trouvait ainsi mêlée intimement à sa vie. Mais comment refuser cette entrevue? Comment aussi ne pas saisir la plus frêle branche de salut? En outre, une voix intérieure (qu'elle croyait venir de sa conscience, qui lui venait, en réalité, de Mariette) suggérait à la jt une fille que là étaient la solution définitive et la fin de ses tourments.
Quand elles furent seules : « Mademoiselle, — dit « la Sauveterre avec un accent de sincérité drue, « qu'elle jugeait bien de circonstance, — vous ne me « connaissez pas. En dépit des apparences, je suis « quelqu'un qui a manqué sa vie. Denise n'en con- « viendrait pas, à cause de son indulgente affection « pour moi. Mais c'est la vérité. J'ai manqué ma vie, « parce que j'étais faite pour être infirmière, ou « bonne sœur, dans un hôpital. Je n'aime que les « malades, ceux qui souffrent, de quelque façon « qu'ils souffrent. Les autres ne m'intéressent pas. « Pardon, il y a un être dans la vie, auquel je m'in- « léresse passionnément ; vous ne vous en étonnerez « pas quand vous saurez que c'est mon fils, lequel a à « peu près votre âge . Mes parents étaic n l de très peti tes « gens et j'ai fait ma destinée toute seule. J'ai perdu u mon mari fort jeune, élevé et surveillé mon garçon, « qui est devenu un bon et brave homme. »
— Est-ce pour un mariage? Où yeut-tlle en venir?... songeait Emilienne, assez impatientée. xMais son interlocutrice poursuivit : « C'est vous dire que ( je mets au-dessus de tous autres les sentiments ^ familiaux. Ils me tiennent lieu d'une ferveur religieuse qui fut celle de mon enfance, depuis lors malheureusement atténuée. Quand Dmise m'a « parlé de vous, de votre infinie tendresse pour vos « parents, pour cet homme admirable, ce savant « hors ligne et modeste qu'est le professeur Yiorne, « j'aisentiaussitôtunepariléprofondeentrenosdeux « natures ; la vôtre et la mienne. J'ai compris que « votre père et votre mère étaient pour vous ce que '< mon enfant est pour moi. D'où une sympathie immé- « diate, dont la manifestalion eût pu vous étonner. » Emilienne, qui n'avait éprouvé rien de tel, esquissa un geste de demi -protestation, que la Sauvetcrre arrêta au vol, gentiment : « Mais si, « mais si, ne dites pas non! Vous n'êtes pas la « première qu'effarouche mon exubérance, et mes « amies m'appellent « droit au but ». Alors, écoutez « (elle baissa la voix) : un de ces amis, l'oncle de « Denise, le financier Olivier Gantois, camarade a d'enfance de mon défunt mari, que vous avez « aperçu ici l'autre jour, et à qui nous avons toutes « deux exposé la situation, m'a déclaré spontané- « ment ceci : peu soucieux d'acheter des dentelles, «Tuais soucieux de tirer d'un mauvais pas le « D*" Yiorne, il serait disposé à sauver la Banque c< des Intérêts Mondiaux, en mettant immédiatement « à la di>position du Conseil d'aministration une « somme de cinq millions. »
L'énormité du chiffre et la rapidité de la décision frappèrent d'abord Emilienne, au point qu'elle ne trouvait point de mots pour exprimer sa gratitude étonnée. Il ne lui venait point à l'esprit que le sauvetage d'une banque condamnée pût se transformer, sous certaines conditions, en opération fructueuse. Elle ignorait tout, bien entendu, de la puissance du désir chez certains êtres, habitués à vaincre obstacles et résistances par l'argent. La silhouette même d'Olivier Gantois lui demeurait assez indistincte. Mais ce qui dominait en elle c'était la joie, physique, débordante, visible à l'afflux d'un sang rose vers son charmant visage tantôt régulier, tantôt mutin, selon les mouvements de l'âme généreuse et primesautière.
— Ce que vous m'annoncez là, madame, est tellement beau que je n'ose y croire ! M. Gantois connaît donc papa?
— Tout le monde, ma chère enfant, connaît et admire le professeur Viorne. Je crois, en outre, que M. Gantois appréciait beaucoup les mérites de votre, oncle, qui fut, paraît-il, un des fondateurs de l'établissement en perdition...
— C'est exact... Tout cela semble providentiel I
— Enfm, M. Gantois, —Denise ne pouvait vous le dire aussi crûment que moi, — est un philanthrope, un de ces êtres infiniment rares, qui font le bien pour le bien, sans arrière-pensée, et ne souhaitent le pouvoir de l'argent que pour réparer les injustices du sort. Ses bonnes actions ne se comptent plus. J'en sais quelque chose, faisant partie de la petite équipe de distributeurs et de distributrices
LE SACRIFICE D'EMILIENNB 1Ô3
en qui il a placé sa confiance. Ceux de son espèce, millionnaires français ou milliardaires américains, dispensent en général leurs dons à des œuvres de
arité, à des institutions, à des administrations, a des entités, fort intéressantes d'ailleurs, mais impersonnelles. M. Gantois préfère, au contraire, secourir les infortunes individuelles, celL s qui frappent des êtres d'élite à tous les niveaux sociaux (car le malheur est le grand niveleur) et il' intervient alors, soit directement, de la main à la main, soit •ndirectement, comme dans ce cas-ci.
Par cette dernière phrase, Mariette poussait une petite pointe dans le sens de rhumilia;ion, afin de tâter Emilienne. Elle dédirait connaître le taux, en ^lle, de l'orgueil, du respect humain. Mais la jeune .^lle ne sourcilla point. Elle était emballée par cette peinture du caractère d'un bienfaiteur, embail-'e par l'habile bonté de Mariette, par la discrétion de Denise, par Taccord de ces circonstances féeriques. La Sauveterre lisait dans ses regards, dans son attitude, ce mélange, qu'elle avait escompté, d'admiration et de gratitude. Elle voulut détruire jusqu'au plus léger doute et courut au-devant d'hypothèses intérieures qui n'étaient même pas formulabies, ni squissées.
