CHAPITRE VII
Mariette avait procuré à Gantois plusieurs femmes de divers milieux sociaux; mais c'était la première fois qu'elle jetait dans ses bras une jeune fille de bonne famille, qu'en somme elle connaissait fort peu, et dont elle se désintéressait immédiatement, l'attentat une fois consommé. Si audacieux sensuellement que fût le financier, si habitué qu'il fût à régler avec de l'argent les conséquences de ses incartades, il n'était pas sans inquiétudes sur le caractère de cette petite Émilienne, ni sur ses dispositions morales : aurait-elle une crise de désespoir, et raconterait-elle tout à ses parents; et, en ce cas, que feraient ceux-ci ? Était-ce une intrigante, qui rappellerait au profanateur sa promesse de mariage et simulerait, au besoin, une grossesse ? Était-ce une naïve capable de jouer du revolver... une faible d'esprit susceptible de perdre la raison? Le nouveau président du Conseil d'administration de la Banque des Intérêts Mondiaux^ nommé en vertu de son apport sauveur, se posait ces questions assez alar-
mantes, quatre jours après le drame, dans le cabinet de la rue d'Aumale où il avait pris la place de M. Cometais, non encore arrêté et qui ne le serait probablement jamais.
En quittant la chambre de Mariette, Olivier Gantois, comme cela était convenu, avait rejoint l'entremetteuse dans la salle à manger obscure, où les persiennes et les fenêtres étaient, ainsi que dans les autres pièces, complètement fermées. LaSauveterre, calme en apparence, fumait une cigarette et parcourait un journal. Elle demanda : « Eh bien, comment cela s'est-il passé ? Assez tranquillement j'imagine, car j'ai prêté l'oreille et n'ai rien entendu. D'ailleurs le terrain était préparé.
— Ne crois pas cela, — dit Gantois encore frémissant. J'ai vu le moment où elle m'échappait et se sauvait en appelant au secours. C'est une anguille, cette petite.
— Une fameuse anguille, à en juger par ta mine de triomphateur. Mais chut! Elle doit être en train de se rafistoler. Elle ne manque pas de tête; elle va se faire une raison et, dans vingt- quatre heures, il n'y paraîtra plus. Tu ne lui as pas fait de mal au moins? Tu es si brutal !
— J'avais d'elle une envie folle, et tu n'y es pas étrangère; je m'y suis pris du mieux que j'ai pu.
Son air déconfit amusait la cynique; elle ajouta en riant : « Bref, c'est resté une affaire de correctionnelle. Ce n'est pas une affaire de cour d'assises.
— Tu en as de bonnes.
— Toi aussi... Eh mais, écoute donc I
Ils prêtaient Toreille. On entendait, au bout de
quelques instants, le bruit d'une porte ouverte avec précautions, puis plus rien ; c'était la jeune fille qui s'assurait, avant de s'évader, qu'il n'y avait personne à proximité. L'attention et le silence de Mariette et de Gantois étaient tels que de deux complices, qui pèsent leurs responsabilités réciproques et leurs chances d'être surpris.
— Pourquoi ne vas-tu pas à son aide? Je crois que^ dans ma hâte, j'ai mis son corsage en lambeaux.
— Merci bien! C'est une violente, sous ses airs de sainte Nitouche. Elle me sauterait à la gorge, ou ferait un scandale quelconque.
— Envoie-lui Madeleine Ibat.
— Madeleine ne s'en soucie pas. Devinant ce qui allait se passer, elle s'est enfermée dans la lingerie, et elle n'en sortirait pas pour tout l'or du monde. Elle n'a pas peur des avoués, et elle l'a prouvé ; mais elle redoute énormément les gendarmes.
Gantois goûtait peu ces plaisanteries. 11 respira, quand un pas furlif et léger dans l'escalier indiqua le départ de sa victime. xMariette, courant à une fenêtre qui donnait sur la rue, s'a>sura qu'Émilienne avait bien quitté la maison ; puis elle revint vers le financier et tout aussitôt, d'une voix brève : « Maintenant, camarade, le prix du stupre : mon chèque... et tu sais, — ajouta-t-elle sur un ton demi-menaçant, -— ça vaut bien ça. Car j'ai risqué gros. »
Il s'était exécuté immédiatement. Il avait payé soixante mille francs une séance assez lamentable et, sinon un cuisant remords, tout au moins un fameux sujet de perplexité. On ne l'y reprendrait plus. Bien qu'habitué à l'insensibilité toute profes-
sionnelle de Mariette, il était encore surpris de l'assurance avec laquelle elle avait pris le chèque, s'était assurée de sa régularité, l'avait mis dans son corsage, ouvert à cause de la chaleur, puis lui avait demandé ironiquement: « Veux-tu revoir l'endroit de la lutte et de ta victoire ? C'est par-dessus le marché. »
Il avait refusé, non sans un frisson. L'affaire était encore trop récente. Sa maîtresse lui avait dit alors, avec ce regard singulier, qui enflammait la tunique des artères et suscitait vingt images troublantes : « Un jour, plus tard, tu viendras me supplier de te laisser méditer seul, au pied de mon lit, sur ce qui s'est passé aujourd'hui. Ma porte te sera toujours ouverte. Pour le moment, adieu ! Nous n'avons plus grand' chose à nous dire ; ma présence te serait un supplice; la tienne ne me fait pas grand plaisir. Bon vent, Olivier, suivons chacun notre destin... »
Comme il esquissait un mouvement de politesse : « Oh, je t'en prie, pas de sentimentalité entre nous. Après ce qui s'est passé, ce serait superflu et un peu ridicule. Nous savons, tous les deux, ce dont nous sommes capables et je n'ai pas à te recommander la discrétion. » A ce moment Gantois, trouvant qu'elle prenait décidément trop le pas sur lui [chacun a son orgueil après tout], avait murmuré : « Tu es brave, c'est entendu, et plus que moi. Il y a cependant quelqu'un que tu préférerais laisser dans l'ignorance de notre dernier exploit.
— Qui ça ? Denise?... Elle ne le croirait pas.
— Non... ton fils.
Tel un serpent se dresse, prêt à mordre, telle, à
ces mots, changeant de visage, pâle et virulente, Mariette siffla : « Je ne conseillerais à quiconque de mêler mon fils à une pareille histoire.
— Rassure-toi, ce n'est pas mon intention. » Ils s'étaient quittés sur ces mots et, Gantois en avait le sentiment net, pour longtemps. Il aimait mieux cela. Cette femme, maintenant, lui faisait peur. El!e apportait au mal une ruse lente, puis une détermination soudaine qui, après l'avoir attiré et émerveillé, le remplissaient d'horreur. Il était tout à fait décidé à amener sa nièce à rompre avec la Sauveterre qui présentait, pour elle, un réel danger. Quant à la liquidation de cette liaison, il avait payé pour six ans d'avance, dont deux restaient à courir, îa location de Thôttl de la rue Raynouard ; il la paierait, à échéance, pour six autres années. Il arrondirait un peu plus tard la somme ée soixante mille francs jusqu'à cent mille, et il espéra t, sauf chantage, toujours à craindre, s'en tirer sans trop de frais. Mais il était possible aussi que sa maîtresse lui fît payer cher les risques qu'elle avait courus, pour la satisfaction de son plaisir à lui et, notamment, le plus gros de tous, le dernier. Car, il n'y avait pas à ergoter, c'éiait bel et bien d'un viol, et exercé sur une vierge, qu'il s'agissait ew Vespèce^ comme eût dit maître Chemaussan. A peine rentré chez lui, Gantois avait cheri hé, à l'article a viol », dans les traités de médecine légale et de droit qu'il possédait, les pénalités encourues. Il en était encore moite. La loi ne badinait pas avec cette forme brusque de l'amour unilatéral. Toute cette première nuit, il avait discuté avec lui-même la question de savoir si Émilienne
n'avait pas été légèrement consentante. En somme elle ne l'avait ni griffé, ni mordu, elle n'avait pas appelé au secours. Après le choc, elle lui avait même adressé la i arole, au lieu de se renfermer dans un silence menaçant. Elle lui avait dit : « Et si j'allais raconter cela à un commissaire de police... » Ce si était fort rassurant. Oui, mais les intentions de femmes sont changeantes et tout dépend de leur aptitude à garder un secret ou, au contraire, de leur propension à l'aveu. Ces alternatives avaient tenu le financier éveillé jusqu'à l'aube.
