CHAPITRE VU
— Tonnerre de Dieu, Marat, avez-vous vu Céline ? Grotesque, le képi rabattant les oreilles, la moustache en goût-*
tière, son veston de toile bise plaqué par Taverse sur ses reins <^rclus, le capitaine Pajou sacrait et trépignait, brandissant son riflard grand ouvert, inondant le vestibule, aspergeant Marat» le docteur Ode et Pélissier, le brigadier de gendarmerie achevant au domicile de l'entrepreneur d'illuminations la rédaction définitive d'un rapport délicat.
— J'ai fait trois fois le tour de ville... oui, sous cette pluie de cochons... comme à Gravelotte, mon cher !... Vous n'avez pas vu Céline?
Pélissier, le Jeune brigadier dont Chevance avait dit qu'il était un voyou, regrettait de ne pouvoir rigoler tout son soûl.
Mis au fait du drame et de ses suites par Marat en personne, au Crfé de la Comédie^ Pajou n'eût dès lors d'autre envie que courir rue du Suffrage Universel, où il avait^son tourne-bride, dans le but galant, intéressé, de régaler Céline d'un pathétique si évident et sî nourri de gaillardise éprouvée. Il s'était répété en route les meilleurs détails dont il savait que sa nièce serait friande, et dont il avait peur d'embrouiller les fils. Tant de peine prise, et sous l'averse — comme à Gravelotte ! — pour trouver la maison déserte. Personne au cantonnement ! grognait-il.
Sa surprise se traduisait en courte honte, puis en fureur digne de ses plus beaux jours d'activité.
— Mais, mon vieux Pajou... je ne sais pas. Tu ne l'as pas vue, toi» docteur ?
— Non.
— Il y avait tout à l'heure un tas de bougresses qui voulaient voir la gosse ; Ode s'en est débarrassé en les envoyant en courses, l'une chez le pharmacien, l'autre au tribunal, l'autre à la mairie.. Céline en était peut-être.
— Et tu ne me l'as pas envoyée au rapport, tonnerre de Dieu \
— Mon vieux Pajou, on vous aime bien, mais ne nous embêtez, pas, ça n'est vraiment pas le moment.
— G>mment va-t-elle ?
— Céline ?
— Hé ! non, au diable la sagouine !... Ta protégée ?
— A merveille, si toutefois..
— Ne la tuez pas, docteur. Avec les femmes, sait-on jamais >' 11 y a tant de cames... celle-là, c'est peut-être la bonne. A bientôt, je rattrape Céline — mais où ? la garce ! — et je reviens, car j'ima* gine qu'il y a veillée. Avec cette sacrée histoire, on ne se couche plus et on pourrait peut-être profiter de l'occasion pour prendre un petit repas froid, n'importe quoi, en sirotant quelque chose. Halopel n'a pas fermé ; Félix l'a réveillé et il essaye de se faire raconter le crime par la caissière.
— Oui, dit en riant le D^ Ode, et elle parle du viol de Francîne comme d'une affaire personnelle. Pauvre vieille ! Il ne pleut plus ; Pajou, profitez donc de l'éclaircie.
— Oui... dites-moi donc, vous n'avez pas vu non plus Tabouret ?
— Il doit être chez lui, à cette heure.
— Le bougre n'est pas au lit. Il y a bien de la lumière derrière^ ses volets, mais pas moyen d'obtenir une réponse.
— Parbleu I remarqua le docteur, c'est un poète, il se fiche pas mal de nos misères I
— Bon poète, foutu cordonnier !
Sur cet inattendu jugement, le capitaine, bourru, sans prendre congé de personne, s'enfonça dans la nuit, chassant Tombre de. Céline.
— 11 en porte I constata sobrement Pélissier.,
Molle et ridée, rouge et noire et luisante et gercée, crevassée, le visage tout pareil à une grosse pomme trop cuite, une vieille femme sortit de la cuisine où chantait Tâtre. Un doigt sur ses lèvres moustachues :
— Chut ! elle dort enfin la pauvre chérie belle !... Reposez-vous tranquille. Monsieur le Docteur, elle va bien. Je m*en vas et je m*en reviens aussitôt. Monsieur Marat.