— La philanthropie — quel mot impropre! — poussée jusqu'à ce point est un héroïsme. Je considère Gantois (elle ne disait plus « M. Garitois ») comme un héros. 11 en a la promptitude et l'abnégation. L'homme d'affaires, chargé de faire à la banque cette propo^ition qu'elle n'attend certes pas, est déjà choisi. C'est maître Chemaussan, dont vous
connaissez peut-être le nom, le premier avoué de Paris...
Emilienne fît signe de la tête qu'elle ignorait cette célébrité... « aucune condition n'est posée au conseil « d'administration, en dehors des rr-gles et coutumes « qui accompagnent les apports ordinaires. Il paraît « que le président de ce Conseil, un M. Sometais ou « Gometais... »
— Gometais... ohl la canaille I
— G'est cela, Gometais est parti en emportant un million. Sa déchéance va donc de soi et c'est M. Gantois qui prendra sa place. Du même coup, la confiance revient, les affaires renaissent, déposants et actionnaires renoncent à tout procès... Gela vous paraît satisfaisant?
— Satisfaisant!... Mais c'est le bon Dieu, madame, votre M. Gantois!... Et il agit ainsi pour rendre service à un vieux médecin qu'il ne connaît pas, qu'il n'a peut-être même jamais consulté!
— Il jouit d'une santé admirable et n'a pas besoin des docteurs.
— Du reste, papa ne donne presque point de consultations. Il vit dans la science théorique.
— Mais qui alimente la science des praticiens et sauve souvent, par ses découvertes désintéressées, des milliers d'existences humaines. Il importe qu'un tel génie puisse travailler en paix, sans soucis d'argent. N'est-il pas exemplaire qu'une maison de banque qui est toujours plus ou moins une maison de jeu au second degré, soit tirée du naufrage grâce à ceci qu'elle compte un grand savant parmi ses actionnaires? Voilà qui paraît très vingtième siècle
et qui fournirait aussi un beau thème b. un prédicateur du dix-septième. On imagine la période d'un Bossuet.
— Madame, — dit Émilienne qui se conlenai' depuis quelques minutes et sentait son cœur battre la chamade — madame, puisque je ne puis embrasser M. Gantois, permettez-moi de vous embrasser.
— Mais comment donc, ma chère petite!...
— Toute mon existence, je me rappellerai ce que vous avez fait pour nous. Puisse le Ciel vous récompenser!...
— Ma récompense est votre contentement, c'est le repos de votre maison... Vous êtes si gentille!... On vous sent si loyale!...
L'entremetteuse rendit ses baisers de bon cœur à la vierge passionnée. Elle recevait avec plaisir ces éloges, ces marques de gratitude imméritée, elle en oubliait l'impureté de ses intentions; elle délaissait momentanément son pouvoir diabolique et se mettait dans la peau, non souillée, du personnage forgé par cette naïveté juvénile. Émilienne lui était presque sympathique. Elle eût souhaité une semblable compagne à son fils. Qu'eût-elle éprouvé, si elle avait su qu'elle tissait sa trame précisément contre l'élue de ce cœur filial et qu'elle saccageait, par sa cupidité criminelle, le rêve d'avenir de son enfant. Perspicace, quant à l'instinct sexuel, comme un des vingt ou trente théologiens, cliniciens ou philosophes, qui ont plongé, dans les temps modernes, au fond de cet abîme, elle était inerte, et sans pressentiment, sur le point qui la touchait cependant de façon immédiate. Aucun avertissement instinctif, aucune voix du sang
ne lui ordonnait de respecter cette enfant spontanée, aux vifs élans, aux cheveux d'or.
— Dès demain, dit Mariette, car il faut aller vite, paraîtra dans les principaux journaux de Paris, par les soins de maître Chemaussan, une petite note indiquant qu'upe personnalité fort connue de la Bourse s'intéresse à la Banque des Intérêts Mondiaux. En même temps, sera faite par M. Gantois, une démarche personnelle auprès du Conseil. Vous allez voir ça : quarante-huit heures après la mise en batterie de cette puissante pompe de cinq millions, le bateau va commencer à reprendre son équilibre. La confiance reviendra aussi vite qu'elle était partie.
— Oh ! celte foule de gens désespérés rue d' Àumale, ces cris, ces larmes de femmes en deuil, quel cauchemar I
Émilienne se couvrait la figure de ses mains. A l'une d'elles, la Sauveterre remarqua une peti'e bague de cristal, ou de verre irisé, comme en portent les fiancées de plusieurs provinces françaises, notamment de Touraine et de l'Orléanais. Gela lui rappela sa jeunesse. Elle se demanda, en même temps, si le cœur de la jeune fille était libre. Condition importante pour la réussite du projet Gantois. Mais comment le savoir?
— Voyons, ma chère petite, parlez-moi franchement. Je suis friande de psychologie, et l'amour filial, qui est en vous, me semble d'une trempe exceptionnelle. Supposons que l'intervention de M. Gantois ne se soit pas produite. Supposons qu'un homme riche, aussi riche que M. Gantois, et que vous n'aimeriez pas, vous demande, ou vous ait demandée
en mariage, et que, par ce mariage, vous puissiez sauver vos parents de la misère. Que feriez- vous ?
— J'épouserais, madame. Dussè-je en mourir, j'épouserais.
— Même si un autre tenait votre cœur?
— Même en ce cas ; si un tel sacrifice, en une telle circonstance, s'imposait à moi, je l'accomplirais sans hésiter.