Le second soir, après une journée entière de grande course hors Paris en automobile, pendant laquelle il n'avait vu qu'un seul paysage : le lit de Mariette et sa couverture brillante, le corps pantelant d'Émilienne, il avait eu la satisfaction, au retour, rue Murillo, de ne trouver aucune convocation du commissaire de son quartier. Gela faisait vingt-quatre heures de gagnées. Après un dîner copieux, et largement arrosé de bordeaux, il avait pris trois cuillerées de chloral, dans l'espoir de dormir. Ah, ouiche! Elles lui avaient procuré une série de cauchemars rentrant les uns dans les autres, à la façon des boîtes japonaises, auxquels tantôt Émilienne, tantôt Mariette, ou. les deux ensemble, étaient mêlées. Il avait crié si haut et si fort que le domestique, couché au-dessus, était descendu et l'avait réveillé, ne sachant ce qui lui arrivait : « Qui ai-je appelé ? » demandait Gantois. « Monsieur a appelé Emile, et puis Mare... mare, qu'il disait comme ça. » Ceci fit que Gantois se demanda s'il ne ferait pas mieux d'aller passer la nuit suivante à
l'hôtel. Mais, la seconde journée ayant été beaucoup plus calme, occupée à des courses pour la Banque et à des calculs, il changeait d'avis, allait dîner seul au restaurant, au Bois de Boulogne, et rentrait se coucher rue Murillo.
En allumant son électricité, il trouvait, sur sa table de nuit, une carte postale d'une écriture inconnue, hésitante, qui renouvelait ses terreurs : « Tout se sait. Soyez sur vos garde (sans s). Un ami sûr. » C'était Madeleine Ibat qui s'amusait. Il ne pensa point à elle tout d'abord, mais à Mariette, et se demanda si ce n'était pas le chantage qui commençait. A plusieurs reprises, notamment lors de l'aventure avec la petite Pervenche, celle-là même dont Mariette avait entretenu Émilienne pour l'attendrir, il avait été en butte à des démarches obscures de cette lie du journalisme, des salles d'escrime, de la police et du monde de Bourse, qui vit de subsides extorqués au vice. 11 s'en était tiré sans grand dommage. Mais il se doutait que, derrière la Sauve terre et ceux qui la fréquentaient, les Murmel, les Touque et C'% il y avait des « musiciens » habiles, hardis et dangereux. Bah, il en paierait d'autres contre ceuxlà ; c'est le monde de crabes, où tous s'entredévorent. N'empêche que le passage du facteur et les appels du téléphone lui étaient devenus odieux. Il donna l'ordre à ses domestiques de ne recevoir personne, « excepté toutefois M™* Sauveterre».
— Qu'est-ce qu'il a donc le patron? — demanda le valet de chambre à la femme de chambre. — Il gueule la nuit comme un putois. Il appelle Emile. Qui ça, Emile?
— Je ne sais pas [répondit cette personne fort délurée], mais le certain, c'est qu'il a reçu une carte, où on lui recommandait de se méfier. C'est une femme qui lui en veut, probable.
— La Sauveterre peut-élre. Elle ne vient plus ici depuis quelques jours. Bon débarras!
Gantois, qui entendait cette conversation de son cabinet de toilette, se promit de redoubler de précautions, pour dépister ces curiosités à domicile. Alors seulement il songea à Madeleine Ibat, fille perverse et maîtresse de Chemaussan, auquel certainement elle raconterait le drame de la rue Ray- Douard... Oui, c'était bien cela, le drame de la rue Baynouard. 11 voyait ce titre, en première page, dans les journaux, et, en dessous, son portrait et celui d'Ëmilienne, qui finalement se serait suicidée, en laissant, à l'adresse du commissaire de police, — mais de son quartier, cette fois, ~ une lettre où elle avouait tout et dénonçait son bestial séducteur.
— J'ai eu tort de m'adresser à la fille d'un homme connu et surtout d'un médecin célèbre. Il suffirait au père d'un examen...
Cette hypothèse était précisément celle qui tourmentait le manieur de filles et d'argent, cependant qu'assis devant son nouveau bureau de la rue d'Aumale, il dépouillait le courrier considé rable que lui apportait, dans une corbeille d'osier, le secrétaire général, un petit homme replet et réjoui.
Mais Gantois sentit son sang se décomposer, ses entrailles fondre et la plante de ses pieds devenir insensible au contact du sol quand l'huissier^
entrant, lui remit la carte du professeur Viorne, 77, rue Soufflot.
— Ça y est... c'est la scène à domicile... La petite a tout raconté; je suis fait.
Son premier mouvement fut de faire répondre qu'il était absent. Mais c'était reculer pour mieux sauter. Le père Viorne viendrait faire, rue Murillo, l'esclandre manqué rue d'Aumale. Le mieux était de garder bonne contenance, de tout nier et de soutenir, avec quelque vraisemblance, qu'Emilienne avait cherché son déshonneur. A tout hasard il tâta son revolver dans sa poche, puis donna l'ordre d'introduire le visiteur.
Tout de suite, Gantois fut fixé. L'attitude, à la fois timide et cordiale, du célèbre médecin, pareil, avec sa barbe et ses cheveux blancs, à ces docteurs qu'on voit sur les estampes, guettant le souffle d'un enfant malade, ses premières paroles, empreintes d'une déférente affabilité, indiquaient l'ignorance complète. Délivré d'un fameux poids, le financier, par une réaction naturelle, fut dune amabilité extraordinaire, répondit, avec une sorte d'enthousiasme, aux questions pratiques que lui posait le vieillard. Il le dissuada fortement de vendre ses actions, attendu que la Banque allait faire un bond magnifique, déjà commencé, mais lui proposa, s'il persistait dans ses intentions, de les lui racheter au double de leur valeur. Il songeait : « Si quelque « chose d'anormal s'était passé chez ce vieux birbe, « il ne serait pas ici, calme comme Baptiste, à me « parler de ses pépettes. » Néanmoins, il avait le vif désir dêtre complètement rassuré, et, profitant
d'un détour de la conversation, il s'informa de la santé de ces dames « dont il avait entendu parler par des amis communs », sans spécifier quels étaient ces amis. Le papa Viorne répondit que sa femme allait bien, que sa fille était, depuis trois jours, couchée avec une forte fièvre, « à cause de la chaleur vraisemblablement ».
Aïe! La fièvre fait quelquefois bavarder. Les transes de Gantois redoublèrent et il fît hypocritement remarquer que la fièvre sans délire n'était pas chose grave.
— Elle a eu cette nuit, précisément, un peu de délire. Cela ne sera rien. D'habitude, à cette époque, nous sommes en villégiature, soit à Barbizon, soit ailleurs. Cette année, avec cette maudite histoire, nous n'avons pu nous absenter.
— Voilà septembre, fit Olivier, bonhomme, il est encore temps de quitter Paris. C'est la saison des chasses. Moi-même, n'ayant p'US de soucis quant aux Intérêts Mondiaux, je vais aller vraisemblablement faire l'ouverture au Val-Gris, près de Melun.
Le D"" Viorne, qui ne chassait pas, montra un vague intérêt à cette nouvelle, puis revint immédiatement à ses actions, dont la plus-value inespérée l'enchantait. Eminent en psychologie théorique, aveugle quant à ceux qui l'entouraient immédiatement, il était un enfant en matière financière. Son interlocuteur ne l'écoutait guère, plongé dans cette réflexion fort simple : « Si ce bonhommea là savait ce que tu as fait il aurait le moyen de :t t'envoyer au bagne, ou, pour le moins, en prison;
« et le voilà qui sollicite humblement ton avis sur « la valeur de son portefeuille. » Il ne laissa point partir le savant, sans lui avoir fait promettre de revenir, au bout d'une semaine environ, alors qu'il pourrait le renseigner exactement sur la date de la prochaine assemblée générale et la distribution d'un nouveau dividende.
Mais, comme le bon Viorne tournait le bouton de la porte, une autre idée, portée par un commencement de véritable remords et le besoin de s'excuser à ses propres yeux, traversa la té le bourrelée du banquier :
« Dites-moi, mon cher maître, j'ai une consultation à vous demander. Asseyez-vous encore un moment, je vous en prie. — Etonné, le médecin obéit. — Vous vous occupez, je crois, des obsessions?
— C'est même ma spécialité.
— Et de leur guérison par la suggestion?
— Plus exactement, par la persuasion.