Veuve d'un facteur rural, la mère Duclos, qui se chargeait de tenir nette la maison de l'entrepreneur, se saisit d'un gros palftpluie de cotonnade et partit, choisissant une direction opposée à celle qu'avait adoptée le capitaine Pajou.
De temps à autre, la vieille trébuchait dans la nuit, enjambant des ombres que ses mauvais yeux prenaient pour d'authentiques obstacles. Il faut dire aussi que les rues de Chateau-Briard sont pavées avec une lassante fantaisie. A chaque faux-pas, la vieille soupirait :
— Ah ! jeunesse !
Pourtant, ça n'était peut-être pas poiu* traduire à propos le regret du temps qu'elle était mieux ingambe et qu'elle avait les yeiix; moins brouillés. En ces années-là, sa vie coulait lamentable, du» galetas d'un père misérable au taudis puant la pipe et le gros vin, d'un mari pochard et sans tendresse. Ça ne se regrette pas avec de
heure, d'une âme, d'un cœur vraiment piteux, ^^^ étouffer de redoutables scandales.^ Ça lui faisait une vocatiotff ^^ ^'^**. ^^ manière de pratiquer la charité chrétienne.
— Ah ! jeunesse !
C'est de la jeunesse de la rousse Céline qu'il s'agissait alors.
La pluie cessait. Le tranchant mince du clair de lune, entre les' nuages fuyant, découpait des silhouettes architecturales, cocasses et familières, d'un romantisme d'almanach, des décors pour le baDet des chats ou la danse d'un somnambule sur les toits de la petite ville emmitouflée. Un pignon se dressait avec des arrogances de falaise ; le plus pauvre clocher prenait figure de minaret ; la cathédrale dressait ses tours pour résister aux ombres jusqu'à
rînstant que les bannières de Taurore affirmeraient sa délivrance. Il y avait peut'^e à Chateau-Briard, cette nuit-U, un poète de seize ans qjii voyait, à déEaut de somnambule — ou bien lui-même était ce somnambule I — bondir de toit en toit, fantoche de fumée noire, Gaspard de la Nuit, son maigre baluchon noué dans un moucboir à carreaux noirs et dair-de-Iune. Et quand les pieds immatériels du spectre méUncolique et plaisant glissait sur un toit, après un bond fantasque, sans doute le poète de seize ans annonçait, à la façon des conducteurs de convois : Strasbourg !... Dijon !... Rouen !...
Plus que la chouette on entendait grincer sur les grosses tringles de cuivre les anneaux des rideaux. Des contrevents claquaient, des gonds grinçaient. Tout ce que Château-Briard comptait de gens respectables se calfeutrait, s'emmaillotait, rigoureusement à l'abri des moindres édaboussures du crime scandaleux dont la nouvelle se glissait à travers les ombres, jusque dans les meilleurs maisons, jusque chez M^^ Ricouard de la Fressure, par le judas et sous les portes, entre la pierre polie et le bois rongé.
D'autres s'enfermaient avec leurs vices mesurés.
Le vent qui avait abattu la pluie et qui poussait les nuages, faisait s'envoler en ombre floconneuse, par dessus son épaule infléchie, le chale de la vieille servante, dans un large mouvement dramatique. Mais sur les pavés ronds et disjoints, les sabots de la Dudos traînaient un bruit gaillard, sonnant une espèce de bourrée qui eût accompagné un refrain de gaudriole.
La passante solitaire atteignit enfin à la rue des Trois-Marches ; là où Tabouret avait son trou, ainsi disait-il, dans une maison basse, à la sortie de la ville, parmi les rares foyers paysans qui, des champs, gagnaient sur les faubourgs. Locataire d'une des plus misérables masures. Tabouret y avait taillé sa chambre et son échoppe dans un ancien four banal.
La Dudos regarda — mais y pouvait-on voir à dix pas derrière soi ? — et surtout écouta si le capitaine ne la suivait pas. Un réverbère, le dernier du faubourg, plaquait à vif sa flamme étroite et jaune sur ime longue botte de tôle rouge, toute plate, suspendue à une potence de fer rouillé, fichée dans la muraille et siur quoi la gouttière disloquée, crevée, vomissait sans relâche une eau qui,
ainsi, coulait rouge, entre la botte et la lumière. Un volet, primitif mais hermétique, masquait la fenêtre, Taveuglait. A peine un mince filet de lumière filtrait-il, par dessous. 11 allait se baisser, se cour* ber en deux, pour le remarquer. Le capitaine Pajou s'était baissé, et il avait horriblement blasphémé en recevant du même coup le flot de la gouttière sur ses reins de vieux matou.