Le ton résolu frappa et amusa Mariette. Elle insista, prenant la petite main, sans rébellion, de la jeune fille et jouant avec elle affectueusement.
— Vous êtes jeune. Vous ne vous rendez pas compte du formidable empire sur soi-même qu'exige ce... sacrifice, comme vous l'appelez.
— Je me le représente d'autant mieux que...
— Que?
— On ne peut décidément rien vous cacher. Je vous parie de près, pour la première fois, et j'en arrive à vous avouer ce que je n'avoue qu'à peine à moi-même.
— Une amourette? (Encouragée par cette phrase sincère d'abandon, tout au moins d'ouverture, qu'elle avait entendue tant de fois, Mariette regardait fixement sa nouvelle victime, parée des fleurs charmantes de Tattendrissement). Qui n'a pas d'amoureux à votre âge, avec les cheveux, la voix, les yeux que vous avez...
— // ne se doutait point de ma tendresse. // n'a jamais osé me parler de la sienne.
— Il est jeune?...
— Tout jeune... enfin, oui, pour un homme... II n'a pas trente ans.
lf)8 L'ENTREMETTEUSE
— Il est beau?
— Je ne sais. Il me plaît.
Mariette allait demander comme au petit jeu : « que fait-il? » mais un éclair de pudeur farouche, passant sur la figure de la questionnée, arrêta la question sur ses lèvres. Elle revint au point de départ : « Et pourtant, s'il fallait l'oublier, dans l'hypothèse énoncée tout à l'heure?... »
— Eh bien, j'essaierais de l'oublier.
— Môme dans les... (elle allait dire « dans les bras » et se reprit) même dans la tendresse pour un autre?
— Oui! fit la petite Viorne, baissant la tête.
La rouée avait son renseignement. Elle tourna court et, sans recommencer l'éloge, désormais superflu, de Gantois, imagina de lui prêter un certain nombre d'actes généreux, courageux et subtils, capables d'émouvoir une sensibilité si bien disposée. La plupart du temps, ses charités (et il n'y avait pas d'homme plus avare, quand son désir n'était pas en jeu) tombaient sur les intéressés comme la foudre, sans qu'ils en connussent l'origine. Son ingéniosité chevaleresque (il n'y avait pas d'être plus vindicatif, ni plus brutal) était sans limite et toujours renouvelée. Le petit manteau bleu n'était rien à côté de lui. Avec cela, nulle fadeur, aucune des tares hypocrites habituelles aux trop bons messieurs. Sa nièce, Denise, n'ayant hérilé de ses parents qu'une fortune moyenne, il l'avait fait fructifier en cachette, avait laissé croire à la jeune fille que ses capitaux s'étaient multipliés tout seuls. (C'était inexact. Gantois avait, en effet, géré l'héritage,
d'ailleurs important, de sa sœur, mais il avait luimême tiré bénéfice de ses heureuses opérations.) Enfin la plupart de ceux, grands et petits, que ce saint Vincent de Paul avait obligés, s'étaient montrés, \is-a-vis de lai, de l'ingratitude la plus noire. Quelques-uns l'avaient même abominablement trahi. Une tntre autres...
— Une?...
— Oui, fort jolie personne et qui vous ressembl.it. Que voulez-vous, petite Émilienne, je ne puis pourtant vous dire que vous êtes laide. Elle s'appelait Pervenche. Un nom embaumé, n'est-ce ^as? Elle n'avait pas l'âme de son nom. Elle était orpheline. Gantois l'avait tirée de la misère, par un moyen détourné, sans qu'elle s'en doutât. Mais elle l'avait appris par une indiscrétion de domestique. Épris d'elle, alors qu'il la savait entièrement libre, il la demanda en mariage. Elle le repoussa avec une telle sauvagerie, des paroles si atroces, l'accusant d'avoir voulu l'acheter comme une esclave, qu'il faillit en mourir de chagrin. Je dus le soigner, médiocre infirmière, pendant un mois. Il avait la fièvre, un délire qui me donnait à craindre le suicide. Pas une fois, malgré mes instantes prières, ce ravissant petit monstre ne vint prendre de ses nouvelles. Quelle cruauté, n'est-ce pas?
— C'est abominable! On peut toujours éconduire, avec ménagements et bonté, un soupirant, même philanthrope, qui ne vous plaît pas. Car l'amuur, d'autre part, ne se commande point.
— On le prétend, mais croyez-vous? — répartit la Sauveterre avec animation, — il y a des amours de
hasard qui tiennent à un brusque échange de sentiments violents et d'inipressions fugitives, à une rencontre fortuite de tempéraments similaires, ou tellement contrastés qu'ils se complètent. Mais il est aussi des amours plus durables, plus profondes, qui sont Teffet d'une lente et intime persuasion, l'affleurement à la conscience de l'image platonicienne. Vous me comprenez?
— Je vous devine plutôt. Car il y a en vous, madame, quelque chose d'attrayant et de secret à la fois, comme si vous aimantiez l'esprit de ceux, qui vous parlent. On tend à abonder dans votre sens. Si vous le voulez bien, nous serons très amies.
Cette phrase enfantine acheva de rassurer Mariette . Comme l'entretien prenait fin sur un second flot de remerciements juvéniles et d'une sincérité pathétique, elle indiqua, incidemment, qu'une visite au bienfaiteur, elle présente, ne serait pas de trop. Simple démarche de gratitude. La condition unique, mise par Gantois à son acte sublime, était que le professeur Viorne en ignorât le motif généreux et ne se sentît lié à celui qui le sauvait, en sauvant la Banque, par aucune obligation morale, par aucun besoin de reconnaissance. Sur ce point, le financier était inflexible : « Et vous savez, quand il a quelque chose dans la tète... »
— Je m'en doute un peu.
— Moins cependant qu'il ne faudrait, présomptueuse, songea la Sauveterre.