— Admettez-vous que ces obsessions puissent être cultivées criminellement, chez certaines personnes, par d'autres personnes mal intentionnées et douées, à ce point de vue, d'un pouvoir spécial? Je m'explique : Voilà un monsieur d'honnêteté moyenne. Il a une maîtresse qui veut sa perle, et lui conseille la débauche ou un vol. Est-il possible qu'il se laisse entraîner, et, une foi- sur la mauvaise pente, qu'il s'arrête par une rééducation de sa volonté?
Le père d'Emilienne réfléchit un instant et répondit posément : « Les deux choses sont possibles, a La fascination existe dans l'être humain, comme
H elle existe dans le reptile, bien qu'à Tétat norma- «■ lement atténué. Il y a des cas où elle se développe « et devient soit bienfaisante, soit dangereuse. Le « mal que la fascination dangereuse a causé, la « bienfaisante peut le défaire. »
— C'est, en somme, le rajeunissement moderne de l'envoûtement de haine et d'amour. Et comment s'exerce cette fascination?...
— Le plus souvent, par la voix associée au regard, ou le regard seul, ou encore une surprise brusque de l'orgueil, ou de la timidité, ou des sens. Les procédés sont variables. L'homme a perfectionné le serpent.
— Hum, l'homme I Dites plutôt : la femme.
— L'un et l'autre. Il est réel que la fascination féminine est plus insinuante qae la masculine. Mais elle est aussi moins durable.
— Je vous remercie, fit Gantois, avec une expression de mélancolie lassée, qui eût frappé tout autre que le D*" Viorne, chez lequel un don d'analyse remarquable ne fonctionnait que dans les généralités et cessait au cas individuel. Le débauché venait de revoir le tableau cru de son forfait, de sa responsabilité et il en demeurait accablé, dénué même de ce sentiment de rancune quant à la Sauveterre, qui avait motivé ses dernières questions. A quoi bon tout cela? Ou bien la chose s'ébruiterait, et il n'aurait plus qu'à se faire sauter le caisson, ou à avaler du cyanure, où elle ne s'ébruiterait pas et il lui resterait à oublier. Mais, le vieillard une fois hors de son cabinet, le misérable demeura tremblant de tous ses membres, pendant un bon quart
d'heure, dans son fauteuil, sans pouvoir reprendre son sang froid.
— Je quitte à l'Instant un homme charmant et qui m'a fait la meilleure impression, — dit Viorne à sa femme, en rentrant chez lui. — C'est ce Gantois, qui vient de nous tirer d'affaire, en même temps que la banque du pauvre oncle. Il inspire réellement confiance.
M^e Viorne, qui tenait à la main une tasse de thé froid, boisson préférée d'Emilienne, signifia, par une moue sceptique, qu'aucun financier ne méritait crédit : « Oh, tu sais, mon pauvre ami, depuis le coup de M. Cometaisl... » — Car ce voleur, même pour ses dupes, était demeuré « monsieur Cometais » : quand on a manié beaucoup d'argent, il vous en reste toujours un reflet.
— Gantois n'a aucun rapport avec Cometais. C'est un robuste gaillard, que l'on sent violent, mais franc, et d'une réelle valeur intellectuelle. Il m'a indiqué, en quelques mots, qu'il se tenait au courant de la psychologie la plus moderne.
— Et nos actions?
— Il m'a proposé de me les racheter au double de leur valeur actuelle, tant il est sur qu elles vont monter. C'est merveilleux!
— J'espère que tu as accepté.
— Ma foi non. J'attendrai qu'elles aient sextuplé, décuplé, comme les valeurs de pétrole ou de caoutchouc. Le surplus fera la dot de notre fille. A propos, comment est-elle aujourd'hui, la chérie?
— Un peu mieux. Veux-tu la voir?
— Certainement.
192 L'ENTKEMETTEUSE
Ils entrèrent, sur la pointe des pieds, dans la chambre claire et ensoleillée, où faisait semblant de dormir la jeune fille aux cheveux d'or.
En réalité, elle désirait échapper, par le silence, aux questions et à la sollicitude de ses parents, qui ravivaient continuellement son désespoir.
Après sa fuite de la rue Raynouard, elle avait marché droit devant elle, l'âme bouleversée» comme une somnambule, se demandant si la mort immédiate ne vaudrait pas mieux que le poids d'une pareille honte. Mais, croyante, elle avait été retenue par la défense formelle de FEglise et aussi par cette idée de purification, de rachat de toute souillure, surtout involontaire, de délivrance et d'assomption morale, qui est une des innombrables splendeurs du dogme catholique. Elle souffrait physiquement et cette souffrance innommable, en quelque façon, la soulageait. En passant devant la glace d'un pâtissier, elle se rendit compte du désordre de ses traits et de sa toilette, qui risquait de fixer l'attention des passants. Elle avisa une blanchisseuse, ouverte à cause de la chaleur, où deux vieilles femmes empesaient des faux cols, entra leur raconter qu'elle avait été bousculée par un fiacre, et qu'elle désirait se reposer et se rafraîchir un moment. Avec l'obligeance naturelle au peuple de Paris, ces commères firent asseoir la jeune fille sur une chaise, dans leur arrière-boutique, lui donnèrent de l'eau fraîche, de l'arnica, un miroir, de la poudre, des épingles, un peigne, même un petit bâton de rose pour les lèvres, de l'eau de Cologne. La jeune fille se bassina les tempes et le front, but quelques gorgées d'eau avec
délices, se reposa sur une chaise pendant un bon quart d'heure, ce qui lui permit de se ressaisir, et de remettre de Tordre dans ses pensées. Avant tout, ses parents devaient ignorer toujours ce qui lui était arrivé. Cela serait assez facile, étant donnée leur bienheureuse naïveté. Ils ne connaissaient ni Mariette, ni Denise et n'étaient pas exposés à les rencontrer. Restait Gantois, devenu directeur de la banque de l'oncle Viorne; mais le premier intéressé au silence hermétique, c'était lui. Rien à craindre donc de ce côté. Enfin il fallait compter avec le risque de paroles prononcées pendant le sommeil, ou pendant la fièvre, si celle-ci se déclarait; car la pauvre petite sentait déjà des boutTées de chaleur, qui lui montaient à la face. L'important était de ne pas être surprise dans la rue par une syncope, ou même un simple évanouissement. Elle avait eu la présence d'esprit de n'oublier là-bas, dans la chambre terrible, ni ses gants, ni son sac à main, où se trouvait son porte-monnaie. Elle pria une des blanchisseuses d'aller lui chercher une voiture, monta dedans, et un peu plus loin seulement, avec beaucoup de présence d'esprit, donna son adresse vraie au chauffeur.
Par chance, il n'y avait personne chez elle à son retour. Felici.e était aux provisions. Emilienne se déshabilla, cacha dans un fond d'armoire le linge révélateur et se coucha immédiatement. Sa mère, rentrée la première, écouta avec émotion le récit de l'accident, le même que celui fait aux deux blanchisseuses; il suffisait à expliquer la courbature générale, les déchirures de corsage et aussi l'état de
dépression et l'ascension de la température : « Tu raconteras tout cela en gros à papa, que je n'aie pas à recommencer mon récit... et tu recommanderas à Félicie de ne pas trop m'embrasser, parce que cela me retire de l'air... Ah ! j'oubliais le plus important : si Jean venait, je ne puis le recevoir d'ici plusieurs jours. Je ne veux pas me montrer à lui comme cela. Qu'il parte pour Blois le plus tôt possible. Je le verrai à son retour.
— Entendu, ma chérie. Ne t'occupe plus de rien» ne t'agite pas et dors.
Pendant trois jours pleins, la pauvre enfant reposait ainsi, avec 38° le matin, 39° le soir, dans un état de prostration, coupé de cauchemars, que son père attribuait au « choc ». La brutalité de Gantois se rappelait à son organisme délicat de plus d'une façon. Elle était surtout attentive à ne pas laisser passer, à travers ses gémissements et ses plaintes, diurnes ou nocturnes (qu'il lui était impossible de contenir), quelque phrase qui eût mis ses parents ou Félicie sur la voie d'un événement anormal. Elle avait été aidée, dans ses efforts secrets, par les cuillerées de sirop de chloral que lui avait administrées son père; car le chloral amortit les songes anciens et les noie dans une sorte d'Erèbe confus. Mais elle avait vivement résisté à la suggestion d'une piqûre de morphine, dont elle connaissait le pouvoir expansif et de confession euphorique...