Du manche de son parapluie à tête de canard, la Dudos heurta l'huis avec décision ; puis, ses vieilles lèvres appliquées entre le volet et la pierre, là ou un souffle pouvait passer, elle ordonna :
— Ouvrez I... c'est la mère Dudos... y' a du nouveau pour vous., tu m'entends, dis la belle ?... faut foutre ton camp... on te cherche !
La vieille n'attendit pas longtemps sous l'averse tout à coup redoublant. Assez pour la laisser passer, la porte s'entrebâilla.
— Qu'est-ce qui arrive ? grogna Tabouret ébouriffé, en chemise, ses jambes poilues à l'air et sa guitare à la main.
— Allons, oust ! vous.
Délibérément, reniflant les parfums nouveaux qui du taudis avaient triomphé des relents de vieux cuirs, la Dudos s'en fût droit où Céline, pour s'aller mieux cacher, frétillait au plus profond des draps étroits.
— Debout, la belle ! Faut pas se faire avoir pour de rien des histoires. Décanille que je te dis ! Pajou te cherdie, grosse sotte I Pourquoi je serais-t'y venue si c'est point pour te le dire ?... Oh I tu peux te cacher, et faire la sourde et me montrer ton autre visage I.. je te reconnais bien quand même. Tu mériterais... Pour sûr. Tabouret, qu'elle mériterait pour coucher encore avec le monde à des heures pareiUes, quand ça a un chez soi honnête et plus propre que votre chenil, propre à rien !
Tabouret maintenant rigolait en se grattant pladdement la hanche, sous sa chemise retroussée.
— Voyons, mère Dudos... vous voulez nous faire peur ?
— Vous, le matou, on ne vous cause même pas. Eh bien, ma fille, quand tu voudras. J'attends 1 Où c'est-il que tu veux qu'il arrive un malheur ?
Et, entêtée dans son idée première, indulgente à la faute et pour» tant gonflée de morale vulgaire, elle répéta sans même regarder cette fois Tabouret : « Oui, qu'elle mériterait », avant d'allonger une
large tape» à travers les draps, sur les (esses de Céline, qui se dressa enfin, ébouriffée, une bretelle de sa chemise disloquée, les seins à 1 air, furieuse. Pourtant, parce que Tabouret riait en se frottant le ventre à travers sa chemise, de ses deux pattes velues, Céline révoquant sa verte colère se mit à rire aussi. La Dudos les imita, et il y eut un instant de franche gaieté dans l'ancien four banal métamorphosé en aloove galante.
Ce fut la Dudos qui cessa de s'esclaffer la première pour s'in* digner de la grosse joie des autres ; celle de Céline en particulier.
Un poing sur la hanche, elle tendit l'autre poing pour gronder :
— Tenez I... voyez-moi ça ; ça rit, la canaille !«.. Habille-toi vite, grosse bete, acheva-t-elle plus calme à peu de frais puisqu'elle n'avait aucunement de vraie colère ni de sincère indignation.
Tabouret montrait son contentement qu'on fit la paix. Il n'en voulait pas du tout à la Dudos d'avoir interrompu son tête-à-tête ; ce simple était un sage qui, ne s'abusant pas, savait qu'il avait tiré de Céline tout le bonheur permis |x>ur cette nuit-là. Il était reconnaissant à la vieille de sa bonne intention. Vraiment, l'intervention de la Dudos avait pu éviter du vilain. Cordial et généreux, il proposa :
— Un coup de vin ?... Du blanc, ça se laisse boire de nuit.
Ce disant, le cordonnier enfilait sa culotte. Son ombre extravaguait Sur l'écran de lait de chaux.
Câine tendait ses bas sur ses jambes grasses et blanches.
— C'est vrai, mère Dudos, que Pajou me cherche ? Il se doute } Mais asseyez-vous donc, Dudos.
— Il te cherche, mais il n'a pas encore l'air de se douter. Et puis, il y a pour toi qu'il est, comme tout le monde, les oreilles et l'esprit pleins du bruit de l'autre histoire. On ne pense qu'à la petite et on ne parle que d'elle.