Il fut convenu que la rencontre aurait lieu, non chez Denise trop bavarde, mais rue Raynouard, et à rinsu de Denise.
— Quand cela?
— Dès que les cinq millions seront remis au Conseil, dès quel'afTaire sera complètement bouclée, qu3 vous aurez l'âme libre et légère, charmante Éaiilienne. Si vous voulez, de demain en huit, à 4 heures. Ni lettre, ni téléphonage de moi à vous, ni devons à moi. En cas d'empêchement majeur de votre part, un mot, non signé, à mon adresse que voici, suffirait. Il importe de régler avec soin ces petits détails, afin que, par la suite, il n*y ait pas d'embrouille.
Émilienne, se retrouvant dans la rue Jouffroy, après cette conversation merveilleuse, avait envie de rire et de chanter. Le malheur, qui avait failli fondi'e sur les siens, était définitivement écarté; elle en avait maintenant la certitude. Elle fit signe à un taxi, posa à côté d'elle son précieux carton, devenu inutile, et se remémora, afin de les fixer, tous les méandres de son entrevue avec Mariette. Quelle femme, quelle décision, quelle précision, quelle bonté active I Elle souffrait de ne pouvoir exprimer à quelqu'un l'enthousiasme qui lui gonflait le cœur. Mais elle avait promis le secret et Jean OranofT luimême, son confident ordinaire, ne saurait pas qu'un nouveau et incomparable réconfort était venu à son amie par la belle Denise, dont elle ne lui parlerait pas davantage. Du coup, la silhouette du jeune homme, tenu à l'écart des circonstances présentes et de ces sentiments proches et vifs, s'estompait, diminuait d'importance. L'attrait nouveau, c'était Gantois. Au sujet de cet étourdissant philanthrope, de ce magicien jonglant avec les millions, comme dautres
avec des pièces de vingt francs, Émilienne se posait toute une série de questions, qui aiguisaient davantage sa curiosité. Le délai de huit jours lui semblait long, au bout duquel elle rencontrerait ce héros. Elle n'avait fait que l'entrevoir, pendant quelques minutes, rue Jouffroy. Elle se rappelait sa silhouette robuste, un regard métallique, comme il sied à un financier, une parole brève. Pourtant elle ne s'était pas sentie intimidée et elle démêlait en elle pour cet homme, si étrangement tombé dans sa vie... plutôt si provideatiellement... un élan obscur, chaud, indéfinissable. C'était la fascination de Mariette qui commençait à agir, sans que la fascinée s'en doutât.
— Eh bien, Félicie, où sont passés papa et maman... demanda-t-elle, entrant en coup de vent dans la cuisine, où la vieille servante épluchait ses légumes.
— Maman est partie, avec papa, faire une démarche chez des amis, à propos de cette maudite banque.
— Une démarche!... Sais-tu de quoi il s'agit?...
— D'obtenir, par ces personnes-là, qui connaissent, paraît-il, le ministre des Finances, un règlement nactionarel, ou nactional... ma foi je ne me rappelle plus, et, pourtant, il n'a été question que de ça...
Transactionnel?...
— C'est cela, transac... ah, ma fine, terminez ce grand mot-là, que je n'en aie point la pitié! Mais vous avez l'air joliment ragaillardie. C'est-il que vous rapportez une bonne nouvelle?
LE SACKIFIOE D'EMILIENNB 163
— Excellente, ô Félicie, — [elle Tembrassa avec autant d'effusion qu'elle avait embrassé Mariette, et la comparaison de cette odeur et de ce parfum l'amusa]. — Je crois que, d'ici quelques heures, nous seroas hors des embêtements.
— Ça ne sera pas trop tôt. Mais qu'importent les embêtements d'argent, du moment qu'il n'y a rien conire l'honneur!
Toute la vieille probité du paysan français tenait dans cette exclamation. La jeune fille en goCita la savoureuse vigueur. Elle était pleine de compréhension, d'énergie, comme un enfant qui a échappé à un péril, ou qui part pour un beau voyage, après une convalescence. Elle jetait un regard attendri sur les vieilles reliques familiales, qui encombraient le logis des Viorne. Comme elle passait dans la chambre de ses parents, où les persiennes étaient demeurées closes à cause de la chaleur, elle aperçut, entre deux lames, létroit balcon de l'appartement de Jean, en face, de l'autre côté de la rue Soufflot, et le jeune homme debout, fumant une cigarette et réfléchissant. Elle eut rintuilion qu'il pensait à elle. En temps ordinaire, elle aurait ouvert la fenêtre et lui aurait fait un signe amical. Cette fois, elle demeura immobile, épiant cette chère silhouette et le changement qui s opérait en ellemême. Elle se félicitait du silence timide de Tétudiant, qui, hier encore, l'agaçait. Elle se réjouissait d'être libre. Mais elle éprouvait, eu outre, une fugitive mélancolie, pareille à l'envol tourbillonnant d'un rêve. Les questions que lui avait posées Mariette, les réponses qu'elle lui avait faites, demeu
raient gravées dans sa mémoire, ainsi qu'une aventure arrivée à une autre, et dont elle éprouvait le contre-coup. Il lui semblait qu'à ce moment-là, dans ce petit salon de Denise, avec cet éclairage-là, elle avait reçu dans ses veines un fluide mystérieux, qui l'avait en partie transformée. Elle se promit d'interroger adroitement son père sur ces modifications rapides de la personnalité, sous Tinfluence d'une émotion, d'une inquiétude, de la délivrance d'un tourment.
Jean était toujours à son balcon, l'air rêveur. Entre elle et lui, la distance était devenue tout à coup assez grande. Il lui paraissait jeune de caractère, et, en cas d'urgence, privé de ressources. Les difficultés, au lieu de le stimuler, l'inhibaient. Puis elle ne connaissait rien des siens, que quelques fugitives allusions. Qui était cette mère, dont il parlait si peu? Une médiocre bourgeoise sans doute, une de ces personnes guindées, froides, calculatrices, qui font des belles-mères enragées.