— Elle repose paisiblement, dit M'''^ Viorne avec attendrissement. Je crois que l'alerte est passée.
— Ce n'est pas trop tôt. La température paraît tomber. Quatre jours de fièvre après un accident de
voilure, c'est suffisaot. Si elle avait continué, j'aurais fait venir un collègue.
— Il n'eût plus manqué que ça! — songea la nialade qui ne perdait pas un mot de cette conver sation chuchotée. — Un examen médical, ce sérail complet I
— Mais, poursuivit M"'» Viorne, que veux-tu qu'elle ait .. Il est normal qu'un bouleversement amène une élévation de température. Quand je suis tombée dans Tescalier de l'autre maison, il y a quinze ans, j'ai eu 39% le soir, pendant deux jours.
Le docteur tâta le pouls de sa fille, le jugea normal, rassurant, puis émit cet avis qu'une quinzaine au bord de la mer conviendrait à la convalescence, plutôt que Barbizon. Ils quittèrent la pièce en examinant ce nouveau point de vue.
Emilienne reprit la suite de ses images flottantes, brûlantes, entremêlées de paysages d'une eau verte et froide, et qu'elle avait du mal à coordonner et à rassembler. A mesure qu'elle se rétablissait, elle jugeait mieux les circonstances singulières dont elle avait été la victime, notamment son incompréhensible engouement pour Mariette Sauveterre. De là était venu tout le mal. Elle s'était jetée à l'étourdie dans les bras de cette inconnue, amie de l'aveugle Denise, et qui l'avait livrée à Gantois. Elle savait que certaines femmes font ce métier. Elle n'aurait jamais supposé qu'elle était exposée à en rencontrer une chez une ancienne camarade de pension, chez sa « petite mère ». Pourquoi pas, après tout? Le vice est à tous les étages de la société : « Jean a raison, je suis, comme papa et maman, une bonne
dupe. Mon flirt, M. Cometais, était un voleur, et le bienfaiteur de mes parents et de la Banque de l'oncle Viorne est un assassin. » Car elle ne se rappelait pas sans épouvante la physionomie hideuse de Gantois quand il la tenait sur le lit de sa maîtresse, la contraction maniaque de ses traits et, aussitôt après, son aff'aissement psychique, non moins affreux que son désir. En vérité, l'homme tout cru, dégagé des conventions sociales, revenu à la jungle, n'était pas beau.
Moins facile à berner que ses patrons, Félicie avait conçu des doutes sur la nature de l'accident arrivé à sa jeune maîtresse. A la campagne, les cas de viol, complet ou incomplet, sont plus fréquents qu'à la ville, et la servante, bien que non diplômée et dépourvue de toute connaissance médicale, avait remarqué plusieurs petites choses, qui n'avaient point frappé le professeur Viorne : les déchirures du corsage de la jeune fille, notamment certains froissements de ses dessous, donnaient l'impression de la lutte, plus que de la bousculade par un fiacre. En outre, dans la nuit qui suivit son retour, Emilienne, veiliée d'abord par Félicie, s'était écriée, à deux reprises : « Va-t'en, misérable, va-t'en ! », en faisant le geste de repousser quelqu'un. Il y avait là un mystère redoutable, que la brave femme conjecturait, sans trop chercher à l'approfondir, d'après cette sagesse rustique qui n'ignore point qu'à soulever les pierres on risque de trouver dessous des ; crapauds.
Lorsque Jean OranofF vint, comme d'habitude, rendre visite à son vieux maître et s'informer si, en
son absence, Emilienne pourrait le recevoir, cela fit mal à Félicie de reconduire, conformément aux ordres reçus, sans lui donner d'autre explication que celle-ci : « Mademoiselle est souffrante. Elle demande à monsieur de partir pour Blois, comme il en avait l'intention, le plus tôt possible. Elle lui écrira, ou le verra snrement à son retour. »
— Comment, souffrante? — fit Jean étonné et qui associait cette bizarre consigne à la récente froideur de son amie et presque fiancée. — Qu'est-ce qu'elle a?
— Rien de grave, un peu de fatigue (Emilienne avait interdit qu'on parlât de l'accident). Il ne faut pas que monsieur s'inquiète.
— Madame ne peut pas non plus me recevoir ?
— Madame reste auprès de mademoiselle.
— C'est bien, — répartit Jean, sans insister davantage, et il sortit, le cœur brisé.
Aucun doute; elle reconduisait, sans qu'il comprît comment il avait si fort mécontenté celle qui, tout récemment encore, s'appuyait sur sa solide affection. Le coup était rude, car il perdait à la fois une tendresse qui éclairait sa vie solitaire et la protection d'un patron admiré et respecté. Il s'égarait en conjectures sur le motif de cette disgrâce soudaine et imméritée. Quelqu'un Tavait-il desservi, calomnié auprès des Viorne? Sa mère était entourée de méchantes gens, certes. Mais ni elle, ni eux ne connaissaient son intimité rue Soufflot et il n'avait jamais prononcé le nom de son maître, ni d'aucun des siens, rue Raynouard, ni ailleurs. Tancrède d'Âllaume lui-même, son confident sur bien des points, ignorait qu'il les fréquentât.
il hésitait à écrire, soit à la jeune fille, soit à son père, une lettre d'adieu qui serait, indirectement, une demande d'explications. Puis il se dit que le temps et Fabsence, qui arrangent tant de choses, arrangeraient peut-être celle-là. Le lendemain matin, il faisait sa malle et, dans l'après-midi, prenait le train pour Blois, après avoir envoyé à Tancrède une lettre où il annonçait son arrivée.
Le premier jour qu'Emilienne se leva, son père, ménageant ses effets, lui annonça que, grâce au nouveau directeur, non seulement la Banque de la rue d'Aumale était sauvée, mais encore les actions allaient monter du double.
— J'ai été rendre visite, comme je le devais, au magicien et financier à qui nous sommes redevables de cette situation et je lui ai dit, comme Napoléon à Gœthe : Vous êtes un homme, monsieur Gantois,
— Ah I mon Dieu ! — s'écria la convalescente, et elle se laissa glisser .sur un fauteuil, comme si elle perdait connaissance.
Ce fut une alerte. Elle expliqua ensuite qu'elle n'était pas encore solide sur ses jambes et qu'elle avait eu un éblouissement. Jl ne vint pas à la pensée du médecin que la réminiscence du mot de Napoléon fût pour quelque chose dans cette pâmoison. Il croyait à une brouille passagère de sa fille et de son élève. Sa femme le confirmait dans cette erreur.
Cependant, malgré son cynisme et la satisfaction que lui causait le versement rapide des soixante mille francs, la Sauveterre n'était pas très rassurée sur les conséquences possibles d'une telle aventure, lillle avait beau se répéter que qui ne risque rien n'a
rien, quelque chose lui disait, au fond d'elle-même, qu'elle avait, cette fois, risqué gros. Elle avait son rêve és^eillé, la pêche du Diable^ qui l'impressionnait toujours vivement. Elle sentait qu'il lui fallait devancer les demi-confidences que ferait Gantois à sa nièce (car il lui racontait presque tout), en rejetant sur elle, Mariette, maintenant qu'ils ne vivaient plus ensemble, la principale responsabilité de son forfait. Elle tenait à cette relation pour deux raisons : la première qui était que, par Denise, fille riche et courtisée, elle avait accès dans plusieurs milieux qui, sans cela, se seraient fermés devant elle à cause de sa mauvaise réputation. La seconde, qui était que la chute de Denise dans les bras de Tancrède d'Allaume, devait lui rapporter presque aussi gros que celle d'Emiiienne dans les bras de Gantois. Or, on ne retrouve pas, du jour au lendemain, un financier débauché à plumer vif. La fille de l'aiguilleur d'Arlenay avait une peur affreuse de la misère, et la pensée qu'elle devrait peut-être, vieillissante, vivre aux crochets de sa sœur Jeanne, à la campagne, l'épouvantait. Née pour l'intrigue, cérébrale et sensuelle, elle avait besoin de l'intrigue, et aussi du luxe, pour s'étourdir, ne pas regarder en face sa damnation.