— Conunent est-dle, la pauvre mignonne ? M. Ode dit-il que c'est grave ?
— Elle dort, la même chose qu'un ange et M. Ode en est tout fier, comme s'il y était pour une part ! C'est bien jolie de la regarder reposer l
— C'est vrai qu'elle est gentille ! dit Céline achevant de se vêtir.
— Je vous prie de croire, reprit la Dudos, qu'on ne la collera pas à ces vauriens de l'Assistance ! Ah I mais non» mes petits. Je veillerai dessus, foi de vieille, et M. Marat aussi. Malheur à ceux qui voudront y toucher. Demandez plutôt au satyre I
Tabouret avait rempli les verres.
— A la bonne vôtre maman Dudos I... à ta santé, Câine, et à nos amours !... vous permettez, maman Dudos ?
— Ne l'écoutez pas, Dudos ; à Frandne I
— A Frandne I
— Et au dtoyen Marat, l'Ami du Peuple, la providence des orphelines !
— Ah I Tabouret... Tabouret... tu me fais rire I
Ayant bu, la gouvernante de l'entrepreneur d'illuminaticms» d'une rude bourrade double, sépara les amants.
— Assez comme ça de bécots défendus pour ce soir. En route, toi I
— A revoir, Céline, balbutia Tabouret soudain penaud.
— Au revoir, au revoir...
Et le laissant là comme un béjaune, avec sa lippe, sa maigre car* casse de guingois, les bretelles tombantes et la culotte en tire^ bouchon, en accordéon, en lampion, bégayant des : « Reviens ce tantôt... fais'moi signe !... j'irai par chez toi... », Céline alerte suivant la donneuse de bons consdls, s'enfonça dans la nuit avec die, à travers les ruelles. La lune à présent éclairait en son pkin. Au faite d'un nauséabond monticule, un chat noir, un os dans la gueule, miaulait férocement, et très bas, semblant tirer de l'os même, comme d'une flûte soudanaise, la sauvage mélopée.
— Hou ! le Satan !
La Dudos lui heurta l'échiné du bout de son riflard.
Arc-bouté siu" son os, le chat gronda sans s'eArayer.
La déconvenue de Tabouret ne fut pas trop longue.
D'abord, il eut grande hâte à se débarrasser derechef de sa mau-* vaise culotte. Comme il aimait à dire, il était bien plus à l'aise dans sa peau hérissée qui ne craignait l'usure non plus que les courants d'air. En chemise, il vida le fond du litre de Gaillac, à la régalade et, se resaisissant de sa chère guitare avec autant de douce fureur que s'il empoignait encore sa Céline, rieuse et grasse. Tabouret
78 L'H^fFREPRENEUR D'ILLUMINATIONS
à doche-pied sur le lit saccagé, sur le mauvais lit, si bon !
La bougie plantée dans un peu de sa dre fondue, sur une vieille caisse, faisait danser au mur nu l'ombre burlesque de ce poète en chemise fripée, aux jambes maigres couvertes de poils droits, ceux d'une vieille brosse tout à fait, et qui grattait la guitare, levant au plafond lunule par le feu tremblotant, des yeux ardents parmi des touffes mâées de barbe et de cheveux.
Par ierre gisaient des bottes, des outils, des clous, un bol de poix et un ruban rose oublié par Céline. Taboiu'et, à présent, dan* sait sur la paillasse, lyrique et possédé, ses doigts crochus ravageant I^nstrument, et il chantait :
Ma CéinetU a Us pied» peHtont Ma CéinetU a le mollet tout rond Ma Câinettt a le$ adiaa grtmette»
Ma Céinette a k ventre mignon^ Le» pkJ» petitom ! Le mollet tout rond!
Le» cmue» grotaette» ! Le ventre mignon l Ah!
Ma Cébmtlet r€Vien$-Jonc l
Après quoi, il se laissa dégringoler de son haut. Jetant sa guitare chérie parmi les souliers percés qui ne méritaient pas même le nom de souliers ; les ribouis, les croquenots, les tartines, les groUes, les pompes ; il se glissa, secoué de petits rires, sous les draps encore chauds, trouva douce leur chaleur, soufHa la chandelle, fit un pet de satisfaction et se mit incontinent à ronfler, candide, splendide» stupide, satisfait, fourbu I