Les Viorne rentraient chez eux, navrés, la mine abattue, après une démarche parfaitement vaine. Leur étonnement fut grand de trouver leur fille rassérénée et leur annonçant que, d'après des renseignements venus de la Banque même, celle-ci allait être sauvée, dans les quarante-huit heures, par un apport de plusieurs millions, et relevée par une personnalité financière de premier ordre. Ils questionnèrent aussitôt Émilienne, avec un scepticisme visible, quelle que fût leur confiance en elle, quant à la réalisation de ce miracle. Gomme il arrive, en effet, leur crédulité financière avait fait place, depuis
la déconfiture des Intérêts Mondiaux et la fuite de M. Cometais, à une méfiance totale.
— Croyez-moi ou non, peu importe. Vous lirez les journaux de demain matin. La nouvelle y sera certainement. Si je n'étais conva ncue de mon fait, vous ne me verriez pas aussi joyeuse.
Et, courant à son piano, qu'elle n'avait pas ouvert depuis un mois, elle attaqua un lied de Scliumann : <£ Noble esprit, pensée altière, cœur vaillant loyal et pur... » qui évoquait pour elle la personnalité, exaltante et mystérieuse, d'Olivier Gantois.
Le lendemain, en effet, les a^'ences communiquaient à la presse la note suivante : « Par suite << d'un accord intervenu entre le Conseil dadminis- « tration de la Banque des Intérêls Mondiaux, et « une personnalité financière, bien connue sur l^ « marché de Paris, M. 0. G..., les intéressés sont « avertis que les dJpôts seront reinbuursés à a guichets ouverts, à partir d'aujourd'hui. Il n'est « plus question, bien entendu, de dépôt de bilan. « La nomination imminente de M. 0. G... à la prési- « dence du Conseil de la banque va déterminer, au « contraire, la formation d'un consortium; qui <( ouvre à cet établissement si répulé, pour lequel « on avait, ces jours derniers, conçu quelques M craintes, des perspectives de premier ordre. »
Le médecin et sa femme ne se lissaient point de relire ces lignes bienheureuses. Quel pouvait être ceM. 0. G...?
— Un certain Gantois, un philanthrope, affirma Émilienne. Du moins il en a la réputation Ce n'est pas, m'a-t-on assuré, le premier établissement de
crédit qu'il sauve ainsi, à raméricaine, par un apport massif...
Le savant eut un sourire : « Gomme tu es calée, ma chérie! Ce n'est pourtant plus cet animal de Gometais, ton amoureux, comme nous Tappellions, qui te donne ces tuyaux mirobolants. Mais je t'avoue que je ne crois guère, en matière d'argent, aux bienfaiteurs de l'humanité. Dès que je le pourrai, je vendrai mes actions». Il ajouta, après un petit silence : « L'alerte a été trop forte ».
— Allons bon, voilà que tu vas vendre tes actions, juste au moment où elles remontent I Mon pauvre papa, nous ne ferons jamais fortune.
— Je ne demande pas à faire fortune — ajouta ^[me Viorne, avec un soupir. — Remercions seulement la Providence de nous avoir conservé le peu qui nous reste. Mais, à propos, ce M. Gantois serait-il parent de ton ancienne petite amie de pension, la gentille Denise?
— Je n'en sais rien, c'est infiniment probable, car le nom n'est pas très commun.
En articulant ce premier mensonge, devant une glace, Émilienne s'aperçut qu'elle rougissait. Elle était fermement résolue à ne rien dire à ses parents, qui pût les mettre sur la voie de la démarche qu'elle avait faite, ni de celle, plus hardie encore, qu'elle projetait. Elle connaissait leur caractère inquiet; elle entendait d'avance leurs objections. Il y avait désormais, dans sa vie, un angle secret, dont elle ne parlerait à quiconque, une personne surtout, Mariette dont le nom ne devait pas être prononcé. Ce soir-là, et les soirs suivants, elle eut le plaisir de
voir venir aux nouvelles, quelques bons amis, assez dépités de n'avoir plus à plaindre le professeur et sa femme, et qui épiloguaient, eux aussi, sur l'intervention «incroyable» de ce richissime agioteur, de ce Gantois, dont on imprimait, cette fois, le nom tout vif. Elle eut envie de gifler un collègue de son père à la Faculté, qui émit des doutes sur la validité de l'opération et la probité du donateur. Le plus stupéfait, en lisant les feuilles, fut Jean Oranoif. Il rencontrait quelquefois Olivier Gantois chez sa mère. Il n'avait pour lui aucune sympathie, sans soupçonner d'ailleurs le moins du monde qu'il eût avec Mariette autre chose que des relations de vieille camaraderie. Il était jaloux de lui, attendu que la Sauveterre passait, chaque année, un mois ou six semaines au Val-Gris, près de Melun. L'élégante et charmante silhouette de Denise lui était demeurée dans la mémoire. Or lui aussi, obéissant à des motifs différents de ceux d'Émilienne, préférait garder pour soi son étonnement et, dans une certaine mesure, son inquiétude, vu sa répulsion instinctive à l'égard du financier. Ces deux amoureux se taisaient donc mutuellement sur les deux personnes dangereuses qui jouaient déjà dans l'existence du garçon et allaient jouer bientôt, dans celle de la jeune fille, un rôle prépondérant.