Comme elle arrivait rue Jouffroy, quatre jours après le viol, elle remarqua la mine d'Alberte, plus confite encore en hypocrisie que d'ordinaire et dont la haine sucrée ne désarmait certainement pas. Elle eut la certitude qu'elle écoutait aux portes et se promit de la surprendre. Introduite chez la belle Denise, elle la trouva qui parcourait en bâillant (car
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elle aimait beaucoup moins la lecture) un exemplaire de VEthique que d'Allaume lui avait prêté. Elle venait de se faire onduler ; ses admirables cheveux noirs étaient répandus sur ses épaules nues, ce qui rappela à Mariette le flot doré des boucles de la petite Viorne. Le grain de la peau aussi était difTérent, celle-ci chaude et ambrée comme un soir d'Orient, l'autre pareille à un satin rose; et cepen dant, sur ces deux fleurs si différentes, l'action fascinatrice était la même, avec peut-être un peu plus de résistance physique chez la nièce de Gantois.
— Ma chérie, j*ai une effroyable chose à vous raconter.
— Ah I mon Dieu I — fil Denise toujours impressionnable et qui aimait la comédie, non le drame, « elle ne vous concerne pas au moins? »
— Directement, non. Indirectement, vous serez juge. Mais, d'abord, que je vous complimente sur votre belle mine. Jamais vous n'avez eu un pareil éclat. La poésie dramatique vous sied, décidément.
Elle faisait allusion à Tancrède, bien qu'elle sût que le sacrifice n'était point consommé et que la coquette continuait à faire droguer celui qu'elles appelaient le sanglier du Blésois, à cause de son goût pour la chasse et les femmes de ses gardechasses. Denise, qui avait posé son bouquin, se mit à rire, penchée en avant, les mains entre les genoux, dans cette attitude un peu paresseuse qu'ont les grandes femmes bien faites et qui dessine l'insertion du torse souple sur les cuisses.
— Ah I elle me sied, pour de bon, la poésie dra-
matique ? Et pourtant je n'en use pas encore. . . , mais j'en userai bientôt, je pense.
— Un moment, — fît Mariette, qui bondit vers la porte, avec une légèreté de ballerine, et l'ouvrit toute grande. On aperçut Alberte, surprise et ployée, !a tête de biais, Toreille tendue, semblable, entre les deux battants, à quelqu'un qui jouerait, sans partenaire, à saut de mouton. La gouvernante indiscrète était pincée sur le fait, et l'éclat de rire de sa maîtresse la fit rougir de colère et de honte.
— Alberte, ce n'est pas beau... et ce n'est pas gentil, s'écria Denise, — je savais bien que vous lisiez mes lettres, mais je ne savais pas que vous écoutiez, ou, grammaticalement, que vous écoutassiez aux portes 1
— Alberte, je suis désolée, — ajouta narquoisement l'entremetteuse, — j'avais laissé mon réticule dans l'antichambre et j'ignorais que vous fussiez là.
Déjà la mouche de Gantois avait disparu, ravalant une fureur qu elle devait, ensuite, ruminer longuement. Néanmoins la leçon était bonne et Denise en félicita Mariette.
— C'est que, toute -belle, ce que j'allais vous raconter est aussi confidentiel, que terrible. Vous vous rappelez, sans doute, que j'avais donné rendezvous chez moi à voire oncle, afin de lui présenter la petite Viorne, ma protégée, votre amie de pension, qui désirait le remercier du sauvetage de la Banque et qu'il n'avait fait qu'entrevoir ici...
— Si je me la rappelle 1 La petite lui avait même tapé dans l'œil. Il la déclarait adorable, et cela, je l'avoue, connaissant mon oncle, m'inquiétait un peu.
— Vous n'aviez pas tort. Pendant une absence très courte que je faisais, ayant des ordres à donner à Madeleine, imaginez que ce fou, ce triple fou, s'est jeté sur cette petite et l'a prise, mais, là, carrément prise, et de force, sur mon propre lit. Car j'avais commis l'imprudence, do-nt je me repens amèrement, de les recevoir dans ma chambre.
— Comment ! Olivier a fait cela !
— Oui, ma chérie, Olivier, l'oncle Olivier a fait cela. J'en suis encore malade.
— Mais c'est un satyre, le malheureux, ou il a eu une crise de délire 1...
— L'un et l'autre peut-être. Il fait très chaud et il a eu le tort de ne point partir pour Deauville, ni s'installer définitivement au Val-Gris cette année, comme Tancrède à Blois. Bref, la petite s'est débattue, a même appelé, crié, et quand je suis arrivée, en hâte, ne comprenant pas ce qui se passait, je l'ai trouvée, le corsage déchiré, les cheveux épars, en train de perdre connaissance. Cependant que cette brute (excusez-moi) soufflait comme un buffle et se reboutonnait, avec une tête de vicieux dessaoulé, réellement impressionnante. Je ne le connaissais pas sous cet aspect-là. J'ai consolé sa victime de mon mieux (elle était délicieusement jolie dans sa détresse, j'espère, vu les circonstances, qu'elle se taira), et j'ai conseillé à notre saligaud d'aller se faire pendre et même égratigner ailleurs. Non, mais a-t-on idée d'une chose pareille ! Voyez ma position à moi s'il y a esclandre, et l'apparence de compliciîé que cela me donne, puisque le guet-apens a eu lieu chez moi 1
Denise n'en revenait pas. Elle secouait à deux mains ses beaux cheveux odorants et bruns, comme pour y chercher une explication à cette action exorbitante, indignée en outre que son oncle eût ainsi violenté une personne qu'il avait rencontrée chez elle, une camarade de pension à elle. Enfant gâtée, elle mettait, en tout, sa personnalité en avant et répétait « moi je... moi d'abord je... quand je me mêle de quelque chose, je n'admets pas... » et autres formules égocen triques : « Est-ce qu'il avait bu, l'insensé, ou prendrait-il une drogue quelconque morphine ou coco ?...
— Mais non. Monsieur prend simplement son plaisir oii il le trouve. Il avait remarqué cette blondinette et, résolu de se l'offrir, de gré ou de force. Qu'elle fût vierge ou non, fille ou non d'un médecin connu, voilà ce dont il se fichait et se fiche pas mal. Ah ! les hommes d'argent ! Tous des bagnards en puissance. Je lui ai déclaré tout net, à notre Olivier : vous finirez à la Guyane. Il n'avait pas Fair fier, je vous en réponds. Vous n'avez pas eu de ses nouvelles ?
— Aucune, depuis plusieurs jours... Mais quelle aventure inouïe !... Je comprends maintenant pourquoi la petite Viorne, la petite aux dentelles, comme je l'appelle, ne me donnait plus signe de vie. Avezvous fait prendre de ses nouvelles?
— Vous n'y songez pas! C'eût été d'une imprudence! Je suppose qu'elle est rentrée chez elle, qu'elle a tout caché à papa et à maman et qu'elle se consolera en songeant que, si son... honneur est compromis, l'argent de son papa est sauf. Mais elle
ae croyait pas si bien dire, la petite malheureuse, en parlant de se sacrifier. Et maintenant que vous savez tout...
qu'en un profond oubli
Cet horrible secret demeure enseveli.
J'ai cru devoir vous prévenir, afin que si, par extraordinaire, le scandale éclatait, vous soyez au courant.
— Merci, chère Mariette... Le scandale..., mais comment voulez- vou&?... Le père Viorne tuerait Olivier, et il ne Taurait certes pas volé... Le pire, c'est que nous serions tous, plus ou moins éclaboussés, vous, moi, notre milieu. Enfin personne heureusement n'a intérêt à ébruiter cette abomination... D'ailleurs, je sais bien ce que j'ai à faire et ce sera fait à la première occasion.
La Sauveterre avait atteint son but. Il n'y avait plus qu'à attendre les événements. En somme, elle tenait Gantois et Gantois ne la tenait pas, ou la tenait mal. Mais, afin de s'assurer définitivement le témoignage de la nièce de son ex-amant, elle s'approcha d'elle, si près que leurs deux fraîches haleines s'échangèrent, lui prit les mains dans ses doigts longs, afin d'établir le courant et, plongeant ses yeux clairs dans les yeux déjà soumis : « Quoi qu'il « vous raconte de moi, quelques atrocités qu'il « invente, vous ne le croirez pas, n'est-ce pas Denise? u Je vous défends de croire un seul mot de son récit. « C'est le mien seul qui vaut, qui est la vérité. S'il « insiste, vous le renverrez, vous le chasserez, vous « ne le recevrez plus jamais... Promettez-le-moi...
UN FARDEAU LOUBD A PORTER 20fc
« Promets-le-moi... mais jure-le doncl... » conclut Mariette, avec cette voix de commandement, rauque et cuivrée, qu'elle prenait dans les moments décisifs. Denise, dès le premier instant, avait eu ce relâchement, musculaire et oculaire, qui indique la soumission totale. Son regard pliait sous celui de Mariette, après quelques oscillations latérales, pareilles à de gauches essais de fuite sur place. Soudain elle pencha sa tête brune sur son épaule, ferma les paupières et parut s'endormir. La Sauveterre lui lâcha les mains, la considéra pendant un moment, avec un avide intérêt, comme le savant fait pour le cobaye qui a servi à une expérience, puis, prenant son mouchoir dans son petit sac, lui éventa légèrement la face, et lui souffla à plusieurs reprises sur le front. La jolie fille se réveilla en souriant : « Heureusement, dit-elle, que vous seule avez sur mes nerfs cette autorité. Ce serait plus ennuyeux si c'était d'AUaume.
— En effet; mais, puisque nous en sommes aux conseils, cédez à cet homme de génie; et ensuite, eh bien, épousez-le. C'est un beau parti.
— Il ne voudra pas. Il tient à sa liberté.
— C'est à vous à vouloir, et je vous aiderai. Il n'est pas différent des autres, ce boa Tancrède; il a une clé, qui est Torgueil... de son nom, de ses ancêtres, de son talent, de son intelligence. Avec cette clé, bien maniée, vous l'ouvrirez jusqu'au fond. Rendez-vous indispensable à ses scrupules et à soii orgueil.
— Vous êtes trop pénétrante Mariette, vous me faites peur.
— Mais non, petite; j'ai souffert et je connais la vie, voilà tout. Il n'y a aucun mystère dans mon cas.
A ce moment la jeune fille, qui avait Timagination surexcitée, crut apercevoir, près de son interlocutrice, distincte d'elle, comme une ombre allongée, une forme semi-humaine, semi-animale, et elle sentit, dans sa chair, ce hérissement caractéristique dont parlent les théologiens. Le tout, presque aussitôt, s'évanouit. Elle remarqua aussi l'insistance avec laquelle son étrange amie lui défendit de souffler mot à Tancrède d'Allaume de l'acte criminel de Gantois. Elle avait, en effet, depuis quelque temps, une tendance à parler à cœur ouvert avec ce grand observateur du cœur humain, averti de tout, lequel, de son côté, passait des heures et des heures auprès d'elle, un porto à la main, sans avoir l'air de s'ennuyer. Denise était flattée de ces attentions. Elle était presque décidée à céder à son soupirant, afin, comme le lui conseillait Mariette, de l'enchaîner tout à fait. Mais elle ne voulait point du trop banal décor de la garçonnière de la rue de l'Université. Il lui fallait une circonstance romanesque, inattendue, qu'elle localisait dans le Blésois, oti le gentilhomme était allé chasser, cette année ainsi que les précédentes.
Le lendemain, Denise faisait venir maître Théophile Chemaussan, son homme d'affaires, comme il était celui de Mariette, et lui commandait, d'un ton qui n'admettait point de réplique, de retirer, des banques de son oncle, les valeurs qu'elle y avait en comptes joints, d'établir une démarcation tranchée entre sa fortune et celle de Gantois. Le petit homme,
replet et finaud, qui était au service du financier, mais tenait à la clientèle de sa nièce, et redoutait Mariette, dépositaire de ses malpropres secrets, passait la main sur ses favoris sacrifiés, en recevant cette soudaine injonction.
— Il faut que ce soit fait avant huit jours.
— Diantre, mademoiselle, avant huit jours' Mais j'ai déjà un gros travail en train, avec la banque de la rue d'Aumale...
— Arrangez- vous, maître. J'y tiens absolument. Je désire qu'il n'y ait plus aucun point de contact entre les capitaux de mon oncle et les miens.
— Je ne puis pratiquer cette opération délicate qu'en le mettant au courant, le cher homme.
— Bien entendu et vous lui répéterez, je vous prie, les propres termes que je viens d'emplryer.
Quel était ce mystère? Gantois, depuis quelques heures, donnait à son avoué l'impression du trouble et du désarroi. Il se trompait dans ses calculs, chose qui ne lui arrivait jamais auparavant. 11 passait des ordres de Bourse contradictoires, n'écoutait pas les objections qu'on lui faisait, ni les renseignements de ses courtiers. D'autre part, Madeleine Ibat, lors du dernier rendez- vous avec « son » Théophile — car elle trompait Flan presque ouvertement, ayant la volonté tenace d'arrondir sa dot — avait fait des allusions bizarres à « des banquières qui pourraient bien, si on savait, monter sur Téchafaud ». Priée de préciser, elle s'était contentée d'allonger à son vieux monsieur un pied de nez, ajoutant qu'elle ne bavardait que si c'était utile et que, si c'était inutile, elle se taisait. Elle concluait par ces paroles décisives :
« Il y a encore des types plus dégoûtants que toi, hein, ça t'épate? » Mais Chemaussan n'avait pu en obtenir davantage. Quelle imprudence, connue rue Raynouard, avait bien pu commettre Gantois?
Théophile Chemaussan eût été fixé s'il eût pu assister, caché derrière un rideau, à l'accueil que fit Denise à son oncle, venu rue Jouffroy pour lui demander des explications. Le financier était pâle et bouffi, ce qui ajoutait encore à la turquerie de sa figure assez belle, mais antipathique. Il comprenait qu'il y avait un coup de la Sauveterre derrière la détermination de sa nièce. Une froide colère d'homme d'argent et de coureur d'alcôves dissipait momentanément ses appréhensions et idées obsédantes. Foncièrement égoïste et même implacable avec tous ceux auxquels il avait affaire, ne desserrant sa bourse que pour la débauche, il avait toujours fait une exception en faveur de Denise, auprès de laquelle il jouait à la fois les tuteurs et les pères adoptifs. Il la conseillait pour ses placements, l'aidait à administrer sa maison, renvoyait ses domestiques, quand ils la volaient, lui en fournissait d'autres, la choyait de mille façons. L'esprit de famille, demeuré sain dans sa vilenie morale, faisait qu'il la respectait et ne tenait jamais devant elle un propos malhonnête, ou inconvenant. Bref, elle était sa bonne action, ce coin de ciel bleu qui demeure parfois dans les consciences noires et orageuses, et auquel elles se reportent, avec une sorte d'apaisement. C'était cela qu'on venait de détruire.
L'entrevue fut brève.
— Que vient de m'apprendre Chemaussan, Denise?
Que tu retires ton argent de chez moi, que tu ne veux plus rien avoir de commun avec moi...
— Rien, mon oncle.
Gomme elle parlait ainsi, l'expression figée, quasi automatique, de ses traits fins et réguliers le frappa.
— Ah... Et puis-je connaître la raison de cet outrage, si inattendu, que tu me fais?
— De grâce, mon cher oncle, interrogez votre conscience et ne me contraignez pas à m'expliquer.
Une flamme de haine passa dans le regard du financier. Il regrettait amèrement de n'avoir pas écouté Alberte, quand cette fille avertie lui dénonçait Finfluence, grandissante et redoutable, que la Sauveterre prenait sur Denise.
— Je vois ce que c'est. Quelque calomnie de la Mariette. Elle me la paiera.
— Mariette n'y est pour rien. Mariette est ma meilleure amie. Je vous défends de me parler d'elle sur ce ton et dans ces termes.
— Écoute-moi, fit Gantois, qui, jusqu'alors, était demeuré debout, comme suffoqué, mais s'assit, ses gros bras démonstratifs en avant. C'est moi qui suis coupable de t'avoir laissé fréquenter, sans te mettre en garde, cette femme monstrueuse, cette corrompue...
— Assez, mon oncle, assez... ou c'est moi qui m'en vais!