Il eût suffi d'une étourderie d'Émilienne en présence de Jean, il eût suffi que Jean prononçât, devant elle, le nom, ou même le prénom de sa mère — dont Emilienne ignorait qu'elle s'appelât autrement que lui — il eût suffi d'une indiscrétion de Mariette à son fils ou de son fils à Mariette, pour
que fût déchiré le voile d'Isis, derrière lequel s'amoncelait la fatalité. Cet équilibre d'écrans et de silences, dû à la violence même des sentiments contenus, se fût probablement rompu, si les événements eussent été moins rapides. Mais ces trois pions des cases noires, sur l'échiquier de la vie, étaient en prise, les uns par les autres, sans s'en douter, Sv^ns qu'aucun avertissement réciproque pût leur venir du dehors; et les circonstances, qui les mouvaient, allaient couler à la façon d'un torrent.
Pendant la semaine qui suivit, Jean, sentant, chez son amie, une certaine froideur, dont il cherchait vainement à pénétrer la cause, ne vint que deux fois chez les Viorne : « Elle m'en veut, pensait-il, de ce que j'avais deviné la canaillerie de Cometais. Que serait-ce si j'allais, cette fois, la mettre en garde contre l'éventuelle canaillerie de Gantois! » Au cours de ces deux entretiens, Émilienne, de son côté, uniquement attentive à ne faire allusion ni à Denise, ni à Mariette, ni à Gantois, ni à sa précise connaissance du renflouage de la banque de li rue d'Aumale, cherchait des thèmes vagues et de tout repos. Il en résulta une gêne sensible, même pour Félicie, laquelle dit à sa jeune maîtresse : « On dirait que M. Jean a cessé de vous intéresser.
— Qu'est-ce qui te fait croire ça?
— Vous n'êtes plus distraite avant qu'il arrive; et vous chantez quand il est parti.
— Veux-tu donc que je sèche de dépit sur ma tige, en attendant qu'il me demande en mariage î Ce n'est pas à moi à faire les avances.
— S'il les faisait, raccueilleriez-vous comme vous l'auriez accueilli il y a quinze jours?
— Tu es trop curieuse, auf si ; fiche-moi la paix. Va à tes carottes !
Mais Félicie secouait la tête. Elle devinait que quelque chose de nouveau — ou quelqu'un — occupait la chère imagination changeante.
Si lentement que les heures se traînent, celle que l'on attend, ou qui vous attend, finit par sonner. Émilienne n'était pas retournée chez Denise, dont l'affectueux bavardage Ténervait et qu'elle sentait dénuée, au fond, de sympathie réelle pour son oncle. Elle redoutait qu'elle l'interrogeât sur son entretien avec Mariette, qu'elle la traitât, comme jadis, à la pension, en petite fille. Elle ressentait, à son égard, une pointe de jalousie quant à la Sauveterre, laquelle semblait chez elle rue Jouffroy. Pardessus tout, elle désirait rester seule avec sa pensée et les impressions, délicieuses et multiples, qu'elle ressassait tant qu'elle pouvait.
Ce jour-là, comme elle sortait de table, après le déjeuner, son père, qui ne la questionnait jamais, lui demanda négligemment : « Qu'est-ce que tu fais aujourd'hui? » Elle tressaillit, car elle devait le cacher comme une mauvaise action. Elle inventa, sur-le-champ, des courses pressées, un rendez-vous avec une amie. Sa confiante maman, qui lui laissait la bride sur le cou, n'écoutait même pas sa réponse. Le professeur Viorne non plus d'ailleurs. En les embrassant l'un et l'autre, elle baissa la tête d'une certaine façon qui, s'ils eussent été plus subtils, eût éveillé leur attention. C'était le geste d'une enfant
en faute. Quoi cependant de plus naturel que d'aller remercier un monsieur inconnu qui, pour les beaux yeux d'un savant, vient de mettre cinq millions dans un ; banque en déconfiture, où ce savant a ses économies I
11 était quatre heures moins vingt. La chaleur d'août était encore étouffante, bien que ce fût la fin du mois. Peu de passants dans les rues, à cause des départs pour les bains de mer. Le Luxembourg, à travers les grilles, semblait vide. Emilienne descendit la rue de Tournon et, une fois boulevard Saint- Germain, fit signe à un taxi, auquel elle donna l'adresse, rue Kaynouard. Pendant le trajet, elle se sentait légère et suspendue dans l'espace franchi, à la façon d'un papillon. Sa curiosité avait disparu, ainsi que toute propension sentimentale, cédant à une sorte de crainte. Les fenêtres du petit hôtel de la Sauve terre, quand elle arriva, étaient fermées, ainsi que les persiennes, et la maison semblait inhabitée. Elle sonna. Madeleine Ibat vint ouvrir, pareille à une figurine de Tanagra, qui aurait un tablier de soubrette. Brune comme la nuit, elle regarda avec attention cette blonde, qui venait jouer avec un ogre. Elle fit entrer la visiteuse dans le salon du bas, conformément aux ordres qu'elle avait reçus.
— Bonjour, petite chérie I
C'était Mariette, pimpante, svelte et gaie, avec ses yeux aigus, Mariette, le torse nu dans un corsage de dentelle. Elle serra la jeune fille dans ses bras frais.
— Bonjour madame.
— Oh non, pas madame. Bonjour Mariette.
— Soit. Bonjour Mariette, je suis heureuse de vous revoir.
— Et moi donc! Le temps m'a semblé long. Je sais... Vous n'êtes pas libre... Moi non plus... Oh la. charmante robe claire, une robe d'ange I Vous êtes un ange, Emilienne ; jo n'ai jamais rien vu d'aussi délicat, d'aussi aérien que votre parfai le peti le beauté .
Puis, après un moment d'admiralion muette et conlemplative : « Nous n'allons pas demeurer ici. Vous allez monter dans ma chambre. »
La jeune fille suivit docilement. Le mélange du style Anglais et d'Orient lui parut merveilleux et digne des Mille et une Nuits. Le lit laqué était couvert d'une somptueuse couverture de satin rouge, tissé d'argent. Il flottait un parfum chaud et sombre, entêtcint, grisant, dont on ne démêlait point l'essence. La lumière filtrait entre les volets, sous la forme de trois pinceaux d'or, qui jouaient sur les cuivres et les miroirs.