Une expression de douleur indicible, telle que d'une vision de cauchemar, passait sur la physionomie, toujours tendue, de la jeune fille. Ses membres avaient ces détentes nerveuses, qui précèdent les crises de nerfs. Gantois comprit qu'il n'y avait
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rien à faire, et qu'il se heurtait à un mur. Il proféra une injure sourde et une menace à l'adresse de celle qui, quelques heures auparavant, lui avait encore extorqué soixante mille francs. Tout à coup, ce salon, ces meubles, cette ambiance, lui rappelaient la fraîche Émiiienne, aperçue là pour la première fois, et dont il avait tué, saccagé bassement, honteusement, l'honneur et la pudeur. Sa souffrance, mêlée à sa rage, était si vive qu'il en aurait crié. Aiguë comme une riposte d'escrime, la pensée de la vengeance le traversa; elle avait le profil juvénile de Jean Oranoff. Là seulement, la Sauveterre était vulnérable. Mais il savait aussi qu'en frappant là, il se condamnait lui-même à mort, car la mère, devenue louve, le tuerait. Or, depuis le viol, il n'était plus brave, il tremblait de peur à la tombée du jour et la lâcheté était entrée en lui, avec le sens de son igûoaiinie. Son être lui faisait l'effet d'un naufrage, ne laissant plus à la surface que les débris fangeux de son ancienne personnalité.
— Adieu, Denise! Le jour oii, par suite d'une circonstance quelconque, tu aurais besoin de moi, si je suis encore de ce monde, appelle-moi.
— Adieu, mon oncle. S'il vous reste quelque fierté... », elle allait poursuivre « vous ne serez plus de ce monde demain », mais elle se contint... Mariette n'avait point exigé cela.
Lorsque Denise et Tancrède d'AUaume parlaient entre eux de Mariette Sauveterre, qui les avait révélés l'un à l'autre, ils l'appe'aient la (< magicienne », ou Circé. Le dramaturge savait à quoi s'en tenir sur ce pouvoir, que la nièce de Gantois croyait toujours bien intentionné et bienfaisant; mais il se gardait de communiquer ses réflexions à la jeune lille qui, d'ailleurs, ne l'aurait pas cru. Le feu, que Tex-petite paysanne d'Artenay instillait dans les veines des hommes et des femmes, était tenace et durable. Il se transformait en images violentes ou troubles, mélancoliques ou langoureuses, lesquelles, s'associant aux réflexions intérieures et au spectacle de la vie, participaient ensuite à la trame de la destinée.
Parti du désir pur et simple, Tancrède, en peu de semaines, était arrivé à l'amour. C'est même cette circonstance qui avait permis à Denise de résister si longtemps aux conseils et à l'impulsion perverse de son amie. Car l'amour, qui rend l'amoureux le plus roué timide ou maladroit, est la meilleure sau-
regarde de l'amoureuse. Celui qui ne cherche que la possession et le plaisir, avec la clairvoyance du chasseur à l'affût, est bien plus sûr de réussir que celui qui complique de tendresse sentimentale et d'effusions idéales l'appétit sensuel. Au milieu de vingt théories sur la fragilité féminine, le gentilhomme à la plume experte, et souvent cruelle, avait conservé une zone de candeur, qui l'empêchait de saisir la circonstance et de profiter d'un instant d'abandon. Il avait eu des courtisanes, des paysannes et des actrices. Une amazone vulnérable, telle que Denise, le déroutait et l'inclinait à cette sottise prolongée, qu'on appelle la cour semi-platonique. Il en était aux petits soins, dont on ne sait plus gré, et aux cadeaux qu'on regarde à peine, aux rendez- vous à heure fixe, à la causerie littéraire et philosophique, et il perdait ainsi en prestige ce qu'il croyait gagner en accoutumance.
Heureusement pour lui, Mariette veillait. Elle avait démêlé, chez Denise, le désir d'épouser son soupirant. Elle lui exposa cette théorie vraie que l'homme mûr, Tancrède avait passé la cinquantaine, qui tire trop longtemps la langue, se détache de son désir et qu'il faut d'abord l'attacher physiquement. C'est alors que la jolie fille promit à l'écrivain, en termes enveloppés mais assez clairs, de se donner à lui hors Paris : « J'ai horreur, mon cher, de la garçonnière et des romans de Marcel Prévost, aussi bien que de ceux de Maupassant. Je ne désire pas « tomber », comme un fruit mûr dans un rez-de-chaussée de la rue de l'Université, entre une paire de pantoufles d'homme et un faux Corot. Il me faut, non pas absolument!
l'aventure, qui est fatigante, mais la fantaisie, qui embellit tout. Je serai à vous, c'est entendu, et ne soupirez plus à fendre l'âme, en me taisant de haut en bas, mais à ma façon...
— Et un peu aussi à la mienne...
— A condition qu'elles coïncident. Je ne veux ni d'une séance à odeur d'adultère, ni d'un ratage romanesque...
— Moi non plus.
— Vous, ça n'a pas la même importance. L'homme le plus évolué, comme dit mon oncle, a toujours en lui beaucoup du chien.
— Merci pour mon semblable !
— « Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère »... murmurait, avec une intonation railleuse, la brune admiratrice de Baudelaire, chantre des che^ velures aux tlots noirs.
C'était sur une telle assurance que d'Allaume était parti pour ses terres. Il n'ignorait point que le mariage était la condition de cette chute, à laquelle il rêvait maintenant, du matin au soir et une grande partie de la nuit. Comme le lui avait prédit Mariette, il était mûr pour le foyer et la vie de famille, il était las du vagabondage. Cette belle personne, hardie, aventureuse, mais seulement jusqu'à un certain point, et dont la répartie était vive, lui plaisait comme jamais encore aucune autre. Elle ressemblait à ses héroïnes, comme si, à force de les concevoir, il avait fini par en appeler une des profondeurs de la Rencontre; et la pièce qu'il projetait d'écrire, avec sa propre aventure, portait précisément ce titre.
Par un cheminement différent, mais non moins
214 L'ENTKEMEÏTEUSE
intense, du venin de l'entremetteuse, Olivier Gantois, à peine remis de ses terreurs, était devenu fou du souvenir d'Emilienne. Dès qu'il fermait les yeux, il la voyait dévêtue, potelée pour le torse, grêle par les bras et le cou, au milieu de ses cheveux de soleil, sur le lit bouleversé de Mariette. Aussi profondément que la honte, cette image était entrée en lui, joignant la volupté au remords. Certes, il détestait la Sauveterre, responsable, selon lui, de sa brutalité absurde et criminelle. Mais, à certaines heures, il se détestait encore bien davantage. Mettant au conseil de la Banque relevée un homme à lui, habile et travailleur, il s'était enfui au Val-Gris, près de Melun, emmenant Alberte laquelle, surprise dans son rôle de « mouche » , avait quitté le service de Denise. C'était une superbe propriété, ayant appartenu jadis à la du Barry, entourée de pièces d'eau qui devenaient, au soleil couchant, des miroirs dorés. Olivier vivait là, d'ordinaire, au milieu d'une véritable cour de gens de Bourse, hommes et femmes, régalant et bousculant les premiers, couchant avec les secondes, organisant des pique-niques, se livrant à toutes les facéties et insanités des millionnaires, qui ne savent que faire de leurs millions. Cette fois, il n'invitait personne, vivait en loup avec sa pensée louve, circonvenu par son cauchemar, dont il extrayait ses délices. On lui portait ses repas dans sa chambre et souvent il priait Alberte de s'asseoir à sa table avec lui, la laissant bavarder, de sa voix molle, sur Denise, sur la Sauveterre, sur Tancrède d'Allaume, sur Madeleine Ibat, les trois quarts du temps ne l'écoutant guère. Parfois, après le déjeuner, il montait en automo-
bile et se faisait conduire vivement à Paris, par les bois de Sénart, Montgeron et Villeneuve-Saint- Georges. La voiture le déposait au coin du boulevard Saint-Michel et du quai, puis allait l'attendre rue d'Aumale, ou rue Murillo. 11 remontait la voie, quasi déserte à cette époque, des étudiants et des étudiantes, traversait, un peu avant la rue Soufflot, et regardait, de loin, les fenêtres de ce qu'il supposait être, d'après les indications de la Sauveterre et d'Alberte, l'appartement de la famille Viorne. En réalité, il se trompait d'étage, mais cette erreur était bienfaisante; car Emilienne était partie pour la Bretagne avec ses parents, alors qu'il la supposait toujours là, en voyant les Persiennes ouvertes. Marchant à petits pas le long des grilles du Luxembourg, ou bien s'asseyant sur un banc, il frémissait et il appelait mentalement cette enfant adorable, qu'il aurait bien assassinée rue Raynouard, si elle avait eu la force physique de le repousser complètement. Il la suppliait de lui pardonner. Il ne songeait même pas au risque d'être surpris par le docteur Viorne qu'il connaissait, étonné de le trouver là, ou par Emilienne elle-même, sortant de chez elle et venant à la station d'autobus. Tout, à ce moment-là, sauf la pitié passionnée qu'il éprouvait, lui était parfaitement indifférent. Il se serait laisser brûler la cervelle en souriant.
Il rentrait pour dîner au Val-Gris, à grande vitesse, perdu dans ce mélange de remords et de convoitise passionnelle, où la seconde l'emportait peu à peu. S'il en avait eu le courage, il se serait suicidé par comble de dégoût, à certaines heures. Puis, à d'autres, il se répétait, étant profondément rancu-
nier, qu'il devait, avant de quitter cette terre, se venger de Mariette, d'une façon raffinée et complète. 11 lui semblait que, cela fait, il respirerait plus librement, et cetle haine, partagée par Alberte, lui était d'un réel secours.
A l'autre extrémité du fil invisible, qui relie le malfaiteur à sa victime, Émilienne aussi, d'autre façon, souffrait atrocement; et de jour en jour, de nuit en nuit, le hideux secret qu'elle portait lui était plus intolérable. Elle avait craint pendant quelque temps, à certains symptômes, tels notamment qu'une nausée persistante, d'être enceinte. Car, fille de médecin, elle en savait, sur ce point et sur d'autres, autant qu'une étudiante de quatrième année. Puis elle avait eu la certitude que ce second supplice, complément du premier, pire peut-être, lui serait épargné; agenouillée auprès de son crucifix, au milieu d'un déluge de larmes, elle avait remercié la Providence, songeant à celles, plus malheureuses, qui, aux premiers mois de la grande guerre, après les violences du début, portaient dans leurs flancs souillés un lugubre petit reliquat. Par un enchaînement d'idées et de sentiments naturel, elle avait senti cependant se développer et grandir jusqu'à l'amour la tendresse qu'elle portait à Jean Oranoil et elle se repentait de ne l'avoir pas reçu, avant son départ pour la Bretagne.
Ses parents avaient choisi, comme lieu de repos, un bourg du Finistère, Kernilis, situé à deux kilomètres de la côte et de ses hautes falaises d'un granit sombre, qui dominent la houle de la pleine mer. Le petit hôtel était confortable, tranquille, traditionnel
et Félicie donnait un coup de main à la patronne pour la cuisine de la douzaine de voyageurs, venus de Brest, de Nantes et de (juimper, auxquels le professeur Viorne était inconnu. On ne recevait qu'une feuille locale de peu d'intérêt. Les journaux de Paris ne parvenaient que le lendemain et en très petite quantité. C'était un de ces « bouts du monde » comme il y en a, heureusement encore quelques-uns en France, alors qu'on n'en trouve plus au bout du monde. Les boutiques se composaient d'une épicerie, où Ton vendait un peu de tout, depuis des filets de pêche jusqu'à des œufs, des andouilles et du papier à lettres, d'une minuscule boucherie et d'un pharmacien grognon et ancien, du nom de Simone, avec lequel le père d'Émilienne allait fréquemment faire la causette. Simone donnait des conseils aux gens du voisinage, parfois même des consultations, et le savant clinicien éprouvait un réel plaisir à l'écouter, sans que l'autre se doutât, le moins du monde, de la qualité de son interlocuteur.
Un après-midi qu'Émilienne était entrée, avec son père, dans la boutique du vieux potard, celui-ci leur dit, montrant une sorte de sorcière, toute courbée, et appuyée sur un bâton, qui sortait de chez lui : « Vous voyez celle-là, c'est la Ghichenne, la « Vift père », comme on l'appelle dansle pays. On raconte « qu'avec ses maléfices elle embrase les jeunes gens « les uns pour les autres, de telle façon qu'ils ne « peuvent plus se séparer, ni s'oublier. Les garçons « et les filles ont peur d'elle, et cependant ils sont « comme attirés par son pouvoir. Il y en a qu'elle a « brûlés, sauf respect, jusqu'à la bobèche et qui sont
« morts d'amour par sa faute. Excusez-moi, made- « moiselle. »
« C'est à peine une légende, dit le D"^ Viorne. Il y a, en e0et, certains êtres qui dégagent un fluide capable d'agir sur autrui... et dans le sens que vous indiquez. »
Le père Simone secoua la tête : « Mon bon mon- « sieur, ce n'est pas une légende. Quand mademoi- « selle ne sera plus là, je \ous conterai un fait, « dont j*ai été témoin, à geler le sang. On va cher- « cher le diable bien loin, alors que nous le croi- « sons tous les jours. Ça n'est pas pour rien qu'on « l'appelle Légion. «Emilienne, écoutant ces paroles, frissonnait et se représentait Mariette devenue septuagénaire, tordue comme la « vipère » et entrant chercher un onguent chez le pharmacien. Elle distinguait confusément, derrière la réalité quotidienne et que nous connaissons, une autre réalité, immense et terrible, à laquelle jamais auparavant elle n'avait songé : celle des poisons animés et de leurs réactions, celle des reptiles à face humaine. Pour exorciser ces monstres-là, il y avait la foi agissante, ou un amour noble et sincère. Hélas I sa foi était trop souvent tiède; et ne s'était-elle pas mise, par sa fatale imprudence, hors de l'amour!
Parfois elle prenait un livre et s'en allait à pied, lentement, rêver seule au bord de la mer. L'immense mobilité des vagues dans le soleil lui procurait un apaisement délicieux, éparpillait les pensées douloureuses et blessantes dont son cœur était plein. Elle s'abandonnait, ainsi qu'une noyée, à cette vision sans limites, telle que celle des âges et des nombres
au dedans de nous-mêmes, à ces bruits infinis de la marée montante ou descendante, dont la symphonie dépasse les créations sublimes de Ba<îh et de Beethoven. Elle se perdait sur cet océan, générateur, après Dieu, de la vie terrestre et qui a conservé avec elle tant de mystérieuses affinités qu'il semble qu'en le comprenant, on la comprenne et qu'on s'enivre d'elle en s'enivrant de lui. Elle méditait, puis elle souffrait; puis elle réfléchissait plus avant et souffrait aussi à d'autres profondeurs; enfin, ayant touché le creux du désespoir, rocher où se brise l'écume des larmes, elle revenait à la surface miroitante, où l'eau tourmentée se mêle à la lumière, ainsi que l'égarement à l'espoir. Elle assista ainsi à une tempête qui lui parut, par sa violence salubre. laver presque la souillure mentale et physique, dont elle avait pensé mourir. Un grain avait envahi l'horizon celtique, pareil à une avalanche de nuées pâles, puis de brouillards, gris et roses, traversés de soudaines bandes noires. A son appel, du lointain de la mer bruissante, accouraient des vagues de plus en plus hautes, de plus en plus tragiques et pressées. Parmi de véritables coups de canon, tirés du centre de ces abîmes rapides, tôt ouverts, tôt comblés, vers les rochers, voici que les volutes d'eau, dressées et mugissantes, retombaient en godrons, plissements et cascades, propagés d'un bout à l'autre du front écumeux. Un rythme sacré solennel et sauvage, ordonnait cet assaut furieux, selon Irois cordes de niveau moyen, suivies d'une de dimensions gigantesques. Emilienne voyait venir à elle ces attelages d'Amphitrile, comme s'ils allaient,
petite chose humaine, la submerger, Tanéantir. Ils s'arrêtaient à leur point d'éclatement, en girandoles, gerbes, fusées et parachutes terminés par des griffes, ainsi que cèdent les passions extrêmes, hissées jusqu'à leur paroxysme, faute d'un aliment à dévorer. Alors commençait, dans un indescriptible mais autre vacarme, tel que de la symphonie retournée, la récupération de la mer par la mer et de ses tumultueux glissements par ses aspirations calculées. Cependant que de là-haut, le grain déchiré laissait choir, sur l'humide carte en relief, des tourbillons de gouttelettes tièdes, apaisant et huilant les tourbillons, encore baveux, de l'embrun salé.
C'est au retour de cette promenade que la jeune fille prit la décision, sitôt qu'elle serait rentrée à Paris, de faire, à Jean OranofF, l'aveu de son malheur, mêlé à l'aveu de l'amour véritable qu'elle avait pour lui. A partir de là, elle éprouva un soulagement extraordiaaire, une sorte de paix intérieure d'une ineffable douceur... Elle n'était plus seule avec sa honte.