— C'est ici que je passe mes journées. Et voilà ma bibliolhèque.
Emilienne regarda machinalement les titres des volumes rares, poètes et philosophes, compagnons de chevet de sa nouvelle amie. Un malaise et un bien-être indéfinissables, comme rejoints et nattés, s'étaient emparés d'elle etlui retiraient jusqu'à l'énergie de parler à voix haute. Elle répondait bas, comme pour un secret, ce qui fait que son interlocutrice, riant, lui dit: « Mais nous ne sommes pas à confesse. Vous pouvez prendre le ton normal... Alors, les parents ont-ils été contents, le calme est-il revenu dans la maison?... »
Moins efFarouchée, la jeune fille raconta avec aisance, ce qui s'était passé chez elle, depuis la bonne nouvelle et la note parue dans les journaux. La Sauveterre l'avait fait asseoir, et lui tenait la main. Puis, doucement: « Vous n'avez pas soif?
— Ma foi, si.
— Un peu de Champagne glacé?
— Ohl mais cela va me tourner la tête.
— Nullement. C'est ma boisson ordinaire et je n'aime pas le vin. Goûtez-le. Il est naturel; on dirait un sirop.
La carafe était là, dans sa buée. La jeune femme versa deux coupes : « Nous boirons ensemble, cela scelle l'amitié... Et alors que dit votre amoureux ?
— Mais il n'y a pas d'amoureux.
— Ma petite, fît Mariette d'un ton grave, le visage soudain sévère, il ne faut pas me mentir. Je suis celle à qui on ne ment pas. Rappelez-vous vos confidences de l'autre fois.
Le changement de ton étonna Emilienne. Elle était assise, la figure inclinée, vers sa coupe de Champagne. Elle la releva et aperçut l'ovale, gris et eau, fascinant, encerclé de noir, des yeux dévorants de Mariette. Elle en demeura figée d'émoi, comme si elle venait de recevoir une flèche. Deux mains, en même temps, prenaient les siennes et les repoussant vers les épaules : « Allons, résistez, — disait une voix pleine d'ombre — raidissez-vous tant que vous pourrez... » Or, elle ne pouvait pas résister et le sens de cet exercice, — futilité ou épreuve, — lui échappait. Mais elle en chérissait davantage la lutteuse imprévue, qui la ploya sur le dossier du
fauteuil : « Vous voyez, gentille demoiselle, que je suis plus forte que vous. Oh! votre épingle va tomber! » De ses doigts longs, la Sauveterre l'enleva, ainsi que sa voisine, que le peigne de soutien, et des ondes de cheveux dorés tombèrent aussitôt, en cascades, avec le frémissement d'une eau soyeuse, sur les rondes épaules de la petite Viorne, Au même moment, et comme elle riait, sans défense devant cette tendresse bousculante et décoiffante, pareille à celle d'un enfant ou d'une chatte, la porte s'ouvrit et un homme trapu, solide, au visage oriental, avec des yeux ardents, apparut. C'était Gantois.
— Vous arrivez bien, Olivier, nous jouions à nous dépeigner... M"® Emilienne Viorne, M. Olivier Gantois... mais je suis bête, vous vous connaissez déjà. Emilienne, monsieur est celui qui vient de sauver la banque de votre oncle, parce qu'il admire votre père, et aussi peut-être parce qu'il vous admire. Mon rôle cesse. Je me retire, et vous laisse à vos effusions et confidences.
Emilienne, effarée, s'élançait pour la suivre; mais le banquier la rattrapa au vol, comme l'oiseleur saisit l'oiseau et le met en cage. Déjà il était à ses genoux, la serrant fortement contre lui, lui jurant que c'était par une passion irrésistible pour elle qu'il avait fait ce qu'il avait fait, qu'il jetait sa fortune à ses jolis pieds, qu'il rêvait d'elle chaque nuit et à toute heure du joyr, depuis qu'il l'avait rencontrée chez sa nièce. Il parlait avec éloquence et rudessG, appuyant, contre son torse de bronze, ce corps jeune, palpitant et tiède, qui se tordait et ondulait faiblement. Une langueur bizarre, due à la
demi-obscurité, au parfum, à la coupe de Champagne aphrodisiaque, aux circonstances, et surtout, à l'aimant de Mariette, s*était emparée de la vierge menacée. Elle comprenait qu'il s'agissait d'un traquenard, mais à travers une sorte de demi- condescendance physique, qui empiétait sur le moral. Elle balbutiait des mots indistincts, des prières, des supplications, qui n'empochaient nullement Gantois, fort comme un chimpanzé, habile comme une lingère, de remonter le long de son buste, de faire sauter les agrafes de son corsage et de dégager, avec ses épaules menues, les deux fruits brMants de son corset éclaté.
A partir de là, ça alla tout seul. Il ia souleva dans ses bras, comme une plume et la jeta demi-nue sur le lit étroit. Eile se rappela ensuite avec étonnement que, si les gestes étaient brusques et d'une audace défiant toute mesure, elle n'aurait osé cependant ni le battre, ni Tégratigner, ni le mordre, ni lui faire mal. Elle ne criait point, pour garder sa force. 11 fourrageait plutôt comme un chirurgien, qui soit ce qu'il veut et où il va, que comme un soudard, soufflant une haleine assez rude, mêlée à une odeur de musc, essayant de joindre au coup de force quelques caresses et précautions. Elle eut, cessant d'implorer, de se révolter, même de gémir, — tant l'étau était devenu irrésistible, — la sensation d'un poignard enflammé qui l'atteignait, puis, dans une onde double, et assez lente, de douleur et de volupté, se retirait. A partir de là, l'étreinte cessa, se relâcha, ainsi qu'un nœud tranché dans son centre, et, derrière la bête, reparut l'homme, confus de ce crime
consommé. Il faisait Teffet à sa victime, dont il avait meurtri les lèvres fous ses baisers fous, d'un voyageur levantin, à Taube, en wagon, empêtré du désordre de sa toilette. Il était rouge et haletant.
— C'est infâme ce que vous avez fait là, — dit Emilienne, en s'essuyant la bouche avec les lambeaux de sa malheureuse petite chemise déchirée.
11 la dégoûtait profondément et en même temps, chose horrible, elle sentait qu'il pouvait devenir son maître.
— Je t'aime.., répondit-il d'un air faux, oblique 3t inquiet. — Je n'aurais pas pu .t'avcir autrement.
— Si j'allais, en sortant d'ici, au commissariat de police, que diriez-vous, monsieur Gantois ?
— Vous vous perdriez, en me perdant. Vous déshonoreriez votre famille. D'ailleurs, — ajouta-t-il ivec une contrition qui semblait sincère, — je suis prêt à vous épouser.
Emilienne, qui restait dévêtue, les cheveux épars, issise sur le lit, à contre jour, comme après une :entative de meurtre, regarda avec stupeur ce personnage évidemment détraqué. Comment n'y avait- ?lle pas songé plus tôt, elle fille de médecin :
« Singulière façon, vous l'avouerez, de demander a main d'une jeune fille. C'est le procédé allemand, l'est-il pas vrai?
— Croyez vous que j'aurais mis tout mon argent lans une banque, si ce n'avait pas été pour vous posséder?
Elle ne répondit pas. Elle songeait qu'elle aurait iû le tuer. Elle n'en avait ni la force, ni le désir, rétait une brute, mais, pour risquer une pareille
aventure, une brute d'une imagination particulière. L'idée qu'elle était déshonorée à jamais n'était pas celle qui la dominait. Elle songeait, avec plus d'épouvante, à la complicité manifeste de Mariette. C'était elle, la charmeuse scélérate, qui l'avait livrée à ce fauve en veston. Pourquoi?
Après un silence, toujours sans même relever les débris froissés de son corsage : « — Vous avez combiné cela tous les deux, n'est-ce pas, Mariette et vous ? »
Ce fut à lui de se taire, debout au pied du lit, sa face de bourreau gras vers le sol. Il songeait, à ce moment-là, qu'il eût été plus simple, en effet, et moins atroce, au lieu de forcer cette créature délicieuse et frêle, de la prendre comme compagne de vie. Mais il savait aussi qu'au bout de trois mois, son désir étant tombé, il l'aurait quittée pour une autre et qu'après tout ces façons sauvages laissaient parfois d'âpres souvenirs. Enfin il calculait que, sans nul notaire, cette chaude journée allait lui revenir à soixante mille francs, payables, dans les vingtquatre heures, à la belle procureuse. Qfiant aux cinq millions, il les rattraperait, et même les ferait fructifier.
— Et si je deviens enceinte?... — fit Émilienne, en commençant à se rhabiller. Car elle était fille de médecin et renseignée.
— Cela m'étonnerait. Nous nous marierions, voilà tout... Voulez-vous que j'appelle la femme de chambre, pour qu'elle fasse un point à votre corsage. J'ai peur de l'avoir abîmé... Pardon!
Elle se demanda s'il osait plaisanter. Mais non, il
était sérieux. Le « pardon » avait quelque chose de sourd, de poignant, qui exprimait la hoate, Réimissant tout son courage, elle lui dit d'un accent tel, avec un tel geste: « allez-vous-en... allez...! » qu'il sortit de la pièce, gauchement, à reculons, ainsi qu'un monstre accablé et dompté. E le entendit son pas lourd, qui descendait l'escalier. A part cela, aucun bruit, aucun murmure même, dans lamaison, comme si la Sauveterre et sa servante avaient complètement disparu, happées par le silence estival. L'homme, néanmoins, pouvait revenir. Émilienne, à cette pensée, frissonna. Elle se recoiiTa en hâte, retrouva, sur le lit, son peigne d'écaillé et plusieurs épingles. Le désordre de sa toilette, moins grave qu'elle n'aurait cru, fut à peu près réparé. Elle n'avait plus qu'une idée : fuir au plus tôt cette demeure maudite, où il lui semblait être poursuivie parles yeux invisibles d'un serpent. Échappera cette atmosphère, qu'elle s'était imaginée d'exaitation héroïque, et qui était de débauche et de crime. Sotte qu'el'e était, d'avoir cru à la générosité de ce gras taureau habillé en monsieur! Il s'était offert un viol de ciiq millions, voila tout, et dans des conditions telles que toute vengeance, toute plainte même, étaient impossibles. Car nul ne s'expliquerait pourquoi îmilienne avait follement consenti à ce rendezvous, avec un individu qu'en somme elle ne connaissai: point, et en se cachant de sa famille. Le charme de Mariette, qu'elle avait subi, présentait quelque chose de surnaturel, de diabolique. Denise aussi jtat-elle du complot ? Oh non, ce serait trop affiBux !
Une fois prête, la jeune fille, lasse et endolorie de cette lutte rapide, mais roidie par la crainte d'un scandale, qui aurait causé la mort de ses parents, glissa, ainsi qu'en rêve, de la chambre fatale dans l'escalier silencieux, dans l'antichambre obscure et de là, par la porte entrebâillée — chose étrange 1 — dans la rue. Celle-ci était déserte. ElU) se retourna et vit le petit hôtel, aussi mystérieux qu'à son arrivée, avec ses persiennes fermées, son aspect tranquille et provincial. Tapi contre une cheminée, en plein soleil, un chat gris guettait une colombe rose, qui lissait ses plumes à l'autre extrémité du toit en pente.